Lettre à un facteur de risques

Chère Marcelle,

Tu t’interroges sur l’expression « facteur de risques » et tu m’en demandes l’origine, confiante dans ma probité quant à analyser le sens caché des choses.

Sache que les facteurs de risque sont issus des fruits du hasard qui poussent au petit bonheur la chance tout au long de notre chemin de vie.

Il faut y prendre garde car certains de ces fruits du destin présentent plus de périls que d’autres. C’est le cas bien sûr de la banane dont la pelure jetée sous nos pieds par des malfaisants nous entraîne vers une chute probable. Mais c’est de la pomme qu’il faut se méfier le plus, elle qui nous coupa du paradis terrestre. Croquer la pomme fut, comme tu le sais, l’interdit divin que l’homme prit le risque de braver ; le premier risque qu’il voulut courir. Il en fut pour ses frais puisqu’il fut chassé de l’Éden.

Ce que beaucoup ignorent, c’est que ce n’est pas un serpent qui tenta Adam et Ève mais un facteur. Oui un facteur ! Le premier que notre humanité ait connu qui, à l’instar de la sorcière dans Blanche Neige, présenta une pomme à Ève.

L’histoire n’a rien de romantique. Le brave fonctionnaire qui s’appelait Gabriel, à la fin d’une journée chargée, après avoir trinqué au café de la poste avec Belzébuth, se vit proposer par ce dernier de livrer un colis au couple originel. Un simple petit service.

Adam étant parti travailler de bonne heure dans la vigne du Seigneur, notre honnête préposé se retrouva face à Ève qui prenait son petit déjeuner en nuisette. Elle invita le facteur à déguster un café crème et ouvrit impatiemment le colis qui contenait la fameuse pomme.

« Dieu, que c’est beau », se dit-elle ! Que cela a l’air délicieux ! Par charité et pour adoucir son péché, elle préférera la partager avec le séduisant messager, subodorant que Dieu n’en aurait jamais vent.

Ce fut là une lourde erreur. Ève tomba enceinte et nombreux furent les animaux du paradis à reconnaître dans l’enfant les traits du facteur. Les plus jaloux ne purent s’empêcher d’en référer à la plus Haute Autorité ce dont ils auraient dû s’abstenir. Ils n’y gagnèrent en effet rien, obligés qu’ils furent de fuir avec Noé le chaos qui s’ensuivit. Toujours est-il que depuis lors il est de bon ton d’attribuer la paternité incertaine d’un enfant au préposé des postes.

Gabriel, baigné par la naïveté de la jeunesse et sa bonne foi, fut pardonné par le Divin et devint même son principal messager. Ève trouva le fruit tellement délicieux qu’elle préféra continuer à enfreindre les règles. Adam quant à lui, premier cocu de l’humanité, en fut marri et finit ses jours dans un monastère.

De cette histoire, il est clair que « risque » et « facteur » furent associés dans l’inconscient collectif au point d’y voir naître cette expression désormais fort usitée : « facteur de risques ». J’ajoute que risque prit au fil du temps un « s » car d’autres risques apparurent ensuite dans l’histoire de l’humanité mais ce fut toujours ce brave facteur qui en porta le chapeau.

Voilà donc la véritable origine de cette expression.

Au risque de te déplaire, je t’envoie cette missive par courriel car depuis que j’ai eu connaissance de cette histoire, je n’ai plus guère confiance dans les facteurs.

Avec mes meilleurs sentiments,

Mon coach

La grande mode est à l’heure actuelle d’avoir son coach personnel. Ses avis font sur vous autorité tant sa pratique est grande et ses techniques éprouvées pour atteindre l’harmonie. Il est donc aujourd’hui de bon ton, dans un univers qui, dit-on, perd ses repères, d’être coaché pour chercher et trouver les balises du bonheur.

J’ai pour ma part la chance d’avoir l’un des coachs les plus expérimentés que notre petite planète bleue ait connu. Je dis ça sans aucune flagornerie, mais certes avec une pointe de fierté.

Mon coach est une femme extraordinaire qui excelle dans ce domaine bien que n’ayant été formée par aucune institution certifiante. Elle n’appartient non plus à aucune religion ni philosophie malgré qu’elle ait, selon moi, intégré la quintessence de tous les messages de sagesse existant depuis l’avènement de la conscience humaine.

Mon coach, c’est l’histoire du monde qui l’a formée et a construit ses principes de vie. Ce sont les guerres, l’exil dans différents pays, plusieurs mariages, des enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants, les premiers aéronefs, l’apparition de la télévision, les premiers frigos et l’avènement de la société de consommation, une rencontre avec Picasso durant l’entre-deux-guerres et bien d’autres événements qui lui ont servi de terrain d’expérimentation pour se forger sa propre école doctrinale.

Mon coach a cent et trois ans et s’appelle Marie.

C’est l’une des femmes de ma vie et c’est avec elle que je partage chaque semaine un café agrémenté d’un spéculoos tout en dissertant des grandes et des petites choses de l’existence.

Vous sachant nombreux à adopter cette démarche de coaching, je me propose de vous divulguer les lignes de force sur lesquelles repose son approche. Elles sont très simples et pourtant difficiles à appliquer. Elles ont toutefois permis à Marie de vivre en harmonie avec elle-même et les autres pendant plus d’un siècle. Plus que des lignes de force, je pense qu’il s’agit de règles, mais fort limitées puisqu’elles ne sont qu’au nombre de trois.

La première est de vivre dans l’instant. Le passé est totalement révolu. Il a eu lieu et on ne peut donc le changer. Vivre dans le passé, même pour partager une expérience, n’a guère de sens et conduit souvent à une prison mentale avec pour barreaux la nostalgie, la mélancolie et les regrets ou pire, les remords. Quant au futur, nul ne sait vraiment de quoi il sera fait.

La seconde règle est de ne porter de jugement sur rien ni personne, pas même en pensées. Cela n’exclut bien sûr pas les appréciations objectives, mais chacun est comme il est et doit faire son chemin au mieux.

Elle ne donne ainsi jamais aucun avis sur une situation sauf si on lui en fait la demande et dans ce cas elle répond laconiquement : « tu me demandes ce que je ferais à ta place, mais je ne suis pas à ta place. Qu’est-ce que toi tu penses ? » Alors, sur base des solutions proposées, elle émet un avis prudent. « Si tu crois que c’est la bonne, essaye peut-être cette solution et puis tu verras. Si elle ne fonctionne pas comme tu le souhaites, il sera toujours temps d’en trouver une autre. »

Cette approche de l’autre et des événements n’est pas une carapace créée à la suite des nombreuses souffrances qu’elle a connues mais une volonté d’appréhender le monde comme un spectacle, en observateur et sans tomber dans le piège de l’ego, tout en ayant conscience du rôle que l’on a à y jouer. Il ne s’agit pas d’un point de vue égoïste, car elle est d’une compassion sans mesure pour la vie qui l’entoure.

« N’oublie jamais : agir et penser sans jugement par rapport aux autres et aux événements permet d’avoir le cœur léger » me dit-elle souvent.

Face aux malheurs du monde que lui déverse chaque jour son petit écran, je la soupçonne tout de même de trouver réconfort auprès de ses chats.

La troisième règle enfin est de ne manger que ce qu’elle aime et ce dont elle a besoin, uniquement lorsqu’elle en ressent l’envie. En tant qu’invitée, si son assiette est trop garnie à son goût, elle refusera gentiment de la terminer, disant simplement : « C’était délicieux, mais j’ai vraiment mangé en suffisance… Il faut toujours laisser une petite place. » En agissant de la sorte, elle fait véritablement honneur à la nourriture et prouve surtout l’importance d’être réellement à l’écoute de son corps.

Ces trois piliers lui ont permis non pas de vivre, mais d’exister, en excellente santé physique et psychique, en harmonie parfaite avec les autres et avec son environnement.

Trois piliers de vie et un adage qui tient en trois mots : « Vive la vie ! ».

Marie sait qu’un jour pourtant la mort viendra mais elle n’en parle pas.

Son unique certitude, sans doute, est qu’elle partira dans l’instant, le ventre creux et le cœur léger.

D Joris

Liège, le 25 janvier 2015

Mon amie Marie a quitté le monde le 24 mai 2018. Quelques semaines plus tard, elle aurait eu 107 ans. Un personnage hors du commun, à l’existence romanesque. J’eus la grande chance croiser son chemin.

In the restaurant

Charles Hoffbauer (1875 – 1957)   In The restaurant  (1905) Musée de l’Ermitage à Saint Pétersbourg

Elle porte sur moi un regard sensuel et un sourire engageant. Nous connaissons-nous ? J’en ai la vague impression. Est-ce durant cette existence ou dans une autre vie ? Je ne m’en rappelle et d’ailleurs n’en ai cure.

Sa main caressant négligemment l’arrière de sa chevelure paraît pour une invite. Ses yeux aguicheurs ne sont motivés que par le souhait d’accrocher les miens, pour que je la contemple, pour que je marque ma confusion ou un léger sourire complice qui la rassurera sans doute sur sa beauté et tout son être.

Elle semble être ce genre de femme toujours en quête de reconnaissance et qui plus tard refusera le poids des années et l’effritement de son pouvoir de séduction. Son habit moulant met en valeur son corps, la luisance de sa parure m’offrant de détourner mon regard du sien pour découvrir ses formes. Les hanches surtout qui laissent deviner une démarche chaloupée pourtant emprisonnée dans une parure de sirène. Tout est couvert sauf les épaules et le cou offert par l’échancrure de sa robe à l’étoffe chatoyante laissant deviner une peau douce qui aime s’offrir à l’amour, la rose rouge sur son sein droit incitant aux découvertes interdites. Ces atours seront bien vite protégés par le châle vaporeux présenté galamment par celui dont je pressens devenir rival.

Homme du monde, il fait montre d’une élégance bourgeoise, peut-être aristocratique, de celui bien né à qui rien ne peut résister. Peut-être n’est-il qu’un arriviste, un parvenu, un Rastignac conquérant. Qu’importe au fond. Il me jette un regard pédant, me jaugeant avec dédain, craignant sans doute un nouveau concurrent potentiel. Me toisant ainsi, son cigare entre les dents, il veut m’impressionner, gorgé de sa suffisance issue d’une quelconque fortune offerte par le destin. Mais il redoute ma présence. Il sait que je suis entré dans la toile du maître et en suis maintenant le prisonnier, que je suis véritablement avec eux dans le restaurant.

Son souhait est que je ne sois pour lui qu’un spectre évanescent comme tous ceux qui chaque jour défilent en ce lieu mythique ; pour elle une éventuelle nouvelle chimère qui jamais ne verra naître une véritable passion. Elle est sa chose, sa possession, son jouet. Peut-être en est-il éperdument amoureux et jaloux. Vraisemblablement a-t-il des doutes sur les sentiments qu’elle lui porte. Comprend-il déjà que je suis conquis ? Pressent-il son jeu de séduction à mon égard, lui qui ne peut voir le regard complice qu’elle m’adresse ?

Quelque peu mal à l’aise, je semble m’intéresser aux autres hôtes présents dans la salle, les observant à la dérobée, constatant qu’eux aussi n’ont d’yeux que pour ces convives sur le départ. Au fond de la pièce, un homme seul les scrute discrètement, le regard caché par des petits lampadaires dont les ampoules couvertes par un abat-jour orange contribuent à l’intimité du moment. Et puis il y a ce couple bien établi, dont les liens doivent connaître l’usure du temps, tous deux vraisemblablement animé par une forme d’envie ou de jalousie. Envie pour lui d’être accompagné de si charmante façon et jalousie de ne pouvoir être chevalier servant de la belle. Envie pour elle d’être courtisée de même et jalousie ou plus probablement regret de ne plus pouvoir offrir ce que le temps lui a repris ; flash-back vers un passé si proche où elle aussi jouissait toujours des privilèges de la jeunesse.

Mais voilà que maintenant ce trio paraît me regarder. Je détourne alors les yeux, semblant porter attention au serveur servile, au reste des agapes présentes sur la desserte à ma gauche et aux sept roses blanches trônant sur la table qui eurent le privilège de toutes les confidences. J’imagine les propos du repas. Ils parlèrent sans doute projets, surtout des siens, de ses chers amis, de ses affaires, de sa fortune qu’il apporte comme élément rassurant pour la pérennité de leur relation naissante. Elle sait qu’elle sera couverte d’or, qu’il sera à ses pieds mais elle a conscience que ce ne sera que pour un temps car elle a l’expérience de ce genre d’amour, de ce genre d’homme. Peut-être est-ce pour cela qu’elle veut accrocher mon regard. Peut-être pour s’offrir la possibilité d’un autre avenir car elle sait que je reviendrai, qu’à chaque visite à Saint-Pétersbourg, j’irai la retrouver.

Il me tarde déjà d’y être.

Art épistolaire

Je fus invité en octobre 2016 par mon amie Michèle Divoy, auteur slam réputée, à participer à la revue litérraire  » la bafouille incontinente ».

Destinée à ranimer l’art épistolaire maltraité par la forme abrégée des courriels et textos, ce trimestriel est piloté par Marcelle Imhauser, figure bien connue pour son parcours à la radio télévision belge (RTBF) et son implication dans divers projets, comme animatrice, auteur ou encore collagiste.

Le terme argotique  « bafouille » fut choisi comme signal d’ouverture à tous les publics. Par ailleurs, le qualificatif « incontinente » invite au lâcher-prise à l’égard de ses propres freins, comme par rapport au thème imposé. Ce dernier est proposé comme point de départ d’une missive qui n’arrivera jamais, et pour cause, à son destinataire. Au moment de la publication, les lettres sont lues en public à l’Aquilone, à Liège.

Dans cet onglet, vous découvrirez :

N°48 Je vous dois une explication ( Discours  12/17)

N°47 Lettre à mon œil (09/17)

N°46 Lettre à un ingrat

N°45 Lettre à un brocanteur (03/17)

N°44 Lettre de rupture (12/16)

Discours explicatif

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs

Reconnaissant, dans cet auditoire comble, nombre d’entre vous qui assumez des fonctions importantes au sein de la société civile ou religieuse et connaissant aussi l’extrême notoriété dont la plupart d’entre vous jouissent, sachant que vous êtes de milliers et afin de ne vexer personne, je me contenterai de vous saluer tous en vos titres et qualités.

Cela nous permettra également d’aller directement au cœur du sujet qui vous préoccupe.

Suivant votre requête, je me présente donc à vous, vous à qui je suis redevable soi-disant d’une explication. Mais quelle explication espérez-vous obtenir de ma part ? Vous voulez comprendre ? Mais comprendre quoi ?

Vous vous retrouvez aujourd’hui renvoyés dans les cordes, acculés au point de ne plus savoir où donner de la tête et c’est à moi que vous attribuez tous vos maux !

Je ne vous ai pourtant fait que de simples propositions. Liberté vous était laissée de les suivre.

Croyez-vous réellement que l’état déplorable du globe me réjouisse ? Vos arsenaux nucléaires et le réchauffement climatique dont vous êtes les géniteurs auront sous peu raison de notre monde. Vous vous en plaignez ! avez-vous pensé à ma propre personne ? Qu’adviendra-t-il de moi ? Qu’elle sera encore mon utilité dans un univers sans âme qui vive ? C’est ma destruction que vous entraînerez avec la vôtre. Dès lors, cherchez en vous, au plus profond de votre être, surtout dans votre libre arbitre et votre orgueil, les vraies causes de votre dévoiement. Cessez de voir en moi l’ultime bouc émissaire de tous vos égarements. En greffant ma tête ornée de cornes sur le corps de ce caprin, vous m’avez profondément outragé.

Maintenant que vous me contemplez enfin en chair et en os, vous pouvez constater que je suis des plus anodins. Contrairement à vous tous peuplant cette illustre assemblée, vous qui aimez tant les honneurs, la gloire et l’apparat, j’affectionne particulièrement la discrétion. J’ai plaisir à ressembler à un pauvre bougre androgyne dont la volonté est de se fondre dans la masse.

Si j’ai accepté votre invitation et si j’apparais en ce bas monde pour la première et unique fois, c’est pour vous ramener à la raison car moi aussi, ange déchu, prince des ténèbres, j’aime cette vallée de larmes et plus spécifiquement cette humanité qui me nourrit de sa vanité, de ses peurs et de ses discordes.

Croyez-moi, vous autodétruire ne résoudra en rien vos problèmes. Soyez lucides et raisonnables. Limitez-vous aux péchés véniels. Faites fi des péchés mortels, tout au moins ceux qui auraient pour conséquence d’anéantir à tout jamais notre planète ou le plus grand nombre d’entre vous. J’annule d’ailleurs tout pacte que j’aurai signé avec les plus faustiens parmi vous. Cette amnistie sera preuve de ma solidarité à votre égard et gage de ma bonne volonté pour construire un monde meilleur et durable.

Je ne répondrai à aucune de vos questions et m’en vais de ce pas rejoindre mon royaume. Vous ne me verrez plus jamais. N’essayez pas de me retenir ou de me suivre car assurément il vous en coûterait. Les armées de l’ombre veillent sans répit sur ma personne.

Je vous dis donc À Dieu… avec le ferme espoir toutefois que ce ne soit qu’un au revoir.

Lettre à mon oeil

Cher Œil Gauche,

Nous parcourons ensemble le monde depuis plus d’un demi-siècle et jamais nous n’avons eu la moindre altercation.

Je reconnais t’avoir agressé mais c’était pour faire comprendre à notre ami Raoul, dont nous sommes les fidèles serviteurs, combien il était temps qu’il prenne ses distances par rapport à tes pulsions incontrôlées qui finiront par tous nous mener à notre perte. Continuer la lecture de « Lettre à mon oeil »

Témoignage d’un cocu congénital

Je l’ai rencontrée le jour de son anniversaire, par l’entremise de sa grand-mère qui se chargea des présentations. J’avais séduit la vieille alors qu’elle faisait des courses avec son mari et qu’elle parcourait mon magasin. « Mon Dieu mais qu’il est charmant. Je suis certain que qu’il plaira à Delphine. Allez hop Jean-Jacques, on l’emmène pour la fête de ce soir ». Je n’avais eu d’autres choix que de les suivre. Femme de caractère et de moyens à qui rien ni personne ne pouvait résister, elle me prit par le bras et m’amena à la rencontre de sa petite fille, une délicieuse donzelle qui dès le premier regard fut conquise par mon sourire, mes yeux coquins et mes oreilles légèrement décollées qui ne pouvaient qu’accueillir les confidences. Et en matière de confidences, elle en avait à faire la petite Delphine. Un cœur gros, un cœur chargé qui n’avait qu’une envie, celle de s’épancher sur une épaule forte et bienveillante.

Dès la fin du repas, elle m’emmena dans un coin du salon m’expliquant au creux de l’oreille combien elle était heureuse de ma présence dans cette famille de monstres qui l’asservissait à la bienséance bourgeoise. Faire attention à son maintien, ne jamais prononcer un mot plus haut que l’autre, ne jamais contester l’autorité familiale, suivre les dictats des aînés était son quotidien alors que son seul souhait était de vivre dans l’insouciance. La pauvre étouffait. Mais ce dont elle souffrait le plus, c’était de la présence imposée d’un beau-père adulé par une mère potiche, un pédant qui n’avait pour lui que des bourses bien garnies héritées d’une fortune familiale à laquelle il n’avait en rien contribué. Elle m’expliqua par le détail sa solitude, son envie de voir son cher papa revenir pour que tout redevienne comme avant, son souhait d’assassiner l’intrus source de tous ses maux.

Je savais d’expérience que son pauvre paternel ne regagnerait jamais ni son foyer ni le cœur de sa pétasse d’épouse mais je m’abstins de lui faire part de mon sentiment. J’avais été à bonne école. Comme disait grand-père : « Les jolies femmes, c’est comme les grands hommes, elles appartiennent à l’humanité ». Mon vieux, son fils, m’avait aussi éduqué dans la retenue de tout amour idyllique : « Avec ta gueule passe-partout, ton sourire perpétuellement affecté, ta gentillesse naïve, tu feras toujours un parfait cocu. Tracasse, de toute façon on est tous comme ça dans la famille. Il faudra t’en faire une raison. C’est congénital. Chez nous, on nait cocu de père en fils. Quelle que soit ton orientation sexuelle future, tôt ou tard tu seras abandonné. » J’avoue avoir eu bien du mal à comprendre et donc accepter un tel discours fataliste qui avait l’art de m’agacer. Cependant, mon père avait raison et la preuve m’en fut donnée avec le temps et l’expérience.

Les premières années, tout alla pour le mieux avec Delphine. Dès le premier soir de notre rencontre, nous avons partagé sa couche avec l’assentiment de sa mère qui, disait-elle, était subjuguée par mes yeux rieurs et ma grande taille. Cet accord tacite et si rapide dans une cette famille bien-pensante m’étonna et me mis sur mes gardes. Je soupçonnais cette garce sur le retour ou sa vielle mère d’ourdir à mon encontre un complot cougardien. Il n’en fut heureusement rien et nous pûmes vivre sans contrainte notre amour naissant, nous apprivoisant au fil du temps.

Par respect, je n’ai pas touché Delphine. Ni le premier jour, ni d’ailleurs les jours, les mois et les années qui suivirent car Delphine voulait se réserver pour celui qui serait l’élu définitif de son cœur. Je mettais cela sur le compte de son éducation rigoriste qui n’avait pas intégré la laïcité dans la chaleur des couettes. Je me résonnais, estimant qu’il était normal qu’elle veuille avoir la certitude que je serais toujours son fidèle complice et qu’elle usait ainsi du temps pour me mettre à l’épreuve. C’est tout au moins le mensonge auquel j’aimais croire.

Elle avait une telle confiance en moi que je partageais jusqu’à l’intimité de ses plaisirs solitaires, y contribuant parfois lorsqu’elle frottait sa toison chatoyante contre mon corps velu pour ensuite, apaisée, déposer un baiser sur mon front avant de s’endormir. J’en éprouvais fierté et satisfaction. Je n’en désirais pas plus car, inexpérimenté et sans doute bloqué par son souhait de réserve, je ne pouvais guère lui offrir plus.

Mais je la savais à la recherche de l’élu parfait qui hantait ses pensées et, au fil du temps, cette compétition latente avec un rival potentiel me faisait souffrir car elle m’enlevait toute perspective exclusive. Elle tentait parfois de me rassurer, sans doute pour se rassurer elle-même, surtout dans ses moments de déprime. « Jamais je ne t’abandonnerai me disait-elle les soirs de gros chagrin alors qu’elle se disputait avec sa mère… jamais… tu m’entends… jamais ».

Mais comme le déclare l’adage, il ne faut jamais dire jamais. Un jour de mai, Paul entra dans sa vie. Elle ne m’en a pas parlé directement mais j’ai surpris quelques conversations téléphoniques durant lesquelles je l’ai entendue glousser, de ses gloussements satisfaits qui laissent entrevoir qu’un coq s’invite à la fête.

Bien sûr, je savais que notre histoire n’aurait qu’un temps et qu’il nous faudrait tôt ou tard nous séparer. Nous nous étions connus trop jeunes. N’empêche, on a beau faire, on s’attache, on s’imagine, on fantasme, on se projette. On voudrait ne plus former qu’un pour que cet un se confonde en un moment de toute éternité. Mais trêve de philosophie et d’espoirs vains. Cet infâme Paul prenait de plus en plus de place dans la vie de Delphine que je sentais tiraillée entre notre amour solide mais platonique et ce mirliflore aux pieds puants. Car des pieds, il puait et je peux en attester moi qui par dépit accepta cet amour à trois jusque dans les draps. J’avais tort, je le savais mais comment refuser ce triolisme sans être coupé de celle qui égayait mes jours et mes nuits depuis si longtemps. C’était pour moi pénitence d’assister à leurs ébats auquel ils m’invitaient parfois, me tirant de mon rôle de voyeur consentant mais néanmoins souffrant. Quelle horreur d’entendre cet idiot grogner et jouir en priorisant son propre plaisir sans penser à celui de Delphine qui le suppliait d’être moins empressé.

J’avais honte de moi, de mon manque de courage. J’ai même envisagé de mettre fin à mes jours en utilisant le six coups que son jeune frère, un débile de première, cachait dans sa chambre. Mais à quoi bon. À quoi bon aussi les tuer tous les deux en étendant éventuellement le carnage aux autres pompes l’air de la famille ; au fêlé de frangin, au cuistre de beau-père, à la cougar nunuche, à la vioque entremetteuse et son prince consort. À quoi bon… je me raisonnais en pensant à papa qui me disait souvent : « C’est notre chemin de vie de souffrir en silence. Sachons, fils rester dignes malgré les épreuves ».

Résigné, j’endurais donc les frasques de cet imbécile imberbe avec l’espoir que Delphine se lasse et redevienne tout à moi. Mais les mois passèrent et rien ni fit. Elle parlait même à demi-mot d’enfants. Imaginez-vous ma peine, moi qui adore les mouflets.

Et puis un jour, elle a ouvert la porte du placard et a sorti sa vieille valise. J’ai cru qu’elle s’en allait, pliant bagage pour aller vivre chez lui. Mais la valise était pour moi. Elle m’a regardé, à poser un dernier baiser sur mon front en me disant : « Fallait bien un jour que je me décide. J’espère que tu seras là pour mes enfants et que tu leur plairas ». Puis elle a refermé la valise et m’a rangé dans le placard. Comme disait papa : « Dur dur la vie d’un ours en peluche. »

Lettre à un ingrat

Mon cher filleul,

Je constate avec étonnement que tu souhaites recevoir de mes nouvelles !

Sache que je suis arrivé sans encombre à destination bien que tu fis fi d’honorer les débours liés à mon périple. Je te prierai donc d’exécuter tes engagements dans les délais les plus brefs. Crois bien que je n’apprécie pas du tout ton manque de probité, d’autant plus qu’en ce nouveau lieu de résidence que tu m’as choisi, il m’est impossible de répondre de quelconques dettes. Continuer la lecture de « Lettre à un ingrat »

Destins scatologiques

Dès ses premiers pas, un petit pot de plastique attendait Grégoire Tardivet face à la porte des w.c. .  Lorsque son père allait au lieu d’aisance, tout était fait afin de l’encourager au mimétisme scatologique dans l’attente impatiente d’une première création personnelle à l’air libre.

Ce jour arriva rapidement et cette œuvre primale était digne des plus grands. Forme harmonieuse et ferme, couleur inspirante pour le commun des constipés, sens de l’esthétique dans son positionnement central au sein du réceptacle, proportion juste en regard des règles de perspectives généralement admises dans les arts plastiques. On reconnaissait là la patte d’un génie en devenir.

Ce fut lors de cet avènement jour de gloire pour Grégoire et instant de satisfaction total pour ses géniteurs. Un véritable triomphe familial. Sa mère en pleurait de joie et son père bombait le torse. « C’est mon fils et je suis vraiment fier de lui. » proclamait-il bien fort « Ha oui, nous avons de la chance. Grégoire est en avance. Il est déjà propre et parle comme un enfant de cinq ans. » ne cessaient-t-ils de répéter. L’événement fut applaudi par toute la famille et une fête organisée sans attendre malgré la date toute proche de son anniversaire.

Peu de temps après, Grégoire qui avait rejoint la crèche communale se fendit un soir après repas d’une logorrhée rythmée de « Chier, caca caca, chier… » sous les regards horrifiés de ses parents.

« Grégoire, on ne dit pas chier ou caca. C’est commun, vulgaire. C’est sale ! »

Popo à la rigueur, mais caca alors là, non mon chéri, ce n’est pas bien ! C’est vraiment sale. On doit dire : “Poum. Je veux faire poum.” “Papa, maman, est ce que je peux aller faire poum s’il vous plait. Pas caca, poum, poum” Et lui, conditionné par ce ferme rappel aux règles de la bienséance issue de principes d’éducation congénitaux se dut bien sûr d’user de cette terminologie peu commune à chaque appel des sphincters.

Après sa première création personnelle immortalisée en photo et hissée au rang d’œuvre d’art sur les réseaux sociaux, voilà donc le deuxième élément qui distingua Grégoire des autres. Les autres faisaient caca ou chiaient, lui faisait “poum”. Comme on ne cessait de lui seriner qu’il était en avance sur son âge, cela fit naître en lui un incommensurable orgueil et un inaltérable intérêt pour la chose scatologique à l’origine du fossé qui, au fil du temps, se creusera avec ses petits camarades. Très vite, sa suffisance se confirma et le confina dans une forme de repli social car tous évitaient sa compagnie peu avenante.

Il mit alors toute son énergie à œuvrer au développement de l’entreprise familiale sous le regard bienveillant et émerveillé de ses parents toujours admiratifs face à leur si exceptionnel descendant. Le monde de Grégoire se limitait ainsi aux murs de l’usine de chocolat Tardivet et à ses deux compagnes et confidentes qu’il retrouvait le soir. Ses deux chiennes. Une chinchilla et une chihuahua.

Cet univers restreint semblait lui convenir et lui apporter toute satisfaction. Ses employés par contre souffraient de son manque d’empathie et de la façon hautaine dont il les traitait.

Son obsession scatologique inconsciente le portait à vérifier régulièrement le taux d’utilisation du papier toilette, la propreté de la porcelaine et la fermeture des couvercles qui se devaient d’être parfaitement clos après toute occupation du lieu d’aisance. Il ne manquait d’ailleurs pas de faire un affront public au malheureux qui, par inadvertance, aurait oublié ce qu’il considérait comme le plus élémentaire respect, la base principale de la vie sociale dans une société moderne : le respect des lieux d’aisance.

“Le respect des lieux d’aisance est la marque des civilisations avancées et des entreprises performantes. Tout commence là.” se plaisait-il à souligner. Son personnel l’avait ainsi affublé du surnom de “Vespasien”, cet empereur romain à l’origine des premiers endroits publics destinés à la satisfaction des besoins naturels et à qui est attribuée la célèbre phrase : “l’argent n’a pas d’odeur”. Son personnel le traitait sous le manteau de chiure, de faux-cul, de pète-sec, de sac à merde, de petits merdeux, d’étron…Lui ne digérait ni son sobriquet impérial ni ces insultes qu’il considérait comme diffamatoires. Lorsqu’il avait vent de tels propos, il ne manquait pas de licencier l’irrespectueux pour faute grave sans prendre conscience de la portée exacte de ces impertinences qui n’étaient que l’expression du reflet qu’il donnait aux autres et dont l’origine remontait à sa prime enfance.

Outre cet intérêt évident mais inconscient pour l’excrétion, Grégoire aimait la lecture, particulièrement les récits romanesques qui depuis tout petit lui permettaient de fuir un monde dont il se savait intuitivement marginalisé. Balzac, Flaubert, Hugo, Stendhal, Zola, Dumas, Bartelt, Tolstoï, Gide, Dostoïevski, Faulkner, Mauriac, Simenon, Orwell, Sagan, Céline… Grâce à eux, il s’évadait dans des univers parallèles au combien plus excitants que son morne quotidien.

Ce quotidien bascula toutefois le jour où, faisant après journée sa tournée d’inspection des locaux, il découvrit dans les w.c. des dames, à l’arrière de la chasse d’eau d’un des sièges d’aisance, un exemplaire d’un monument de la littérature : “A la recherche du temps perdu” de Marcel Proust. Il en fut bouleversé et se demanda laquelle de ses quarante-trois employées avait le bon goût de fusionner le plaisir de la lecture à celui de se soulager d’un besoin naturel. Il ne faisait pour lui aucun doute qu’une telle femme ne pouvait qu’être pétrie d’un évident savoir-vivre devant inciter à l’indulgence malgré un non-respect du règlement de travail. Il décida de laisser le livre en place mais n’en fut pas moins interpellé. Il médita longuement sur cet incident et perçut dans le titre du chef d’œuvre découvert un signe que sa vie devait changer.

“Que de temps perdu depuis l’enfance. Je suis seul avec mes deux chiennes et mes héros de papier, incapable d’avoir avec autrui des relations harmonieuses qui me conduiraient au bonheur. Pourquoi en est-il ainsi ? Quelle est l’origine de ce mal être qui prend maintenant totalement possession de moi ?”

Lui d’habitude si sûr de sa personne se retrouvait à douter de tout et de rien. Que de temps perdu mais aussi que de temps encore à perdre s’il se maintenait sur la même voie. Il ne savait comment agir et cette situation inextricable lui pourrissait la vie au point d’en être constipé ce qui en trente-sept ne lui était jamais arrivé.

Il décida alors de consulter son médecin de famille qui l’envoya se confier à un confrère psychiatre dont le verdict fut sans nuance : “Vous avez pour seule Madeleine de Proust l’odeur nauséabonde d’une création qui depuis toujours vous enferme psychologiquement au stade anal. Le fait que votre avare de père, sous couvert d’un pseudo respect de l’environnement, sciait l’annuaire téléphonique en deux et, avec un crochet de boucher, en suspendait les feuilles au w.c. familial afin de servir de papiers toilette a contribué à votre isolement social. Vous avez en effet inconsciemment souffert de devoir vous torcher le derrière en présence de cette foule d’inconnus qui découvrait votre intimité la plus chère avec pour vengeance de votre part le plaisir inconscient de les dominer en salissant leur nom. Votre dialectique particulière, ce fameux ‘Poum’ pour désigner cette action usuelle vous a coupé des réalités communes. Votre mère, en vous poussant à toujours aller en public sur votre ‘trône’ de plastique et en vantant vos capacités précoces en matière d’hygiène personnelle, a fait de vous un enfant roi. L’événement que vous vivez au sein de votre entreprise est une porte de sortie inespérée pour vous délivrer des entraves du passé.”

Grégoire Tardivet comprit très vite qu’il lui fallait saisir cette chance. Dès le lendemain, il décida de fermer son wc particulier attenant à son bureau pour fréquenter en sifflotant ceux du personnel. Il se fit proche de tous, souriant, blaguant avec l’un, en complimentant un autre. Tous furent interpellés par ce changement de comportement inattendu qui, quelque semaine plus tard, trouva explication lors de la fête du personnel. Il y déclara qu’il souhaitait désormais adopter un management plus humain, plus proche et plus compréhensif. Que c’était pour lui un bonheur immense de travailler avec des gens aussi exceptionnels. Que c’était surtout grâce à l’une parmi eux, admiratrice de Proust, que l’entreprise connaissait ce renouveau. “Mais je n’en dirais pas plus, sinon que cette dame ou demoiselle, inconnue en mon chef, a toute ma gratitude et celle de notre société.”

Ainsi, un livre avait changé le cours de la vie d’une entreprise et celle de son patron. Ce dernier finit par découvrir celle à qui il devait sa délivrance. Leur amour de la littérature et du lieu d’aisance se conjugua bien vite pour former un couple qui donna naissance à des jumeaux. Quelle ne fut pas la jubilation de Grégoire Tardivet lorsque, bien avant l’adolescence, sa descendance voulait marquer son individualité et son opposition aux règles par des : “Fais pas chier M’man” ou “Fais pas chier P’pa”.

Sûr que ces deux-là étaient bien dans leur peau et promis à un très bel avenir.

Lettre à un brocanteur

 

Monsieur le brocanteur,

Vous m’avez remis il y a quelques jours, contre monnaie sonnante et trébuchante, l’une des molaires en or de Jules César. Certificat à l’appui, vous m’en avez attesté l’authenticité. Connaissant l’admiration sans bornes que je voue à ce grand homme, vous m’avez également déclaré pouvoir disposer sous peu des lentilles de vue qu’il aurait offertes à Cléopâtre.

Sur base de l’avis de mon dentiste et de mon ophtalmologue, je doute de votre honnêteté. En effet, ces derniers m’ont respectivement affirmé que de tels implants en or n’existaient pas au premier siècle avant Jésus Christ et que les lunettes de vue ne sont apparues que vers 1200 de notre ère, ne parlons dès lors pas des lentilles.

Eu égard à ces éléments, je me vois dans l’obligation d’annuler cette transaction et vous serai gré de me rembourser la somme de 350 € que vous m’avez demandée, je devrais dire extorquée, bien que je vous accorde un léger bénéfice du doute, subodorant chez vous un penchant mythomaniaque lié à un irrépressible besoin de faire rêver le chaland.

Toutefois, faute de recevoir en retour la somme susmentionnée sur le compte BE 26 00157111129, je me verrai dans l’obligation de vous arracher au moins une dent. À ma décharge, je ferai valoir, en cas de poursuite, le dicton « œil pour œil, dent pour dent ». Appréciez dès lors votre chance de ne m’avoir cédé également le cadeau de l’empereur à sa bien-aimée.

Dans l’attente de votre versement rapide, recevez Monsieur le brocanteur, mes salutations.

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