Saint-Valentin sans Valentin

Non Jeannine, non ne m’interrompt pas.

Je sais, c’est la Saint-Valentin et comme chaque année, tu me demandes si je t’aime.

Je pourrais te rassurer et te dire oui comme à l’habitude, avec assurance, mais sans réelle conviction. Alors aujourd’hui, puisque tu te montres si insistante, j’ai décidé de ne plus faire mentir Cupidon.

C’est quoi aimer, Jeannine ?

Tu m’as admiré, c’est certain… du moins au temps de ma grandeur, lorsque j’étais courtisé par les puissants.

Toi-même, m’as-tu d’ailleurs jamais aimé ? 

Mais m’as-tu vraiment aimé Jeannine ?

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas.

Je pressens ce que tu vas dire. Que je te manipule encore et que je te renvoie à ta propre question sans apporter réponse à la tienne. Tu veux tellement exister au travers de mes yeux. Puisque tu veux savoir, tu vas savoir.

J’ai pris beaucoup de recul depuis mon départ vers cette nouvelle existence. J’ai comme on dit mûri.

La Saint-Valentin est pour moi maintenant la fête de mon propre amour, la célébration de l’estime de moi-même. Par le passé, je m’aimais d’un amour narcissique ne voyant de moi que le reflet rassurant d’un personnage idéalisé. L’inéluctable jugement que j’ai subi il y a peu m’a permis de m’apprécier à ma juste valeur. En m’acceptant et en m’aimant tel que je suis, j’ai enfin atteint la maturité nécessaire à la compréhension du véritable amour.

Que j’aie été ou non l’homme de ta vie, tout compte fait, maintenant je m’en fous.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Qu’est-ce qu’aimer autrui ? C’est je pense apprécier ses qualités et s’amuser de ses défauts.

C’est surtout en son absence, ressentir une sorte de vide et se réjouir de le revoir pour ne faire alors plus qu’un. C’est vivre ensemble les moments de l’existence avec un plaisir partagé et sans jamais s’ennuyer. Vois-tu Jeannine, lorsqu’on commence à se lasser de la présence de quelqu’un, la passion souvent concupiscente des premiers temps, celle que l’on prenait pour du véritable amour devient évanescente. Elle fait place à l’abnégation ou à un amour de convenance, au pire à l’indifférence. L’ennui est le pire ennemi de l’amour.

Si nous en sommes arrivés là, c’est sans doute en grande partie de ma faute. Je comprends ton désarroi, ta tristesse et ta colère lorsque je t’ai trompé avec ton amie Marie-Claire. Mais vois-tu, je m’ennuyais car nous n’avions pas réussi ensemble à réinventer l’enchantement des premiers instants.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Je savais qu’un jour ou l’autre cela finirait comme cela. Ton caractère entier, ton incapacité à gérer tes sentiments ne pouvaient nous mener qu’à cet extrême. Tu n’aurais jamais dû saisir ce couteau. Ce n’est pas l’atroce souffrance physique que j’ai ressentie lorsque tu me poignardas douze fois, mais le fait de te voir en prison qui m’a fait le plus mal.

Le jury fut heureusement clément et bientôt tu vas recouvrer la liberté.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Bientôt tu vas poser ton stylo.

C’est notre dernière séance d’écriture automatique car sous peu il me sera impossible d’encore communiquer avec toi. Je vais moi aussi, là où je suis, recouvrer la liberté. Je me suis amendé du fond du cœur et grâce à ton pardon je quitte le purgatoire dans trois jours pour aller vers d’autres cieux inaccessibles aux mortels dont tu fais toujours partie. N’essaye pas de me rejoindre. Il est trop tôt pour toi.

Peut-être nous retrouverons-nous dans une autre vie.

Sache que, de mon vivant, tu fus la seule femme qui vraiment compta pour moi.

Jean Jacques

Ton Valentin pour toujours.

L’emmerdeur de la Saint Sylvestre

Je n’ai jamais aimé les fêtes. Surtout celle de la Saint-Sylvestre. Le réveillon du Nouvel An m’a toujours fait gerber. Cette obligation de rire, de prendre du bon temps ; ce devoir d’être spirituel et souriant. Très peu pour moi. En fait je déteste m’amuser sauf sur le dos des autres. S’il est bien un domaine dans lequel j’excelle, c’est celui-là. Il n’y a pas de pire emmerdeur que moi.

Je suis né comme ça. Depuis mon premier souffle qui eut lieu prématurément et par césarienne, je prends plaisir à empoisonner la vie des gens. C’est devenu chez moi une seconde nature, un grand art que j’exerce en toute modestie car en ce domaine, si l’on souhaite œuvrer dans la durée, l’anonymat est de mise. Il vous faut faire abstraction de l’ego.

J’aime par exemple, à la sauvette, asperger de parfum féminin un inconnu portant alliance que je croise dans la rue ou dans le métro et qui rentre dans son foyer après une journée de dur labeur. En usant de leur adresse mail, je prends souvent plaisir à inscrire mes collègues féminins à toutes les newsletters dont le caractère libidineux ne laisse aucun doute. Payer en toutes petites pièces de monnaie, en séparant bien mes achats en deux ou trois comptes différents et observer la mine des consommateurs impatients qui me suivent aux caisses est pour moi un régal. Au cinéma, je ressens un plaisir quasi orgasmique à obliger tout le monde à se lever pour aller m’asseoir au bout d’une rangée qui pourtant est accessible par l’autre côté. En voiture, j’ai aussi cette envie irrépressible d’emmerder mes semblables. J’apprécie de ralentir à l’approche d’un feu vert de sorte que le moins d’automobilistes possible puissent passer. En période de soldes, alors qu’il est quasi impossible de se parquer, je m’approche lentement d’un véhicule qui n’est pas le mien en sortant des clés pour faire croire que bientôt la place va se libérer et je reste là à bailler aux corneilles de longues minutes avant de repartir nonchalamment. La variante qui est de me mettre sur un emplacement de parking en faisant croire qu’elle est réservée me plait aussi beaucoup. Lorsque je dois me garer, je me mets autant que possible à cheval sur deux places. Dans les transports en commun, je me débrouille pas mal, m’entêtant aux heures de pointe à vouloir passer au tourniquet avec un ticket usagé ou encore m’asseyant à l’arrêt d’un bus puis, dès que celui-ci stoppe pour me laisser monter, m’en éloignant à grands pas.

Bref comme vous le constatez, malgré la cinquantaine bien entamée, je suis resté un gamin de merde, un malpoli, un malappris, un discourtois qui a plaisir à galvauder les règles de la bienséance.

Chaque 31 décembre se doit pour moi d’être l’apothéose dans mon grand art.

Voilà en effet neuf ans que j’ai à cœur d’organiser, en des lieux différents, dans une villa louée sous un nom d’emprunt, des réveillons dont les invités triés sur le volet gardent à tout jamais un souvenir des plus mémorablement désagréables. Cette année n’a d’ailleurs pas failli à la règle.

C’est extraordinaire ce que le monde du showbiz peut avoir comme pouvoir d’attraction sur le commun des mortels. Il suffit de surfer sur quelques groupes de fans pour constater combien sont nombreux ceux qui vivent leur vie par procuration en s’abandonnant totalement à leur idole. Les réseaux sociaux regorgent de ces individus dont l’existence n’a de sens qu’au travers de celle vécue par celui ou celle qui a conquis jusqu’à leur âme. C’est là mon vivier.

Percevant votre intérêt, je ne peux m’empêcher de partager avec vous les grandes lignes de l’organisation d’une telle soirée.

Il faut tout d’abord choisir un endroit isolé mais suffisamment chicos pour faire croire à une dizaine de tocards que leur idole y passe de temps à autre, en toute discrétion et loin du monde, les quelques moments de liberté que lui laisse son exténuante existence.

Imaginez-vous le deal ! Offrir de présenter ses vœux à sa star préférée en un lieu tenu secret.

En clair, réinventer le dîner de con à la puissance dix.

Il vous faut bien sûr être prévoyant. Après avoir bien étudié le profil de vos proies, il est nécessaire de leur faire signer un accord de confidentialité. La région des agapes ne leur sera communiquée que très peu de temps avant les grandes réjouissances. Il est aussi impératif qu’ils tournent en rond pendant deux heures dans le secteur avant de leur indiquer précisément le lieu des festivités. Par de nombreux appels téléphoniques, vous leur demanderez également avec insistance s’ils n’ont pas fait l’objet de filatures. C’est dans leur intérêt car l’accord de confidentialité qu’ils auront signé mentionnera d’énormes pénalités financières en cas de divulgation de cet événement strictement privé. Parsemez les commodes et les tables basses du salon de cadres et de revues, de préférence en langues étrangères, avec le faciès rayonnant de l’idole bien-aimée. Mettez également bien en évidence sa boisson et par exemple les cigarettes qu’elle affectionne. Tout doit sembler cohérent à vos hôtes qui connaissent mieux que vous ses goûts les plus personnels. Vérifiez évidemment l’agenda de votre star pour que votre scénario paraisse pertinent.

Fort de ces précautions, il vous suffit ensuite d’envoyer une invitation stipulant que ce réveillon se fera en smoking et robe longue. Il est peu probable que vos hôtes en disposent et c’est donc à grands frais qu’ils iront louer lesdites tenues afin d’être parés au mieux pour la rencontre de leur vie.

À l’entrée de la bâtisse, vous prévoirez deux gardes en uniforme d’une société de surveillance qui vérifieront l’identité de vos convives et qui par sécurité leur enlèveront leur téléphone portable et leur éventuel appareil photo. Dès que l’assemblée sera au complet, vous pourrez prendre congé de vos braves cerbères qui auront apporté toute crédibilité à votre simulacre.

Vous accueillerez vos hôtes en vous présentant comme majordome ou dame de compagnie, seul à même de les recevoir en raison des congés de fin d’année et d’une gastro-entérite foudroyante et contagieuse qui, depuis Noël, a décimé le reste du personnel.

Vous recueillerez bien sûr tous les présents de grand prix offerts par vos hôtes. Idéalement, vous suggérerez même préalablement un cadeau commun qui vous fera réellement plaisir. N’ayez pas peur de forcer sur la dépense, il faut quand même rentrer dans vos frais.

Dès le seuil de la porte, vous demanderez à vos invités de se déchausser, prétextant que l’hôte des lieux a en sainte horreur les déjections diverses présentes aux semelles des chaussures. C’est donc pieds nus ou en chaussettes que ceux-ci déambuleront grotesquement sur le pavé froid du salon.

Il vous faudra ensuite inventer un motif justifiant du retard impromptu de l’idole bien-aimée. À cette fin, vous vous munirez dans second téléphone portable dans lequel vous aurez préalablement enregistré une série de messages d’excuses à l’envoi différé.

Ainsi, au vu de l’heure qui avance, l’illustre retardataire proposera de déjà passer à table dans l’attente de son arrivée qui s’annonce.

Vous servirez alors l’entrée dont certaines assiettes auront été enrichies d’un puissant laxatif. Le nombre d’assiettes ainsi maquillées est fonction du nombre de w.c. disponibles au sein du logis loué selon la formule : nombre d’assiettes trafiquées = nombre de w.c. + 1. En effet, dès que l’envie irrépressible d’un besoin naturel se fera sentir, l’un ou l’une de vos victimes infectées se verra dans l’obligation de prendre le chemin du jardin. Vous marquerez bien sûr votre étonnement sachant le renom bien établi du traiteur choisi. Vous suggérerez que les trois malheureux convives sont sans doute sujets à cette fameuse gastro-entérite qui il y a peu décima le personnel du lieu.

Durant l’un des entremets, il y aura bien l’un des convives qui s’approchera du sapin de Noël toujours présent et qui touchera la guirlande défectueuse lui rappelant ainsi l’un des préceptes d’une bonne éducation : on ne touche pas à tout chez les gens.

Sur base d’un nouveau pseudo message d’excuse, vous proposerez aux convives de passer au plat principal. Il vous faudra être créatif et invoquer des caprices de star pour leur faire déguster du jeune ragondin d’Asie ou des tranches de pitons de Madagascar au lait de guenon.  Ces mets n’en auront bien sûr que le nom puisqu’il s’agira d’un civet de biche ou d’un steak de bison mais ça bien sûr vos hôtes n’en auront vent. Comme chacun sait, la saveur d’un mets réside dans sa sauce. Ne gâchez pas votre plaisir et filmez cette scène d’anthologie afin de pouvoir vous en repaitre à souhait par la suite.

Lors des conversations, vous n’hésiterez pas mentionner l’étrangeté de cette soirée marquée par une fatalité peu commune et vous jetterez le trouble en disant que l’un des convives est certainement porteur d’énergies subtiles néfastes que ne pourra supporter l’hypersensibilité de la star bien-aimée qui ne saurait tarder à les rejoindre et qui d’ailleurs confirme son arrivée avant les 12 coups de minuit. Vous créerez alors des suspicions propices à faire naître un malaise persistant et perceptible.

Vers 23 h 45, vous couperez le courant et allumerez les trois bougies d’anniversaire, les seules disponibles dans toute la maisonnée. Vous profiterez de ce moment pour filer à l’anglaise avec votre voiture cachée dans un chemin attenant, non sans dégonfler au moins deux pneus de chaque véhicule de vos hôtes et en emportant leur paire de chaussures. N’oubliez pas vos cadeaux.

À l’aide de l’un des GSM des convives qui, je vous le rappelle, ont été saisis par les gardes à l’entrée, vous appellerez la police en signalant qu’une bande de va-nu-pieds qui se prétend ami de la fameuse star X fout un bordel monstre dans le voisinage et s’adonne à des pratiques que la morale ne peut cautionner. Vous évoquerez le bruit d’armes à feu et la présence de personnes courant cul nu dans le jardin.

Je vous garantis que tous se souviendront de leur Nouvel An.

En ce lendemain de fête, j’ai comme tout le monde pris de bonnes résolutions. En 2019, je vais hanter les librairies avec un cutter et découper proprement les dernières pages des romans policiers, là où enfin l’intrigue se dénoue. Et puis pour le 31 décembre, j’envisage de louer non pas une villa mais un château car dix ans, ça se fête.

Meilleurs vœux à tous.

Histoire de Gaëtan et du temps

Né au bon vieux temps
et élevé comme au temps jadis,
Gaëtan aimait prendre son temps.

Pour disposer de temps libres,
dont des temps de loisirs,
il avait aménagé son temps
comme journaliste à temps partiel.

La prévision du temps
fut objet de ce mi-temps.

beau temps
mauvais temps
gros temps
temps gris
temps bas
temps instable
temps humide
temps menaçant
temps ensoleillé
temps pluvieux
temps nuageux
temps de chien
temps à ne pas mettre un chien dehors
temps de cochon

Il était gardien du temps.

Lors de son temps d’antenne,
le temps lui était compté
et le temps donné
l’obligeait d’être toujours dans les temps

Cependant, au bout d’un temps,
avec le temps,
aux temps simples,
Gaëtan finit de temps à autre
par préférer les temps composés.

Mais contrairement au temps passé,
l’emploi judicieux des temps
n’est plus guère dans l’air du temps
car on se doit d’agir en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire

En ces temps modernes,
vivre des temps forts,
gagner du temps
à longueur de temps
et au fil du temps
est désormais le signe des temps.

Fi la concordance des temps.
Fi les temps morts.
Interdiction de tuer le temps,
ou de perdre son temps.
Point de passe-temps.
Par les temps qui courent,
il ne faut surtout pas laisser passer le temps,
ni laisser du temps au temps.

Tout doit être fait en temps utile,
en temps et en heure,
si possible en même temps
et en un rien de temps,
sans respect de la marche du temps.

N’étant plus de son temps,
Gaëtan dut marquer un temps d’arrêt.

Cet homme avait fait son temps
car de nos jours le temps presse,
tout est question de temps.

Pourtant, la vie n’a qu’un temps.
Comme de tout temps,
dans peu de temps,
chacun subira les outrages du temps
pour se perdre dans la nuit des temps.

Lettre à un facteur de risques

Chère Marcelle,

Tu t’interroges sur l’expression « facteur de risques » et tu m’en demandes l’origine, confiante dans ma probité quant à analyser le sens caché des choses.

Sache que les facteurs de risque sont issus des fruits du hasard qui poussent au petit bonheur la chance tout au long de notre chemin de vie.

Il faut y prendre garde car certains de ces fruits du destin présentent plus de périls que d’autres. C’est le cas bien sûr de la banane dont la pelure jetée sous nos pieds par des malfaisants nous entraîne vers une chute probable. Mais c’est de la pomme qu’il faut se méfier le plus, elle qui nous coupa du paradis terrestre. Croquer la pomme fut, comme tu le sais, l’interdit divin que l’homme prit le risque de braver ; le premier risque qu’il voulut courir. Il en fut pour ses frais puisqu’il fut chassé de l’Éden.

Ce que beaucoup ignorent, c’est que ce n’est pas un serpent qui tenta Adam et Ève mais un facteur. Oui un facteur ! Le premier que notre humanité ait connu qui, à l’instar de la sorcière dans Blanche Neige, présenta une pomme à Ève.

L’histoire n’a rien de romantique. Le brave fonctionnaire qui s’appelait Gabriel, à la fin d’une journée chargée, après avoir trinqué au café de la poste avec Belzébuth, se vit proposer par ce dernier de livrer un colis au couple originel. Un simple petit service.

Adam étant parti travailler de bonne heure dans la vigne du Seigneur, notre honnête préposé se retrouva face à Ève qui prenait son petit déjeuner en nuisette. Elle invita le facteur à déguster un café crème et ouvrit impatiemment le colis qui contenait la fameuse pomme.

« Dieu, que c’est beau », se dit-elle ! Que cela a l’air délicieux ! Par charité et pour adoucir son péché, elle préférera la partager avec le séduisant messager, subodorant que Dieu n’en aurait jamais vent.

Ce fut là une lourde erreur. Ève tomba enceinte et nombreux furent les animaux du paradis à reconnaître dans l’enfant les traits du facteur. Les plus jaloux ne purent s’empêcher d’en référer à la plus Haute Autorité ce dont ils auraient dû s’abstenir. Ils n’y gagnèrent en effet rien, obligés qu’ils furent de fuir avec Noé le chaos qui s’ensuivit. Toujours est-il que depuis lors il est de bon ton d’attribuer la paternité incertaine d’un enfant au préposé des postes.

Gabriel, baigné par la naïveté de la jeunesse et sa bonne foi, fut pardonné par le Divin et devint même son principal messager. Ève trouva le fruit tellement délicieux qu’elle préféra continuer à enfreindre les règles. Adam quant à lui, premier cocu de l’humanité, en fut marri et finit ses jours dans un monastère.

De cette histoire, il est clair que « risque » et « facteur » furent associés dans l’inconscient collectif au point d’y voir naître cette expression désormais fort usitée : « facteur de risques ». J’ajoute que risque prit au fil du temps un « s » car d’autres risques apparurent ensuite dans l’histoire de l’humanité mais ce fut toujours ce brave facteur qui en porta le chapeau.

Voilà donc la véritable origine de cette expression.

Au risque de te déplaire, je t’envoie cette missive par courriel car depuis que j’ai eu connaissance de cette histoire, je n’ai plus guère confiance dans les facteurs.

Avec mes meilleurs sentiments,

Mon coach

La grande mode est à l’heure actuelle d’avoir son coach personnel. Ses avis font sur vous autorité tant sa pratique est grande et ses techniques éprouvées pour atteindre l’harmonie. Il est donc aujourd’hui de bon ton, dans un univers qui, dit-on, perd ses repères, d’être coaché pour chercher et trouver les balises du bonheur.

J’ai pour ma part la chance d’avoir l’un des coachs les plus expérimentés que notre petite planète bleue ait connu. Je dis ça sans aucune flagornerie, mais certes avec une pointe de fierté.

Mon coach est une femme extraordinaire qui excelle dans ce domaine bien que n’ayant été formée par aucune institution certifiante. Elle n’appartient non plus à aucune religion ni philosophie malgré qu’elle ait, selon moi, intégré la quintessence de tous les messages de sagesse existant depuis l’avènement de la conscience humaine.

Mon coach, c’est l’histoire du monde qui l’a formée et a construit ses principes de vie. Ce sont les guerres, l’exil dans différents pays, plusieurs mariages, des enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants, les premiers aéronefs, l’apparition de la télévision, les premiers frigos et l’avènement de la société de consommation, une rencontre avec Picasso durant l’entre-deux-guerres et bien d’autres événements qui lui ont servi de terrain d’expérimentation pour se forger sa propre école doctrinale.

Mon coach a cent et trois ans et s’appelle Marie.

C’est l’une des femmes de ma vie et c’est avec elle que je partage chaque semaine un café agrémenté d’un spéculoos tout en dissertant des grandes et des petites choses de l’existence.

Vous sachant nombreux à adopter cette démarche de coaching, je me propose de vous divulguer les lignes de force sur lesquelles repose son approche. Elles sont très simples et pourtant difficiles à appliquer. Elles ont toutefois permis à Marie de vivre en harmonie avec elle-même et les autres pendant plus d’un siècle. Plus que des lignes de force, je pense qu’il s’agit de règles, mais fort limitées puisqu’elles ne sont qu’au nombre de trois.

La première est de vivre dans l’instant. Le passé est totalement révolu. Il a eu lieu et on ne peut donc le changer. Vivre dans le passé, même pour partager une expérience, n’a guère de sens et conduit souvent à une prison mentale avec pour barreaux la nostalgie, la mélancolie et les regrets ou pire, les remords. Quant au futur, nul ne sait vraiment de quoi il sera fait.

La seconde règle est de ne porter de jugement sur rien ni personne, pas même en pensées. Cela n’exclut bien sûr pas les appréciations objectives, mais chacun est comme il est et doit faire son chemin au mieux.

Elle ne donne ainsi jamais aucun avis sur une situation sauf si on lui en fait la demande et dans ce cas elle répond laconiquement : « tu me demandes ce que je ferais à ta place, mais je ne suis pas à ta place. Qu’est-ce que toi tu penses ? » Alors, sur base des solutions proposées, elle émet un avis prudent. « Si tu crois que c’est la bonne, essaye peut-être cette solution et puis tu verras. Si elle ne fonctionne pas comme tu le souhaites, il sera toujours temps d’en trouver une autre. »

Cette approche de l’autre et des événements n’est pas une carapace créée à la suite des nombreuses souffrances qu’elle a connues mais une volonté d’appréhender le monde comme un spectacle, en observateur et sans tomber dans le piège de l’ego, tout en ayant conscience du rôle que l’on a à y jouer. Il ne s’agit pas d’un point de vue égoïste, car elle est d’une compassion sans mesure pour la vie qui l’entoure.

« N’oublie jamais : agir et penser sans jugement par rapport aux autres et aux événements permet d’avoir le cœur léger » me dit-elle souvent.

Face aux malheurs du monde que lui déverse chaque jour son petit écran, je la soupçonne tout de même de trouver réconfort auprès de ses chats.

La troisième règle enfin est de ne manger que ce qu’elle aime et ce dont elle a besoin, uniquement lorsqu’elle en ressent l’envie. En tant qu’invitée, si son assiette est trop garnie à son goût, elle refusera gentiment de la terminer, disant simplement : « C’était délicieux, mais j’ai vraiment mangé en suffisance… Il faut toujours laisser une petite place. » En agissant de la sorte, elle fait véritablement honneur à la nourriture et prouve surtout l’importance d’être réellement à l’écoute de son corps.

Ces trois piliers lui ont permis non pas de vivre, mais d’exister, en excellente santé physique et psychique, en harmonie parfaite avec les autres et avec son environnement.

Trois piliers de vie et un adage qui tient en trois mots : « Vive la vie ! ».

Marie sait qu’un jour pourtant la mort viendra mais elle n’en parle pas.

Son unique certitude, sans doute, est qu’elle partira dans l’instant, le ventre creux et le cœur léger.

D Joris

Liège, le 25 janvier 2015

Mon amie Marie a quitté le monde le 24 mai 2018. Quelques semaines plus tard, elle aurait eu 107 ans. Un personnage hors du commun, à l’existence romanesque. J’eus la grande chance croiser son chemin.

In the restaurant

Charles Hoffbauer (1875 – 1957)   In The restaurant  (1905) Musée de l’Ermitage à Saint Pétersbourg

Elle porte sur moi un regard sensuel et un sourire engageant. Nous connaissons-nous ? J’en ai la vague impression. Est-ce durant cette existence ou dans une autre vie ? Je ne m’en rappelle et d’ailleurs n’en ai cure.

Sa main caressant négligemment l’arrière de sa chevelure paraît pour une invite. Ses yeux aguicheurs ne sont motivés que par le souhait d’accrocher les miens, pour que je la contemple, pour que je marque ma confusion ou un léger sourire complice qui la rassurera sans doute sur sa beauté et tout son être.

Elle semble être ce genre de femme toujours en quête de reconnaissance et qui plus tard refusera le poids des années et l’effritement de son pouvoir de séduction. Son habit moulant met en valeur son corps, la luisance de sa parure m’offrant de détourner mon regard du sien pour découvrir ses formes. Les hanches surtout qui laissent deviner une démarche chaloupée pourtant emprisonnée dans une parure de sirène. Tout est couvert sauf les épaules et le cou offert par l’échancrure de sa robe à l’étoffe chatoyante laissant deviner une peau douce qui aime s’offrir à l’amour, la rose rouge sur son sein droit incitant aux découvertes interdites. Ces atours seront bien vite protégés par le châle vaporeux présenté galamment par celui dont je pressens devenir rival.

Homme du monde, il fait montre d’une élégance bourgeoise, peut-être aristocratique, de celui bien né à qui rien ne peut résister. Peut-être n’est-il qu’un arriviste, un parvenu, un Rastignac conquérant. Qu’importe au fond. Il me jette un regard pédant, me jaugeant avec dédain, craignant sans doute un nouveau concurrent potentiel. Me toisant ainsi, son cigare entre les dents, il veut m’impressionner, gorgé de sa suffisance issue d’une quelconque fortune offerte par le destin. Mais il redoute ma présence. Il sait que je suis entré dans la toile du maître et en suis maintenant le prisonnier, que je suis véritablement avec eux dans le restaurant.

Son souhait est que je ne sois pour lui qu’un spectre évanescent comme tous ceux qui chaque jour défilent en ce lieu mythique ; pour elle une éventuelle nouvelle chimère qui jamais ne verra naître une véritable passion. Elle est sa chose, sa possession, son jouet. Peut-être en est-il éperdument amoureux et jaloux. Vraisemblablement a-t-il des doutes sur les sentiments qu’elle lui porte. Comprend-il déjà que je suis conquis ? Pressent-il son jeu de séduction à mon égard, lui qui ne peut voir le regard complice qu’elle m’adresse ?

Quelque peu mal à l’aise, je semble m’intéresser aux autres hôtes présents dans la salle, les observant à la dérobée, constatant qu’eux aussi n’ont d’yeux que pour ces convives sur le départ. Au fond de la pièce, un homme seul les scrute discrètement, le regard caché par des petits lampadaires dont les ampoules couvertes par un abat-jour orange contribuent à l’intimité du moment. Et puis il y a ce couple bien établi, dont les liens doivent connaître l’usure du temps, tous deux vraisemblablement animé par une forme d’envie ou de jalousie. Envie pour lui d’être accompagné de si charmante façon et jalousie de ne pouvoir être chevalier servant de la belle. Envie pour elle d’être courtisée de même et jalousie ou plus probablement regret de ne plus pouvoir offrir ce que le temps lui a repris ; flash-back vers un passé si proche où elle aussi jouissait toujours des privilèges de la jeunesse.

Mais voilà que maintenant ce trio paraît me regarder. Je détourne alors les yeux, semblant porter attention au serveur servile, au reste des agapes présentes sur la desserte à ma gauche et aux sept roses blanches trônant sur la table qui eurent le privilège de toutes les confidences. J’imagine les propos du repas. Ils parlèrent sans doute projets, surtout des siens, de ses chers amis, de ses affaires, de sa fortune qu’il apporte comme élément rassurant pour la pérennité de leur relation naissante. Elle sait qu’elle sera couverte d’or, qu’il sera à ses pieds mais elle a conscience que ce ne sera que pour un temps car elle a l’expérience de ce genre d’amour, de ce genre d’homme. Peut-être est-ce pour cela qu’elle veut accrocher mon regard. Peut-être pour s’offrir la possibilité d’un autre avenir car elle sait que je reviendrai, qu’à chaque visite à Saint-Pétersbourg, j’irai la retrouver.

Il me tarde déjà d’y être.

Art épistolaire

Je fus invité en octobre 2016 par mon amie Michèle Divoy, auteur slam réputée, à participer à la revue litérraire  » la bafouille incontinente ».

Destinée à ranimer l’art épistolaire maltraité par la forme abrégée des courriels et textos, ce trimestriel est piloté par Marcelle Imhauser, figure bien connue pour son parcours à la radio télévision belge (RTBF) et son implication dans divers projets, comme animatrice, auteur ou encore collagiste.

Le terme argotique  « bafouille » fut choisi comme signal d’ouverture à tous les publics. Par ailleurs, le qualificatif « incontinente » invite au lâcher-prise à l’égard de ses propres freins, comme par rapport au thème imposé. Ce dernier est proposé comme point de départ d’une missive qui n’arrivera jamais, et pour cause, à son destinataire. Au moment de la publication, les lettres sont lues en public à l’Aquilone, à Liège.

Dans cet onglet, vous découvrirez :

N°48 Je vous dois une explication ( Discours  12/17)

N°47 Lettre à mon œil (09/17)

N°46 Lettre à un ingrat

N°45 Lettre à un brocanteur (03/17)

N°44 Lettre de rupture (12/16)

Discours explicatif

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs

Reconnaissant, dans cet auditoire comble, nombre d’entre vous qui assumez des fonctions importantes au sein de la société civile ou religieuse et connaissant aussi l’extrême notoriété dont la plupart d’entre vous jouissent, sachant que vous êtes de milliers et afin de ne vexer personne, je me contenterai de vous saluer tous en vos titres et qualités.

Cela nous permettra également d’aller directement au cœur du sujet qui vous préoccupe.

Suivant votre requête, je me présente donc à vous, vous à qui je suis redevable soi-disant d’une explication. Mais quelle explication espérez-vous obtenir de ma part ? Vous voulez comprendre ? Mais comprendre quoi ?

Vous vous retrouvez aujourd’hui renvoyés dans les cordes, acculés au point de ne plus savoir où donner de la tête et c’est à moi que vous attribuez tous vos maux !

Je ne vous ai pourtant fait que de simples propositions. Liberté vous était laissée de les suivre.

Croyez-vous réellement que l’état déplorable du globe me réjouisse ? Vos arsenaux nucléaires et le réchauffement climatique dont vous êtes les géniteurs auront sous peu raison de notre monde. Vous vous en plaignez ! avez-vous pensé à ma propre personne ? Qu’adviendra-t-il de moi ? Qu’elle sera encore mon utilité dans un univers sans âme qui vive ? C’est ma destruction que vous entraînerez avec la vôtre. Dès lors, cherchez en vous, au plus profond de votre être, surtout dans votre libre arbitre et votre orgueil, les vraies causes de votre dévoiement. Cessez de voir en moi l’ultime bouc émissaire de tous vos égarements. En greffant ma tête ornée de cornes sur le corps de ce caprin, vous m’avez profondément outragé.

Maintenant que vous me contemplez enfin en chair et en os, vous pouvez constater que je suis des plus anodins. Contrairement à vous tous peuplant cette illustre assemblée, vous qui aimez tant les honneurs, la gloire et l’apparat, j’affectionne particulièrement la discrétion. J’ai plaisir à ressembler à un pauvre bougre androgyne dont la volonté est de se fondre dans la masse.

Si j’ai accepté votre invitation et si j’apparais en ce bas monde pour la première et unique fois, c’est pour vous ramener à la raison car moi aussi, ange déchu, prince des ténèbres, j’aime cette vallée de larmes et plus spécifiquement cette humanité qui me nourrit de sa vanité, de ses peurs et de ses discordes.

Croyez-moi, vous autodétruire ne résoudra en rien vos problèmes. Soyez lucides et raisonnables. Limitez-vous aux péchés véniels. Faites fi des péchés mortels, tout au moins ceux qui auraient pour conséquence d’anéantir à tout jamais notre planète ou le plus grand nombre d’entre vous. J’annule d’ailleurs tout pacte que j’aurai signé avec les plus faustiens parmi vous. Cette amnistie sera preuve de ma solidarité à votre égard et gage de ma bonne volonté pour construire un monde meilleur et durable.

Je ne répondrai à aucune de vos questions et m’en vais de ce pas rejoindre mon royaume. Vous ne me verrez plus jamais. N’essayez pas de me retenir ou de me suivre car assurément il vous en coûterait. Les armées de l’ombre veillent sans répit sur ma personne.

Je vous dis donc À Dieu… avec le ferme espoir toutefois que ce ne soit qu’un au revoir.

Lettre à mon oeil

Cher Œil Gauche,

Nous parcourons ensemble le monde depuis plus d’un demi-siècle et jamais nous n’avons eu la moindre altercation.

Je reconnais t’avoir agressé mais c’était pour faire comprendre à notre ami Raoul, dont nous sommes les fidèles serviteurs, combien il était temps qu’il prenne ses distances par rapport à tes pulsions incontrôlées qui finiront par tous nous mener à notre perte. Continuer la lecture de « Lettre à mon oeil »

Témoignage d’un cocu congénital

Je l’ai rencontrée le jour de son anniversaire, par l’entremise de sa grand-mère qui se chargea des présentations. J’avais séduit la vieille alors qu’elle faisait des courses avec son mari et qu’elle parcourait mon magasin. « Mon Dieu mais qu’il est charmant. Je suis certain que qu’il plaira à Delphine. Allez hop Jean-Jacques, on l’emmène pour la fête de ce soir ». Je n’avais eu d’autres choix que de les suivre. Femme de caractère et de moyens à qui rien ni personne ne pouvait résister, elle me prit par le bras et m’amena à la rencontre de sa petite fille, une délicieuse donzelle qui dès le premier regard fut conquise par mon sourire, mes yeux coquins et mes oreilles légèrement décollées qui ne pouvaient qu’accueillir les confidences. Et en matière de confidences, elle en avait à faire la petite Delphine. Un cœur gros, un cœur chargé qui n’avait qu’une envie, celle de s’épancher sur une épaule forte et bienveillante.

Dès la fin du repas, elle m’emmena dans un coin du salon m’expliquant au creux de l’oreille combien elle était heureuse de ma présence dans cette famille de monstres qui l’asservissait à la bienséance bourgeoise. Faire attention à son maintien, ne jamais prononcer un mot plus haut que l’autre, ne jamais contester l’autorité familiale, suivre les dictats des aînés était son quotidien alors que son seul souhait était de vivre dans l’insouciance. La pauvre étouffait. Mais ce dont elle souffrait le plus, c’était de la présence imposée d’un beau-père adulé par une mère potiche, un pédant qui n’avait pour lui que des bourses bien garnies héritées d’une fortune familiale à laquelle il n’avait en rien contribué. Elle m’expliqua par le détail sa solitude, son envie de voir son cher papa revenir pour que tout redevienne comme avant, son souhait d’assassiner l’intrus source de tous ses maux.

Je savais d’expérience que son pauvre paternel ne regagnerait jamais ni son foyer ni le cœur de sa pétasse d’épouse mais je m’abstins de lui faire part de mon sentiment. J’avais été à bonne école. Comme disait grand-père : « Les jolies femmes, c’est comme les grands hommes, elles appartiennent à l’humanité ». Mon vieux, son fils, m’avait aussi éduqué dans la retenue de tout amour idyllique : « Avec ta gueule passe-partout, ton sourire perpétuellement affecté, ta gentillesse naïve, tu feras toujours un parfait cocu. Tracasse, de toute façon on est tous comme ça dans la famille. Il faudra t’en faire une raison. C’est congénital. Chez nous, on nait cocu de père en fils. Quelle que soit ton orientation sexuelle future, tôt ou tard tu seras abandonné. » J’avoue avoir eu bien du mal à comprendre et donc à accepter un tel discours fataliste qui avait l’art de m’agacer. Cependant, mon père avait raison et la preuve m’en fut donnée avec le temps et l’expérience.

Les premières années, tout alla pour le mieux avec Delphine. Dès le premier soir de notre rencontre, nous avons partagé sa couche avec l’assentiment de sa mère qui, disait-elle, était subjuguée par mes yeux rieurs et ma grande taille. Cet accord tacite et si rapide dans une cette famille bien-pensante m’étonna et me mis sur mes gardes. Je soupçonnais cette garce sur le retour ou sa vielle mère d’ourdir à mon encontre un complot cougardien. Il n’en fut heureusement rien et nous pûmes vivre sans contrainte notre amour naissant, nous apprivoisant au fil du temps.

Par respect, je n’ai pas touché Delphine. Ni le premier jour, ni d’ailleurs les jours, les mois et les années qui suivirent car Delphine voulait se réserver pour celui qui serait l’élu définitif de son cœur. Je mettais cela sur le compte de son éducation rigoriste qui n’avait pas intégré la laïcité dans la chaleur des couettes. Je me résonnais, estimant qu’il était normal qu’elle veuille avoir la certitude que je serais toujours son fidèle complice et qu’elle usait ainsi du temps pour me mettre à l’épreuve. C’est tout au moins le mensonge auquel j’aimais croire.

Elle avait une telle confiance en moi que je partageais jusqu’à l’intimité de ses plaisirs solitaires, y contribuant parfois lorsqu’elle frottait sa toison chatoyante contre mon corps velu pour ensuite, apaisée, déposer un baiser sur mon front avant de s’endormir. J’en éprouvais fierté et satisfaction. Je n’en désirais pas plus car, inexpérimenté et sans doute bloqué par son souhait de réserve, je ne pouvais guère lui offrir plus.

Mais je la savais à la recherche de l’élu parfait qui hantait ses pensées et, au fil du temps, cette compétition latente avec un rival potentiel me faisait souffrir car elle m’enlevait toute perspective exclusive. Elle tentait parfois de me rassurer, sans doute pour se rassurer elle-même, surtout dans ses moments de déprime. « Jamais je ne t’abandonnerai me disait-elle les soirs de gros chagrin alors qu’elle se disputait avec sa mère… jamais… tu m’entends… jamais ».

Mais comme le déclare l’adage, il ne faut jamais dire jamais. Un jour de mai, Paul entra dans sa vie. Elle ne m’en a pas parlé directement mais j’ai surpris quelques conversations téléphoniques durant lesquelles je l’ai entendue glousser, de ses gloussements satisfaits qui laissent entrevoir qu’un coq s’invite à la fête.

Bien sûr, je savais que notre histoire n’aurait qu’un temps et qu’il nous faudrait tôt ou tard nous séparer. Nous nous étions connus trop jeunes. N’empêche, on a beau faire, on s’attache, on s’imagine, on fantasme, on se projette. On voudrait ne plus former qu’un pour que cet un se confonde en un moment de toute éternité. Mais trêve de philosophie et d’espoirs vains. Cet infâme Paul prenait de plus en plus de place dans la vie de Delphine que je sentais tiraillée entre notre amour solide mais platonique et ce mirliflore aux pieds puants. Car des pieds, il puait et je peux en attester moi qui par dépit accepta cet amour à trois jusque dans les draps. J’avais tort, je le savais mais comment refuser ce triolisme sans être coupé de celle qui égayait mes jours et mes nuits depuis si longtemps. C’était pour moi pénitence d’assister à leurs ébats auquel ils m’invitaient parfois, me tirant de mon rôle de voyeur consentant mais néanmoins souffrant. Quelle horreur d’entendre cet idiot grogner et jouir en priorisant son propre plaisir sans penser à celui de Delphine qui le suppliait d’être moins empressé.

J’avais honte de moi, de mon manque de courage. J’ai même envisagé de mettre fin à mes jours en utilisant le six coups que son jeune frère, un débile de première, cachait dans sa chambre. Mais à quoi bon. À quoi bon aussi les tuer tous les deux en étendant éventuellement le carnage aux autres pompes l’air de la famille ; au fêlé de frangin, au cuistre de beau-père, à la cougar nunuche, à la vioque entremetteuse et son prince consort. À quoi bon… je me raisonnais en pensant à papa qui me disait souvent : « C’est notre chemin de vie de souffrir en silence. Sachons, fils rester dignes malgré les épreuves ».

Résigné, j’endurais donc les frasques de cet imbécile imberbe avec l’espoir que Delphine se lasse et redevienne tout à moi. Mais les mois passèrent et rien ni fit. Elle parlait même à demi-mot d’enfants. Imaginez-vous ma peine, moi qui adore les mouflets.

Et puis un jour, elle a ouvert la porte du placard et a sorti sa vieille valise. J’ai cru qu’elle s’en allait, pliant bagage pour aller vivre chez lui. Mais la valise était pour moi. Elle m’a regardé, à poser un dernier baiser sur mon front en me disant : « Fallait bien un jour que je me décide. J’espère que tu seras là pour mes enfants et que tu leur plairas ». Puis elle a refermé la valise et m’a rangé dans le placard. Comme disait papa : « Dur dur la vie d’un ours en peluche. »