Le talon d’Achille… ou le mythe revisité à Troyes

Nouvelle qui eut dû être présentée au Musée Curtius le 19 novembre 2020 dans le cadre des Apéros Littéraires et de la parution d’un nouveau numéro de la revue Moments mais qui, au vu des circonstances sanitaires, …

À la naissance d’un enfant, certains parents ont l’art d’attribuer à leur progéniture un prénom qui, de prime abord, ne devrait en rien affecter leur destin mais qui cependant jouera inconsciemment un rôle sur le cours de leur existence. L’inconscient collectif est ainsi fait qu’il nous faut admettre que des forces obscures ont plaisir à se réincarner et à renforcer la prédestination de certaines et certains vers des hasards malchanceux. La vie ne m’a guère gâté puisque je fus le fruit d’une de ces fatalités pourtant prévisibles.

Mon histoire commence sur les bancs de l’université, à la faculté d’histoire, là où mes parents se sont connus. Ils suivaient le même cursus et étaient tous deux passionnés par la mythologie.

Je vous dispenserai des mots doux qu’ils s’échangeaient pour attester de leur attachement réciproque : mon Cupidon, mon Adonis, mon viril Apollon ; ma Vénus, mon Ariane, mon Hélène adorée. S’ils avaient eu conscience du fonctionnement profond de leur psyché, ils auraient été moins prolixes et s’en seraient tenus à Pygmalion et Galatée.

Mon père avait en effet toujours eu un ascendant certain sur ma mère, comme si, à l’instar du dieu grec, il l’avait lui-même façonnée d’un morceau d’ivoire. Sous sa coupe autoritaire, elle se soumettait à ses désirs et lui offrait l’amour pur et intense dont Aphrodite lui avait fait grâce. Même s’il avait plaisir à l’infantiliser, il n’en demeurait pas moins que mon vieux lui vouait une forme de vénération à laquelle Éros n’était vraisemblablement pas étranger. Les courbes harmonieuses et le large bassin de ma mère allaient aiguiser l’appétit charnel de mon tyrannique historien paternel et alimenter notre vallée de larmes de deux nouveaux héros en devenir, des jumeaux, mon frère et moi-même.

Ils ne nous choisirent pas pour prénoms Paphos et Matharmé, ce qui aurait relevé de la plus stricte cohérence. Ne pouvant toutefois échapper à leur monde intérieur, ils optèrent de commun accord pour Hector et Achille.

Quelques mois après notre naissance, ils quittèrent Paris pour Troyes où mon père avait obtenu une chaire au Campus universitaire des Comtes de Champagne. Notre enfance au cœur de la région du Grand Est fut baignée d’une forme d’insouciance même si Hector et moi-même avions déjà le sentiment d’être différents. Une certaine rivalité nous habitait qui prit sa pleine mesure dès l’adolescence. Je dois dire que j’étais assez admiratif vis-à-vis de ce frère extraverti à qui tout réussissait tandis que, replié sur moi-même et complexé, je souffrais d’une tare qui m’obsédait et m’empêchait de prendre pleinement ma place dans ce monde. La nature m’avait en effet pourvu d’un pied gauche chaussant du 37 tandis que mon pied droit chaussait du 44. Inutile de vous faire part des quolibets de mes condisciples et du désappointement de mes parents qui se voyaient obligés d’acheter deux paires de chaussures afin que je puisse me mouvoir normalement en ce monde. Selon la faculté, une malformation du talon était à l’origine de mon infirmité.

Comme je vous l’ai dit, mon père était de nature autoritaire et sa personnalité avait toujours été construite sur un seul critère : « Sois parfait ». La vue d’un fils qui manquait de stabilité ne pouvait éveiller en lui que dépit mais aussi répugnance. Au décès de son épouse, il rédigea un nouveau testament dans lequel il souhaitait que la propriété familiale revienne à mon frère Hector. J’en fus bien peiné car ce vieux manoir troyen entouré de remparts avait depuis toujours constitué mon seul univers, mon seul havre de paix.

J’ai tout tenté pour inverser le cours du destin. J’ai engagé les meilleurs avocats mais rien n’y fit. Alors que les derniers recours juridiques m’avaient conduit à l’impasse, ma force de caractère ne pouvait plus qu’affronter l’évidence. Mon monde s’écroulait.

Moi au mental si fort, moi au corps si puissant, je courbais l’échine. J’ai alors décidé de mener une expédition punitive contre Hector et les siens. Je vous passe les détails de mes tentatives avortées qui virent d’ailleurs l’un de mes amis passer de vie à trépas. Je vous fais grâce également des détails de la façon dont je m’introduisis par ruse dans la propriété, caché à l’intérieur d’une estafette postale qui avait été volée par l’un de mes complices.

Lorsque mon frère crut réceptionner un colis, il découvrit avec effroi, au travers de l’épais brouillard qui ce jour-là sévissait, mes deux pieds difformes. Il tenta alors de s’enfuir. Empli de colère, je dois avouer que j‘ai continué, dans le feu de l’action, à prendre quelques libertés dans l’adaptation de cette tragédie historique. J’ai balancé à mon infâme frangin un bon coup de pied au derrière, un coup de mon pied droit, celui qui chausse du 44, avant de lui loger trois balles de 7.65 dans la tronche. J’étais soulagé, comme libéré d’un poids immense qui m’habitait depuis la nuit des temps.

Lorsque le juge m’interrogea sur mes motivations profondes, je ne pus que lui répondre que nul ne peut échapper au destin des dieux.

La Foire

Texte présenté au Blues-Sphere le 6 octobre 2020 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « La Foire ».

Depuis 1594, la foire de Liège constitue un des moments festifs majeurs en Cité Ardente et c’est, non sans une pointe de fierté, que nous principautaires proclamons notre kermesse comme étant la plus ancienne du royaume. La plus grande aussi avec ses 170 forains dont les attractions s’égrènent sur près de deux kilomètres. Chaque année, elle accueille en moyenne un million et demi de visiteurs.

Il n’est pas un 10 octobre sans que je ne me rende en pèlerinage à la foire de Liège.

Contrairement au plus grand nombre, ma motivation n’est pas de me mêler à la foule nombreuse qui déambule de l’avenue Rogier au pont d’Avroy, toute à la joie d’y retrouver une part d’enfance, de nouvelles sensations fortes ou tout simplement le goût du Lacquemant et de la barbe à papa.

Mon dessein est bien différent. Il est de revivre avec nostalgie mon premier baiser, celui que m’offrit Odette, en une fin d’après-midi d’automne, dans le palais des glaces. Nul ne peut oublier son premier baiser souvent échangé furtivement, avec cette tendresse sauvage propre à l’adolescence. Impossible d’effacer de ses souvenirs ce premier contact intime avec l’autre, cet instant qui nous a ouvert la porte vers une autre dimension. Celle où tous nos sens deviennent insatiables et réclament leur part instinctive de jouissance pour pouvoir pleinement exister.

Je vous ferai grâce de circonstances de notre rencontre. Sachez simplement qu’Odette répondit à l’invitation que je lui fis de passer un mercredi après-midi en ma compagnie. J’étais à l’époque un garçon assez réservé et peu entreprenant à l’égard du sexe opposé. Cela s’expliquait sans doute par le fait que je sois enfant unique et par une éducation rigoriste qui assimilait tout plaisir à une transgression conduisant au péché et donc à l’enfer. C’est cet aspect de prime abord timoré qui me donnait un air ténébreux et blasé qui poussa la belle Odette à prendre l’initiative de ce premier baiser. Tout en moi en garde encore le souvenir vivace alors que les miroirs nous renvoyaient l’image de nos corps difformes. Ce moment initiatique me permit de me dégager du carcan familial en accueillant ce que la vie avait de plus fascinant à m’offrir. L’amour. C’est tout au moins ce que je pensais. Mais cette aventure ne dura toutefois guère plus d’un hiver au cours duquel ma tendre amie m’initia au plaisir de la chair pour ensuite me quitter afin d’éviter, disait-elle, que la lassitude s’installe.

Rétrospectivement, je ne peux qu’abonder dans son sens. Rien n’est pire que l’habitude, surtout en amour.

Par la suite, j’amenais chacune de mes conquêtes au sein du labyrinthe de verre mais je n’éprouvais plus jamais les mêmes sensations, la même ardeur. Ce ne furent que des instants fades et sans aucun relief. Après quelques tentatives, je décidais qu’il était préférable que j’y retourne seul, avec toujours cet espoir qui me caressait d’y croiser Odette. Cela n’arriva jamais.

Il me fut toutefois offert d’y faire quelques rencontres improbables. Celle tout d’abord d’une jeune femme aveugle guidée par son chien au flair certain qui lui fit trouver la sortie bien plus vite que ne l’aurait fait n’importe quel autre quidam. La rencontre aussi d’un claustrophobe accompagné de son médecin psychiatre qui testait dans le palais des glaces une nouvelle forme d’approche thérapeutique pour cette pathologie oh combien invalidante. La rencontre d’un clochard qui franchissait la porte juste avant l’heure de fermeture pour trouver refuge dans l’impasse la plus éloignée afin d’y passer la nuit. Le gérant d’une vitrerie proche de mon domicile qui, m’avoua-t-il, considérait comme une obligation professionnelle de fréquenter chaque année les lieux. Des obèses et des anorexiques qui, au travers des miroirs déformants, projetaient leur désir d’habiter un corps différent.

Ce matin, j’ai toutefois pris une décision irrévocable. Ce 10 octobre, ce sera mon dernier pèlerinage. Au cours du petit déjeuner, je fus en effet ébranlé par un commentaire désobligeant, un de plus que me fit Josiane avec qui je partage mon existence depuis bientôt dix ans.

C’est une femme délicieuse mais qui, riche dit-elle de ses expériences de vie et de son parcours en développement personnel ne peut s’empêcher de jouer à la pseudo psychologue à deux balles. Plutôt conquise par les théories de Freud, chaque acte que je pose est ainsi interprété en fonction de mon stade anal et tout est ramené à ma sexualité qui pourtant, depuis une décennie, se résume à portion congrue. Sa gourmandise charnelle est en effet proportionnelle au régime alimentaire qu’elle suit. Comme elle fait régime la majorité de son temps et depuis longtemps, la fréquence de nos rapports est calquée sur les petits extras qu’elle peut se permettre… c’est-à-dire jamais sinon à Noël et parfois à l’an neuf. Enfin bref, comme à l’habitude Josiane ne manquait pas de me faire un reproche alors que nous prenions notre café.

« Mon pauvre ami, tu n’as jamais su aller à l’essentiel. Aller du point A au point B par le plus court chemin est pour toi totalement impossible. Toujours, pour tout, tu dois tergiverser, faire des tours et des détours. Et c’est pour tout comme ça. Même en amour. Pas étonnant que tu n’as jamais pu rendre une femme heureuse. »

Ces mots déclenchèrent en moi en torrent de frustrations et de tristesse. Me dire cela à moi, le jour de mon pèlerinage annuel !

Je ne pouvais cependant nier que Josiane avait raison. J’avais bousillé ma vie à explorer des voies sans issues pour être rassuré, pour que rien ne m’échappe, pour avoir le sentiment de maîtriser mon destin et par la même celui des autres. C’est sans doute ça qui avait fait qu’un soir de février, il y a bien longtemps, Odette m’avait quitté. Elle avait compris qu’avec moi la vie à deux se déroulerait non comme un long fleuve tranquille mais comme un parcours d’obstacles labyrinthiques. Aujourd’hui, cela me crevait les yeux. Alors j’ai pris ma décision. Après le souper, j’ai dit à Josiane que j’allais faire un tour. Je suis monté dans le bus en direction des Guillemins et me suis arrêté juste à l’entrée de l’avenue Rogier. J’ai parcouru lentement les quelques centaines de mètres qui me séparaient du labyrinthe.

En cinquante ans, cette attraction n’a guère changé. Elle se situe toujours à la même place, avec le même décor, les mêmes couleurs, le même éclairage, le même accueil nonchalant d’un préposé qui vous regarde sans mot dire, avec un sourire convenu, un œil sur un mini téléviseur et l’autre sur la monnaie qu’il vous rend. Et puis, tout au long du parcours, il y a ces rires en boîte, les mêmes que ceux que l’on retrouve en arrière-fond sonore de la série Benny Hill ; ces rires forcés et agaçants qui sont là pour vous rappeler que la règle est à l’autodérision et qu’il est de bon ton de vous esclaffer face à votre portrait déformé.

J’ai payé mon entrée et laissé un large pourboire au brave gars qui me souhaitait un excellent divertissement. En matière divertissement, c’est lui qui allait être servi.

Arrivé au cœur de l’attraction, j’ai commencé à hurler. Des cris de peur mêlés à des cris de haine mêlés à des rires nerveux et saccadés qui se mêlaient aux rires des haut-parleurs. Et puis j’ai brandi mon arme, un P38, menaçant au passage une grand-mère et sa petite-fille ainsi qu’un couple d’amoureux. Les gens autour de moi s’encouraient en se tapant la tête sur les miroirs. Ensuite j’ai tiré. Quatre coups en l’air et un dans ma tempe.

Puis, curieusement, je me suis senti léger, tellement léger que je me suis élevé au bas du houppier du marronnier le plus proche. C’était particulier, et comme beaucoup de ceux qui vécurent une expérience de mort imminente, je devenais témoin de ma propre fin. Je ne sentais plus mon corps et je planais là, à quelques mètres, à observer le spectacle.

Dans un premier temps, il y eut une fuite désordonnée de la foule tout autour de l’attraction puis, cinq policiers se sont rués armes au point à l’intérieur du labyrinthe. Ils couraient dans tous les sens comme des poulets sans tête, tout paniqués à l’idée de manquer leur cible et de tirer sur mon reflet alors qu’avec un plus de chance, je pourrais moi faire mouche et les envoyer ad patres. J’avoue que cela m’a fait beaucoup rire de les voir s’agiter ainsi. Et puis, soulagés, ils ont découvert mon corps inanimé. Je vous fais grâce de la scène surréaliste qui s’ensuivit lorsque les secours, armés de leur brancard, partirent eux aussi à ma recherche accompagnés d’une jeune policière encore sous l’émotion des moments qu’elle venait de vivre. De mon perchoir, je ne puis malheureusement que vous confirmez, et ce sans la moindre misogynie, que décidément les femmes n’ont pas le sens de l’orientation. Après plus de dix minutes à parcourir les allées, ils chargèrent mon corps sur la civière et m’évacuèrent par l’entrée où une foule dense et silencieuse attendait mon apparition. Les forains alentour, poussés par la curiosité et souhaitant également participer à ce spectacle gratuit, avaient coupé leur haut-parleur tonitruant et avaient cessé de faire l’article de leur attraction. Seuls, depuis les tréfonds du labyrinthe, hurlaient en boucle les rires mécaniques et métalliques que le pauvre gérant, complètement atterré, avait oublié de faire taire. Je fus surpris par les commentaires de certains. Il y en avait qui répétaient à qui mieux mieux que j’étais un terroriste ; d’autres qui prétendaient que j’avais déjà un lourd passé judiciaire, que je venais d’attaquer le paki du coin et que voilà ce qui arrive avec notre justice laxiste ; d’autres enfin, une minorité perspicace, qui affirmaient que c’était par dépit amoureux que j’avais agis de la sorte.

Je suis resté là-haut en observateur jusqu’au départ de l’ambulance. Puis je me suis senti aspiré vers une lumière bienveillante qui m’amena alors à un carrefour muni d’un panneau indicateur qui proposait trois directions : le paradis, le purgatoire et les enfers. Au centre du carrefour, Saint-Pierre. Celui-ci analysa mon dossier et me déclara, au vu des derniers événements, inapte au paradis. Il admit toutefois que les bonnes actions engrangées tout au cours de mon existence m’épargnaient de brûler au cœur de la fournaise éternelle. Il me signifia qu’il ne me restait plus qu’à rejoindre le purgatoire avant de pouvoir éventuellement connaître le bonheur sans fin. Il m’a demandé si j’avais une boussole ce qui bien sûr m’interpella. Il me dit alors qu’il était strictement interdit de disposer d’une boussole pour aller au purgatoire de même que de petits cailloux. « Le purgatoire me dit-il est un grand labyrinthe dont il vous faudra trouver seul la sortie si vous voulez un jour participer à la félicité des justes. Vous verrez, il y a peu de différence avec le monde que vous avez connu sur terre ».

Au vu de mon expérience labyrinthique, j’avais bon espoir d’y parvenir mais je me suis dit que ce serait bien plus agréable de faire le chemin à deux, avec Odette. J’en ai fait part à mon hôte qui accueillit ma demande avec compréhension sans me promettre toutefois d’y accéder. « Nous verrons… Peut-être… Les voies du Seigneur sont impénétrables » me dit-il en ouvrant la porte de mon nouveau domaine.

Décidément, l’espoir fait vivre. Même dans l’autre monde.

L’inconnu d’avril

Texte qui eut dû être présenté au Blues-Sphere le 7 avril 2020 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Poisson d’avril » mais qui au vu des circonstances sanitaires …

Aussi loin que me portent mes souvenirs, j’ai toujours vécu dans un monde de solitude. Sans doute est-ce parce que j’étais l’unique enfant de vieux parents vivant reclus à la campagne et que le bruit des gosses insupportait. Je ne sais trop. Toujours est-il qu’un jour, j’en ai eu marre de mon univers confiné et que je suis parti vers la ville pour y entamer une formation en mécanique, domaine qui me semblait du plus haut intérêt. Très vite, je compris que ma vocation n’était pas de régler des moteurs et j’ai abandonné clés à molette et salopette.

En fait, je n’avais d’aptitude ou d’envie pour rien. Le destin avait choisi pour moi la vie morne des gens communs pour qui le passage sur terre, sans aucun fait d’armes, se limite à un acte de naissance et un acte de décès. Le style laborieux de l’ombre qui a tendance à ne faire aucune vague et qui cherche plutôt à se faire oublier en affectionnant plus particulièrement les bienfaits de la solitude. Tel est donc mon chemin.

Pour payer mes études, j’ai trouvé un emploi de gardien de nuit dans un parking au cœur de la cité, un travail que j’assume maintenant depuis plus de trente-cinq ans. Ce job me convient parfaitement. Je me suis en effet vite rendu compte que j’étais un inadapté social, incapable d’entretenir des liens profonds et durables avec quiconque. J’eus bien l’une ou l’autre aventures galantes mais elles ne durèrent guère plus que quelques jours à l’exception de Mirette, une nympho introvertie dont les hurlements de plaisir occupaient la quasi-totalité du discours. Nous avons rompu lorsque mon ORL m’a confirmé un début de surdité vraisemblablement dû à ses vagissements de volupté.

Bref, je vis seul depuis vingt ans dans un petit appartement que j’ai acheté en bord de Meuse. J’évite tout contact avec les voisins qui pour la plupart, au vu de mes horaires, n’ont même pas connaissance de ma présence parmi eux. Quand je dis que je vis seul, je me méprends. En fait, je partage mon existence avec Horst.

Nous nous sommes rencontrés après ma garde de nuit, un dimanche matin d’automne, alors que je me baladais nonchalamment le long du fleuve. Le dimanche, c’est jour de marché et les quais sont animés sur plus de trois kilomètres. J’affectionne particulièrement cette promenade dominicale qui me permet de garder un pied dans le monde de mes semblables. C’est le seul jour où je fais des emplettes. Le reste du temps, après mon travail, je rentre me reposer puis je regarde la télé ou fais quelques mots croisés. J’aime donc à me retrouver dans l’ambiance particulière de ce bazar à ciel ouvert où je prends plaisir à observer mes contemporains.

C’est sous l’un des ponts qui enjambent le fleuve que je l’ai aperçu. Il était derrière un étal, immobile, les yeux rivés dans ma direction. Alors quelque chose s’est produit. Une forme d’attirance électromagnétique. Nous nous sommes regardés et avons tout de suite compris l’un et l’autre que ce serait à la vie, à la mort. Il ne disait rien. Il me regardait longuement, fixement, sans sourire, avec une sorte de bienveillance rassurante. C’est cela sans doute que j’ai aimé chez Horst. Cette bienveillance et ce regard. Ses grands yeux fixes comme cerclés par des lunettes au charme désuet. Cette sorte de nonchalance aussi dans le mouvement. Il m’a fait tout de suite penser à l’inspecteur Derrick, le héros de la fameuse série policière allemande dont chaque épisode m’avait passionné. Derrick, incarné par Horst Tappert, ce commissaire impassible qui vient à bout des enquêtes les plus complexes. Un solitaire comme moi.

Je me suis décidé très vite. J’ai acheté un canon, un trois-mâts et un château moyenâgeux afin d’embellir le fond du grand aquarium que j’avais choisi pour mon nouveau compagnon. Puis nous sommes rentrés à la maison et j’ai installé Horst dans son nouvel environnement, sur une table basse à côté du canapé afin qu’il puisse regarder avec moi la télévision. Jamais je n’aurais pensé qu’un poisson rouge puisse agrémenter autant une terne existence. Horst s’est très vite adapté à son nouveau lieu de vie. C’est un être très conciliant qui s’exprime peu mais écoute beaucoup. Il aime ainsi que je lui relate mes avis sur la politique et semble adhérer à mes idées, tantôt de droite, tantôt de gauche en fonction de mes humeurs du moment ou des discours qui me paraissent les plus probants. Mon inconstance sur les sujets de société ne semble absolument pas le déranger. Cependant, j’ai constaté que les matchs de foot ne l’intéressaient guère de même que les westerns, genre cinématographique pour lequel je voue une véritable passion. Alors, afin de ne pas imposer mes seuls choix, je lui propose de regarder régulièrement un film X et il m’en remercie en frétillant de la queue. Je sens que ça lui fait du bien.

Tout allait pour le mieux jusqu’à mi-mars où j’ai commencé à tousser. J’avais des courbatures, un peu de fièvre. Bref, je ne me sentais pas bien.  Avec tout ce qu’on racontait à la radio et à la télévision, les histoires en Chine, j’ai redouté le pire. Je me suis alors dit qu’il fallait prendre des dispositions, celles que j’envisageais depuis bien longtemps.

J’ai pris congé un samedi et suis allé en voiture à Aix-la-Chapelle. J’ai tout d’abord visité un brocanteur où j’ai acquis deux chopes, une sérigraphiée Becks et l’autre Clausthaler. J’y ai également acheté quelques menus objets typiques, dont une horloge tyrolienne avec coucou. Je me suis ensuite rendu dans un magasin de seconde main dans lequel j’ai trouvé quelques costumes, pantalons, chemises et caleçons de taille XXXL ainsi que trois paires de chaussures de pointure 46 avec chaussettes de même taille. Il y avait là aussi un vieux chapeau Fedora ainsi qu’un classique chapeau tyrolien, tous deux de taille 65. À la surprise de la vendeuse, je ne suis pas passé par la cabine d’essayage. Au vu de ma corpulence, elle en aura convenu que tous ces achats ne m’étaient pas destinés, ce en quoi elle avait raison. À part pour faire le pitre lors d’un carnaval, ces frusques auraient pu accueillir deux personnes de mon gabarit.

Je suis ensuite passé par un supermarché où j’ai acheté des bières de même marque que les pintes que j’avais trouvées à la brocante, du dentifrice, quelques charcuteries sous vide, principalement de la saucisse de Francfort, et quelques conserves de choucroute.

Je me suis enfin arrêté à une station d’essence proche de la frontière où j’ai fait le plein et où j’ai acheté quelques Bretzels, quelques magazines people, les journaux der Spiegel et Frankfurter Allgemeine Zeitung ainsi que deux revues érotiques et trois DVD pornographiques. Par prudence, lors de cette incursion en terres germaniques, j’ai payé tous mes achats avec de la monnaie sonnante et trébuchante.

De retour dans mes pénates, j’ai d’abord nourri Horst et je lui ai relaté mon escapade ce qui sembla l’intéresser, tout en ne lui avouant pas mes futurs desseins. J’ai ensuite rangé les costumes, les chaussures et le pardessus de couleur caca d’oie dans le placard de l’entrée tandis que les autres habits ont pris place dans la garde-robe de la chambre d’amis. J’ai vidé un peu de dentifrice dans l’évier et j’ai disposé le tube dans un verre avec une vieille brosse à dents que j’avais découverte il y a peu au fond du parking, lors d’un de mes tours de garde. J’ai retiré quelques préservatifs de la boîte que je venais d’acheter et les ai jetés dans les w.c.. J’ai ensuite disposé les deux pintes et les conserves dans l’armoire de la cuisine tout en prenant soin de mettre au frais les bières et les aliments que je venais d’acheter. J’ai enfin pendu la pendule tyrolienne à un des murs du salon. J’ai disposé les revues de-ci de-là dans l’appartement et les DVD près de la TV. J’étais assez fier de moi.

La soirée s’est déroulée paisiblement.

Le lendemain, je me suis levé aux aurores et j’ai bu deux cafés dans deux tasses différentes que j’ai bien lavée avant de les déposer sur l’évier. Avec une éprouvette, je me suis saisi de Horst que j’ai déposé délicatement dans un petit sac en plastique transparent. Puis, discrètement, nous avons tous deux quitté l’immeuble en prenant soin de ne pas nous faire remarquer. J’ai abandonné son aquarium proche d’une bulle à verre. Arrivé au niveau du quai des abattoirs, je me suis assis sur l’un des bancs et j’ai expliqué à Horst la raison de cette balade matinale.

« Vois-tu mon bon Horst, je sens la fin venir alors plutôt que de souffrir, je préfère décider moi-même de mon destin et donc aussi du tien. Quand nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes juré d’être ensemble à la vie à la mort. C’est maintenant l’heure fatale. Sauf à avoir partagé ton existence, ma vie fut d’une platitude sans nom. Alors j’ai envie de partir en beauté en te faisant indirectement honneur. Dans quelques minutes, je vais disposer à quelques mètres de nous l’une des chaussures de grande taille que j’ai achetée Aix-la-Chapelle. J’ai bien pris soin de laisser l’autre à l’appartement. Tu vas vite comprendre pourquoi. Ensuite, je vais te prendre par la queue et je vais t’avaler. Non pas comme Kevin Kline dans le film « Un poisson nommé Wanda » mais plutôt comme Jonah Hill dans « Le loup de Wall Street ». Je vais te gober et tu ne sentiras rien. Tu ne souffriras absolument pas. Enfin, je vais me tirer une balle dans la tête avec le revolver que m’a offert un mafieux pour planquer dans mon parking quelques voitures qu’il avait volées.

J’ai bien pris soin de rédiger une lettre que j’ai laissée sur la table de la cuisine et que j’ai signée de nos deux mains en stipulant que toi et moi en avions assez de cette existence. Mais toi, depuis hier tu as une double existence.

Je ris déjà sous cape des titres des articles de presse qui ne manqueront pas de foisonner sur le Net :

« Le géant allemand introuvable ».

« Qu’est devenu Horst, l’ami du suicidé du 1er avril ».

« La Meuse sondée depuis trois jours, aucune trace de l’Allemand Horst ».

« L’homme qui aimait la choucroute et les films pornos a-t-il tué son compagnon ? ».

« Le médecin légiste confirme : « le présumé suicidé du 1er avril avait avalé un poisson rouge » ».  

« Qu’est-il advenu de Horst, le compagnon du gardien de nuit sans histoire ? ».

Vois-tu mon bon Horst, c’est ce dernier titre qui me plaît le plus…un gardien de nuit sans histoire. Notre vie ne fut que médiocrité et banalité mais bientôt, d’aucuns nous inventeront des histoires post-mortem que les plus fades des vivants nous envieront.

Seul pour moi subsiste une interrogation avant de quitter cette vallée de larmes.

Aurons-nous affaire à un policier du gabarit de Derrick pour traiter, comme le dira la presse, « la mystérieuse affaire des suicidés du 1er avril » ?

Giboulées de mars

Texte présenté au Blues-Sphere le 3 mars 2020 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Giboulées de mars».

J’affectionne les mots croisés et les mots fléchés comme d’autres les échecs ou le poker. Cela me détend et fait fonctionner mes neurones ce qui relève d’une nécessité depuis ma mise à la retraite et le peu d’activité cérébrale qui occupe mes journées.

Cette passion cruciverbiste est surtout motivée par une découverte troublante que j’ai faite il y a quelques années. Les mots qui naissent des petits carrés blancs ont une influence sur notre avenir et donnent une vision bien plus précise de notre destin que les horoscopes. Il n’y a pas de hasard et si vous vous adonnez comme moi aux mots croisés, vous découvrirez, avec un peu de pratique, que mes dires sont exacts. Je ne prête dès lors aucune foi à l’horoscope qui borde la page des jeux de mon quotidien mais me fie aux mots qui surgissent des grilles pour verbicrucistes.  Chaque jour , j’en agence ceux que je juge les plus pertinents afin qu’ils donnent sens à ma réalité existentielle.

Ainsi, ce matin, de la grille des mots croisés sont apparues des définitions qui m’ont semblé marquantes et dont je vous livre les réponses. Ce sont ces dernières qui, comme à l’habitude, serviront de trame à ma journée.

  • ôter la tête en 9 lettres : décapiter
  • pot-de-vin en 10 lettres : commission
  • hardi en 5 lettres : crâne
  • se porte parfois dans le dos en 3 lettres : sac
  • avoir la propension à en 8 lettres : disposer
  • ondée en 8 lettres : giboulée

Cela fait maintenant près de 17 ans que je fais des mots croisés et c’est la seconde fois qu’apparaît giboulée, le petit nom que je donne à Mauricette.

Mauricette, je l’ai rencontrée en mars 2010, lors d’une visite chez le dentiste. Elle y était assistante et c’est parait-il mon sourire qui la fait craquer mais surtout le fait que je sois un taiseux. Car Mauricette, elle aime parler. Sans doute parce que dans son métier elle ne peut pas vider chaque jour l’énorme réservoir de mots qu’il l’habite. Alors, de retour à la maison, elle s’épanche. Je devrais plutôt dire : elle dénigre. Elle cause pas, elle déblatère. Car Mauricette elle est charmante mais elle a ses sautes d’humeur, quasi chaque jour, pour tout et pour rien. Tout l’indispose. Une porte mal fermée, une lumière restée allumée, un robinet qui fuit, la vaisselle mal rangée… Tout prend des proportions dramatiques. Après de courts moments paisibles, elle devient glaçante et cinglante et je ramasse douche froide sur douche froide tant et si bien que je l’ai affublée du sobriquet de giboulée.

En effet, il y a sept ou huit ans, lors de l’un de mes exercices de mots-croisiste, en potassant le dictionnaire, j’ai découvert pour giboulée la définition suivante : « Averse, souvent accompagnée de vent, aussi brève que violente qui se produit lors du passage de l’hiver au printemps, principalement aux mois de mars d’où l’expression “giboulées de mars” ». Ayant comme je vous l’ai dit connu Mauricette en mars et, au vu de son caractère versatile, je trouvais que ce pseudonyme lui allait à ravir.

Le mot giboulée m’était donc apparu une seconde fois. C’était un signe évident. J’ai alors repris les mots du jour qui me semblaient les plus marquants à savoir giboulée bien sûr mais aussi sac, disposer, commission, crâne, décapiter. Remis dans l’ordre, cela donnait : décapiter Giboulée et disposer le crâne dans un sac à commission.

Depuis bien longtemps, Giboulée me portait sur les nerfs et voilà que le destin m’offrait la solution pour mettre un terme aux brimades dont j’étais victime. Comme vous le savez, aucun homme ne peut se soustraire à son destin. Je devais donc me plier au pouvoir des mots et agir pour que ce qui était écrit se réalise. Je n’avais plus d’autre choix que d’occire Mauricette.

Ce matin-là, elle était assise à la table de la cuisine occupée à éplucher les patates. Je lui ai caressé les cheveux ce qui l’a surprise. Je ne voulais pas qu’elle souffre et j’ai donc usé de la technique utilisée lors des sacrifices d’animaux. J’ai détendu la bête en la cajolant puis paf : un mouvement sec avec le grand couteau de cuisine qui sert à découper le rosbif. Sa tête s’est affaissée sur les épluchures de pommes de terre. Il ne me restait plus qu’à donner un petit coup de hachoir à viande en haut de la colonne vertébrale et la tête roula toute seule au milieu de la table. J’ai pris celle-ci ensuite par les cheveux pour la mettre dans le sac que j’utilise pour faire les commissions. J’avais des haut-le-cœur. Elle avait comme toujours les cheveux gras et je devais poigner dans cette masse poisseuse et répugnante. Giboulée a perpétuellement les cheveux gras et cela m’a toujours dégoûté au plus haut point. Par la suite, je me suis donc précipitamment lavé les mains puis je me suis penché sur les mots fléchés pour connaître la suite qui devait être donnée à cette histoire.

Je vous résume les éléments principaux qui m’ont marqué dans cette seconde grille :

  • style de musique en 5 lettres : blues
  • effigie en 4 lettres : tête
  • nom de famille lié à un métier en 8 lettres : aptonyme
  • consacrer en 6 lettres : dédier
  • munificence en 6 lettres : cadeau
  • jour gras en 5 lettres : mardi
  • globe en 6 lettres : sphère

Ce qui nous donne donc dans l’ordre : Dédier tête mardi cadeau Blues Sphère aptonyme. Ce qui s’exprime plus clairement par : offrir la tête de Giboulée en cadeau, ce mardi, au Blues-Sphere, à une personne dont le nom évoque une profession.

Sac à commission contenant la tête de Giboulée et apporté au Blues-Sphere le 3 mars 2020

J’ai tout de suite pensé à… Jean-Paul, le fondateur de cet endroit mythique dans lequel nous nous trouvons et dont la traduction du patronyme Brilmaker signifie dans la langue de Molière : fabricant de lunettes. En plus, ça tombait bien car c’était son anniversaire il y a peu. Bon anniversaire mon cher Bril.

Cette histoire doit bien sûr rester entre nous. J’espère donc que les mots me seront demain favorables, du style : discrétion, secret gardé, amitié préservée…

J’espère aussi qu’à l’évocation du mot giboulée de mars, vous n’aurez pas à l’esprit la triste fin de Mauricette mais une pensée émue pour ma délivrance et pour l’anniversaire de notre hôte Jean-Paul.

Masques et carnaval

Texte présenté au Blues Sphère le 4 février 2020 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Masques & carnaval ».

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours apprécié la période du Carnaval.

Tout d’abord parce que c’est un moment de réjouissance populaire, souvent bon enfant, qui contribue à préserver le folklore local en voie de disparition.

Ensuite, c’est pour qui en a l’envie, la possibilité d’endosser et de jouer aux yeux de tous un rôle impossible à assumer en temps ordinaire. Au travers d’un costume d’apparat, le commun des mortels peut alors s’inventer un destin romanesque et s’imaginer un autre soi éloigné de son fade quotidien.

Moi, j’aime cela. Pouvoir être quelqu’un d’autre.

C’est peut-être parce que la nature ne m’a guère gâtée que j’ai plaisir de m’incarner dans un autre personnage, souvent celui d’une héroïne justicière dotée de supers pouvoirs. Je ne suis malheureusement pas du style Wonder Woman. Aussi large que haute, j’essaie de compenser mon infortune en portant des vêtements amples qui cherchent à dissimuler ce corps disgracieux qui me fait honte. Je me suis également créé un masque, celui de la bonne copine sympa qui parle haut et fort, qui a le rire puissant et facile. Je suis Arlette, la bonne grosse qui devient la confidente, l’amie fidèle à qui l’on peut tout avouer, car jamais elle ne sera une rivale amoureuse. Celle que l’on prend comme un Kleenex puis qu’on jette une fois les larmes disparues. J’ai conscience de qui je suis vraiment et je considère donc avec lucidité n’être qu’un rebut du genre humain qui inspire autant la pitié que la curiosité. 

Mon physique n’est pourtant jamais un handicap lorsqu’il s’agit de trouver du travail. J’ai beaux avoir quelques dizaines de kilos de trop, mon visage est avenant et fait illusion sur un CV.

Lors des entretiens d’embauche, je joue la carte des références, arguant de mon sérieux et de ma discrétion, signalant au passage que j’imagine que mon problème temporaire de poids ne sera pas discriminant dans le cadre de l’emploi à pourvoir.

C’est fou ce que les responsables des ressources humaines peuvent avoir comme compassion à l’égard des gens en surpoids… surtout les femmes. C’est fou aussi comme très peu de cadres recruteurs vérifient les recommandations dont vous faites mention. Il faut dire que je suis particulièrement convaincante et douée pour fabriquer de fausses attestations.

Voilà ainsi cinq ans que je travaille chez Descamps et Descamps, une société industrielle qui emploie deux mille trois cents personnes et est active dans la fabrication de cosmétiques pour chiens. J’y ai été engagée comme technicienne de surface-chef. J’ai sous mes ordres environ quarante femmes d’ouvrage qui nettoient l’ensemble des bureaux, des cafétérias et des communs de l’entreprise. Je me suis vraiment faite copine avec elles. En leur compagnie, je suis avenante, compatissante, toujours à l’écoute tandis qu’avec les autres employés je me montre effacée, distante, curieusement transparente malgré ma présence éléphantesque.

Mais ce n’est qu’un leurre. Ce qui m’intéresse, c’est de collectionner toutes les rumeurs et les ragots qui circulent dans l’entreprise. Ensuite, je creuse, je chine, je fouine et fais mon miel de toutes les médisances fondées que me rapportent mes petites abeilles nettoyeuses. Je parcours sans relâche les réseaux sociaux. Je soupçonne, je cherche confirmation, je documente, je tiens des fiches et je les enrichis des rapports que me fournit mon cousin Gaspard L., détective privé, diplômé de l’IFAPME. Un as le Gaspard, un fin limier au regard qui vous déshabille et à la truffe qui toujours sent la petite culotte.

Toutes mes économies y passent mais, grâce à lui, mes dossiers sont en béton, complétés de témoignages probants, de photos et de vidéos, de copies de courriers ou de courriels, d’enregistrements téléphoniques…

Mon but ? Faire payer à autrui les frustrations qui m’habitent.

Comment ? En exposant au grand jour tout écart de conduite de certains par rapport à ce que la morale qualifie de droit chemin, une morale à laquelle j’aurais tant eu plaisir à pouvoir me soustraire si la nature m’avait doté de ses plus beaux atours. Mais comme il n’en est rien, me méfiant de la compassion et du pardon sans limites de notre Créateur, je me sens investi du devoir de faire respecter une forme de justice immanente en ce bas monde. Quoi de plus naturel dès lors de m’attaquer par facilité au microcosme professionnel qui m’entoure.

Tout au long de l’année, je construis donc une série de dossiers diffamants qui attendent patiemment le Mardi gras pour éclater au grand jour. Ce Mardi gras qui marque la fin de la semaine des sept jours gras, autrefois appelés « jours charnels ». Mardi, ce second jour de la semaine où Dieu divisa les eaux du ciel et de la terre. Le Mardi gras que je prépare avec effervescence en envoyant la semaine précédente une lettre anonyme au département des ressources humaines avec ces quelques mots laconiques : « Cette année encore des masques vont tomber ».

La première année, la direction avait pensé à une plaisanterie mais elle dut se rendre à l’évidence de l’existence d’un corbeau au sein de son personnel. La raillerie de la première année fit donc place à la crainte, celle d’être victime de cette extravagante justice carnavalesque. Chaque année, nombreux sont ceux qui tremblent de voir leur masque tomber, exposant ainsi au grand jour leurs travers inavouables.

Outre les traditionnels batifolages, j’ai à cœur, ce jour béni, de mettre en avant quelques collègues aux pratiques sexuelles perverses, principalement les sadiques, les fétichistes, les voyeurs, les masochistes, les pédophiles, zoophiles, exhibitionnistes des parcs et jardins. J’épingle aussi quelques violents ou violentes dont le conjoint sert de punching-ball, des joueurs impénitents qui mènent leurs foyers à la ruine, des cleptomanes, des voleurs à la tire, des escortes girls occasionnelles qui cherchent à faire du fric rapidement pour pouvoir se la péter bling bling ensuite…   Je dois à la vérité de dire que parfois j’arrange les choses en ma faveur, mais il y a toujours un fond d’exactitude dans ce que je divulgue.

Le jour qui précède le mardi fatidique, je dépose quelques clés USB à des endroits improbables. Cela crée une effervescence qui en pousse plus d’un à les rechercher pour découvrir avec jubilation les dossiers nauséabonds de certains de leurs collègues ou pour s’assurer de ne pas y figurer.

La nature humaine est ainsi faite que cette délation annuelle est pour beaucoup source de délectation. Surtout pour les bien-pensants qui n’ont soi-disant rien à se reprocher et qui s’enorgueillissent de leur vertu alors qu’il ferait mieux de s’interroger sur la platitude de leur existence.

Il va de soi que, par sécurité, je ne manque bien sûr pas d’envoyer au conjoint ou à la conjointe de la personne concernée copie de mes constatations. À défaut, j’en fais part aux parents, aux enfants et, pour les personnes totalement esseulées, à leurs voisins les plus proches.

À ce jour, j’en suis à :

  • 3 divorces
  • 1 séparation de fait
  • 5 suicides ; 1 par balle, 1 par pendaison et 3 par absorption de substances médicamenteuses
  • 1 meurtre
  • 3 jugements, dont 2 avec emprisonnements
  • 2 démissions
  • 2 déménagements
  • 1 internement en hôpital psychiatrique

Je ne suis pas peu fier de mon bilan.

Comme je vous l’ai dit, cela fait cinq ans que je suis chez Descamps et Descamps mais je crains d’être démasqué sous peu alors j’ai postulé au ministère de la Justice. J’y ai réussi les examens d’admission et ils m’ont proposé un poste de responsable de la maintenance au sein de leurs services centraux. Ils sont plus de 3000.

Je sens que je vais m’y épanouir mais il faudra que je m’invente un nouveau personnage et un nouveau nom.

J’ai décidé hier. Ce ne sera plus Arlette Compère, mais vraisemblablement Georges Minet. C’est bien, Georges Minet.

Ah oui, j’ai oublié de préciser. Si mère nature ne m’a guère doté d’un physique avantageux, j’ai toutefois eu le privilège de naître hermaphrodite ce qui a encouragé ma vocation d’imposteur. Mon androgynie m’a conforté dans mes rôles d’usurpateurs patentés. J’adore changer de personnage, mais toujours avec le masque de la vérité. Pour moi, c’est tous les jours carnaval.

Gustavo

Je suis allé aujourd’hui à l’enterrement de mon ami Gustavo.

Nous étions nombreux cet après-midi dans la petite église d’Embourg pour lui rendre un dernier hommage qui dura près de deux heures avec de nombreux témoignages poignants et des chants magnifiques.

Une amitié longue de 25 ans nous liait. Il fut pour moi un complice dans les moments de bonheur et un guide dans les instants difficiles.

C’était un homme incroyablement érudit qui toujours faisait preuve de bienveillance et d’écoute.

Nous avions plaisir à partager nos perceptions du monde qu’il contextualisait sur le plan de l’Esprit ou de l’inconscient en faisant référence aux connaissances qu’il avait acquises au travers de l’étude des religions, des philosophies, de la physique quantique, de la PNL ou encore de la mystique juive. Mais c’était avant tout l’expérience de sa vie et de toutes celles qu’il avait côtoyées qu’il transmettait au travers de son regard perçant, avec un humour et un sourire qui avait le don de relativiser nos faiblesses humaines.

Lors de notre première rencontre, il m’incita à découvrir l’œuvre de Carlos Castaneda basée sur l’histoire d’un chaman sud-américain. Ce fut le départ d’un long dialogue tous azimuts de près d’un quart de siècle.

Et pourtant, je ne connaissais pas vraiment Gustavo car, à l’instar des chamans, il gardait une grande part de mystère et ne se confiait que très peu sur son histoire personnelle, ce d’autant que je ne fis jamais partie d’aucun groupe qu’il animait.

Nous préférions nos colloques singuliers autour d’une bonne table, confinés dans l’instant présent. Quelle ne fut dès lors pas ma surprise lorsque l’un de ses fils prit la parole pour nous expliquer le parcours de cet homme exceptionnel et au combien modeste.

À vous qui l’avez de près ou de loin connu, je ne peux m’empêcher de vous livrer ci-dessous l’histoire de cette vie hors du commun résumée par ses enfants en une page A4.

Aujourd’hui, il est arrivé au terme de sa quête, lui qui toute sa vie voulait se rapprocher de la Lumière véritable.

Son faire-part de décès présente parfaitement cette aspiration profonde :

« Il est allé voir de plus près Celui qu’il a tant cherché, aimé et en Qui il a cru. »

Merci Gustavo, et repose en paix.

15 février 2018

Coco

Aujourd’hui, mon ami José Dautrebande dit Coco s’en est allé.

Il s’en est allé rejoindre Myriam, l’amour de sa vie avec qui il partageait chaque soir, en colloque singulier, une coupe de champagne ; elle son épouse, sa confidente, elle qui l’écoutait, l’encourageait, mais aussi parfois canalisait son enthousiasme débordant. Elle qui depuis quelques années lui manquait tellement.

Quelques jours avant le grand départ, il m’a dit avec simplicité, sans réelle résignation, mais avec lucidité : « Je pense qu’il est maintenant temps pour moi de partir ». Quelques mots énoncés avec une profonde humilité, cette humilité qui l’avait habitée toute sa vie.

Aujourd’hui, il nous a quittés serein, entouré par les siens, laissant un vide énorme pour ses proches et pour tous ses amis qu’il avait nombreux. Car José, c’était avant tout un homme curieux de l’Homme pour qui la relation aux autres constituait le socle de l’existence et la source de son bonheur sur cette terre.

Très rapidement, il tissait avec ses semblables des liens qui en devenaient indéfectibles et qu’il avait plaisir à entretenir autour d’une bonne table ou d’un apéritif, en avant-soirée, lors de ces heures particulièrement propices pour refaire le monde.

L’amitié avait pour lui un caractère sacré et se devait d’être partagée sans retenue, sans arrière-pensées, sans attente d’un retour. Très vite, on devenait pote puis vrai pote. Si le lien devenait plus intime, plus fort, on devenait alors ami, puis véritable ami et enfin un frère ou une sœur. Nous étions presque tous ses frères ou ses sœurs.

Loin d’être de façade, cette amitié était une véritable activité, une sorte de terreau de générosité qui lui permettait, sans jamais compter, d’offrir aux autres son temps, ses conseils, ses encouragements et surtout un vrai sens de l’écoute qui faisait de vous un être unique. Ses avis étaient mesurés et ses remarques souvent fondées sans être blessantes. Et puis il y avait ce sourire dans les yeux, avec ce regard qui pouvait devenir perçant, pénétrant même, mais toujours indulgent. Jamais il ne jugeait autrui, mais appréciait ses semblables à l’aune de leur bienveillance. Il évitait discrètement la compagnie des êtres égocentriques ou arrogants qui, de temps à autre, rarement, croisaient son chemin.

Il riait de tout et de lui-même avec bonhomie et avec parfois un humour caustique qui nous rappelait à notre condition de mortel.

Coco avait une forme de magnétisme empathique qui émanait de tout son être. Une énergie puissante, fédératrice, qui donnait l’envie de se joindre à lui dans les projets qu’il entreprenait ou auxquels il participait avec passion.

Cette énergie rassembleuse est transcendante et je suis intimement persuadé que là où il est, Coco continue à nous diffuser cette onde bénéfique qui tout simplement s’appelle l’Amour.

16 janvier 2020

Le Client Roi

Texte présenté au Blues Sphère le 7 janvier 2020 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Rois, Princes et Princesses ».

Voici l’histoire de Joseph Dumont, le dernier témoin de notre société consumériste…

Niant l’évidence, se voilant la face en regard du drame ultime qui vient d’éclater, il pense trouver réponses rassurantes auprès d’un fidèle fournisseur… 

Bonjour. Vous êtes bien en contact avec le service commande d’Alazon. Nous vous remercions pour la confiance que vous nous accordez. Dans quelques instants vous allez être mis en communication avec l’un de nos conseillers clientèle. Pour des raisons de contrôle de qualité, cette conversation sera enregistrée et conservée durant 90 jours.

Alazon, Jonathan à votre service. Que puis-je faire pour vous ?

Bonjour Monsieur. Ici c’est Joseph, Joseph Dumont. Je vous appelle d’Arville, près de Saint-Hubert dans les Ardennes belges. M’entendez-vous bien ?

Je vous entends parfaitement Monsieur Dupont. Que puis-je faire pour vous ?

Dumont Joseph Dumont, pas Dupont.

Autant pour moi monsieur Dumont. Désolé.

Écoutez ! Je suis fort inquiet. Je suis dans ma cave. J’essaie de téléphoner à tous mes voisins, mais personne ne répond. Je vis isolé et je ne sais pas me déplacer à cause de ma goutte. Je suis réellement inquiet. Je n’ai plus de courant. Mon téléphone portable ne fonctionne plus, mais, heureusement, j’ai toujours Internet via ma tablette qui fonctionne sur batterie. Pouvez-vous me dire ce qui se passe ?

Je vous entends Monsieur Dumont. Que puis-je faire pour vous ?

Eh bien je voudrais bien savoir ce qui se passe. J’ai vu une énorme lueur dans le ciel et une sorte de champignon à l’horizon, du côté de Bastogne. Il fait aussi une chaleur étouffante. J’ai voulu appeler le 112, mais personne ne répond. Je suis vraiment fort inquiet.

Personne ne vous répond ! Vous avez de la chance Monsieur Dumont car chez Alazon on vous répond 24 heures sur 24. Que puis-je faire pour vous ?

Bon Dieu, je vous l’ai dit. Je vous appelle de Saint-Hubert et je me demande ce qui se passe depuis une heure.

Vous êtes bien Monsieur Joseph Dumont, habitant impasse du cimetière à 6870, Saint-Hubert, commune d’Arville, province de Liège, Belgique, Europe.

Oui c’est cela. Enfin… c’est pas la province de Liège, mais la province de Luxembourg, mais de toute façon on s’en fout.

Attendez, je corrige la base de données.

Mais puisque je vous le dis qu’on s’en fout. Expliquez-moi ce qui se passe. J’ai l’impression qu’il s’agit d’une attaque atomique.

Voilà, j’ai corrigé la base de données. Pour nous, il est important d’avoir des bases de données parfaitement à jour. Nous respectons la législation en matière de respect de la vie privée. Vous pouvez d’ailleurs prendre connaissance de nos engagements en matière de RGPD sur notre site Internet, à l’onglet mon profil, mes données, ma vie privée. Ceci dit, Monsieur Dumont, connaissez-vous les trois articles les plus vendus dans votre région ?

 Bien sûr que non. Et là aussi je m’en fous.

Ha ha… c’est pourtant très intéressant à savoir. Il s’agit, Monsieur Dumont, du vibromasseur type Every Hothole 5 fonctions et Waterproof, du dernier frigo Siemens de 145 l avec scanner intégré et du GPS 444 TomTom pour tracteur.

Mais je m’en fous que mes voisines achètent des vibromasseurs ou le dernier frigo Siemens. Ça ne m’intéresse pas. J’ai 85 ans, je suis veuf, je n’ai plus de vie sexuelle et mon frigo à 15 ans et fonctionne parfaitement.

Merci Monsieur Dumont. Je prends bonne note de tous les renseignements que vous venez de me fournir sur votre vie sexuelle et sur l’âge de votre frigo. Alors peut-être êtes-vous intéressés par le GPS 444 TomTom pour tracteur.

Mais pas du tout. Je vous l’ai dit. J’ai 85 ans et je n’ai plus tracteur depuis bien longtemps. J’ai revendu ma ferme. Je me déplace avec mon vieux cyclomoteur Motobécane qui a plus de 60 ans et qui malheureusement est en panne. En plus, avec ma foutue crise de goutte je ne sais quasiment pas bouger.

Cela fait deux fois que vous me parlez de votre crise de goutte. Contre la crise de goutte, Monsieur Dumont, nous avons un baume chinois à base d’hélicryse italienne. C’est une huile essentielle très efficace pour ce genre de pathologie.

Je n’ai pas besoin de votre remède à la noix. Le docteur est venu et m’a donné de la pommade et des cachets. Je veux simplement connaître l’origine de ce champignon.

Monsieur Dumont, vous avez vraiment de la chance. La boîte de 500 grammes de champignons de Paris, origine certifiée de la marque Jocelynetuma, est à l’heure actuelle en promotion au prix de trois euros pièce et deux plus une gratuite. Souhaitez-vous passer une commande ?

Mais vous vous foutez vraiment de ma gueule. Passez-moi votre responsable. Cela a assez duré !

Je suis désolé Monsieur Durand de n’avoir pu répondre parfaitement à vos attentes. D’ici quelques instants, je vais vous mettre en contact avec mon responsable. Sachez toutefois que pour nous, chez Alazon, la satisfaction de nos clients est primordiale. Nous avons toujours considéré chez Alazon que que le client est roi, que que le client est roi, que que le client est roi, que que le client est roi, que que le client est roi, que le client est roi,

Tut (transfert de l’appel)

Alazon, Jean-Jacques à votre service.

Alors là, vin d’jeu de vin d’jeu, je ne sais pas ce qui se passe. J’ai dû bousculer votre collègue, car il s’est mis à bégayer et il ne cessait de me répéter tout énervé que chez Alazon le client est roi, que que le client est roi, que que le client est roi…

C’est tout à fait exact Monsieur Dumont. Chez Alazon le client est roi. Cependant vous avez eu affaire à un robot de première génération et non à un être humain. Ce sont ceux que nous utilisons à l’heure actuelle pour répondre aux demandes les plus simples, celle que nous appelons de premier niveau. D’ici peu, ces robots seront remplacés et ce genre de problème technique ne se produira plus.

Je constate à la lecture de votre dossier que vous n’êtes pas intéressés par un vibromasseur Every Hothole, un frigo 145 l avec scanner ou encore par le GPS 444 TomTom. Est-ce bien exact ? Votre dernier achat était des CD de Frank Mickael et de Plastic Bertrand.

Bien sûr que c’est exact. Mais ce que je veux savoir c’est pourquoi il y a ce champignon qui est apparu dans le ciel, à l’horizon, en regardant vers Bastogne.

Vous répondre est totalement dans mes compétences. Je ne comprends toutefois pas une chose.

Quoi donc ?

Puisque vous êtes intéressés par les champignons, pourquoi résister à notre offre exceptionnelle.

Mais mi ptit fil, Si je veux des champignons, je vais les chercher moi-même dans les prairies ou dans les bois. J’ai pas besoin de tes saloperies en conserve ou en bocal.

Je ne comprends vraiment pas pourquoi vous ne parvenez pas me donner une réponse claire sur ce qui se passe. Je suis client chez vous depuis des années. Je regrette vraiment de vous avoir appelé. J’aurais dû appeler Alibaba même si c’est des Chinois. Eux peut-être ils m’auraient mieux compris.

Je comprends que vous soyez intéressés par les services de notre concurrent Monsieur Dumont. Sachez toutefois que tous nos collaborateurs mettent tout en œuvre pour vous offrir le meilleur rapport qualité-prix. Je vois, Monsieur Dumont, que vous êtes clients chez nous depuis 2009. Je vais vous offrir un coupon qui vous permettra d’obtenir 15 % de réduction sur votre prochain achat. Cela devrait vous faire oublier la mauvaise expérience que vous venez de connaître.

 Mais bon sang, espèce de crétin, je me fous de tes 15 %. Vous n’avez donc qu’une chose en tête, c’est me fourguer votre marchandise. Je suis là, au fond de ma cave, je crève de trouille et la seule chose que vous puissiez faire pour moi c’est de débiter ma carte de crédit. Vous ne pigez vraiment rien ! C’est à se demander comment vous êtes devenue l’entreprise la plus riche de la planète, en plus avec un patron qui se photographie les couilles avec son GSM pour faire saliver sa maîtresse. Moi j’ai travaillé à la ferme pendant plus de 60 ans et je n’ai pas eu le temps d’avoir une maîtresse ou de photographier mes couilles. J’avais trois ouvriers agricoles et je m’en occupais. Votre Monsieur Bedos ferait bien d’en faire autant. Contrôler son personnel et lui foutre un bon coup de pied au cul, vous m’entendez…voilà ce que devrait faire Monsieur Bedos. Et vous, vous feriez bien de m’écouter.

Je vous signale que j’écoute et j’entends ce que vous me dîtes, Monsieur Dumont. Premièrement vous parlez de cul et de couilles. Sachez qu’en la matière nous avons des règles éthiques très strictes. Certains produits nécessitent d’avoir atteint la majorité pour qu’une commande puisse être validée. Vous avez 85 ans. Il n’y a donc aucun problème pour vous à pouvoir accéder à l’ensemble de ces gammes de produits qui sont proposés par Alazon.

 En ce qui concerne la deuxième partie de vos propos Monsieur Dumont, notre patron Jefke Bedos s’est déjà longuement expliqué sur ce sujet. Il a présenté ses excuses, mais a toutefois mis en avant le fait qu’il était libre de faire de son corps ce qui lui plaisait. Le vrai problème voyez-vous Monsieur Dumont, c’est que sa vie privée n’a pas été respectée. Et ça c’est grave. C’est pourquoi il s’est insurgé contre de telles pratiques. Son attitude est la preuve que chez Alazon nous accordons énormément d’importances au respect de la vie privée.

Je me fiche de votre respect de la vie privée, des fredaines de votre patron, des vibromasseurs et des frigos avec scanner.

Je vous demande simplement de répondre à ma question. Même s’il n’achète rien, je suis client et le client est roi.

En effet Monsieur Dumont, vous avez totalement raison lorsque vous dîtes que que le client est roi, que que le client est roi, que que le client est roi, que que le client est roi, que que le client est roi,

Tut (fin d’appel)

C’était donc l’histoire de Joseph Dumont, l’histoire du dernier client roi de notre petite planète avant son anéantissement.

Joseph mourut irradié et son corps fut découvert 705 ans plus tard par des anthropologues jamaïcains, car la Jamaïque fut l’un des seuls pays sauvés du désastre nucléaire mondial.

Ces derniers, après de vastes fouilles numériquologiques dans des serveurs épargnés par le cataclysme, comprirent que les missiles mortifères s’étaient mis en route sur base de décisions issues de superordinateurs alimentés par ce qui, à l’époque, s’appelait l’intelligence artificielle au travers du traitement des big data. Les ordinateurs militaires étaient alors nourris presque exclusivement de mensonges et manipulations tout comme les chaînes d’information en continu. Les anthropologues supposèrent que, telle la peste, ces médias, financés par la publicité ou par de riches contributeurs souhaitant asseoir leur pouvoir, participèrent à créer un égrégore de peur propice au populisme. L’être humain, abreuvé d’images de haines, de catastrophes et de misère pensa, semble-t-il, trouver son salut dans les replis identitaires, sans se soucier le moins du monde de la perte de son libre arbitre. C’est ainsi que, faisant leur miel de la crétinisation du peuple, fleurirent de nombreuses dictatures écologico-populistes, bien plus terribles que tous les régimes autoritaires précédents. L’arme nucléaire ne fut plus considérée comme un élément dissuasif, mais comme un moyen de faire valoir sa vérité. Les ordinateurs s’autoprogrammèrent dans ce sens, ce qui mena à la catastrophe.

C’est lors de ces fouilles numériquologiques qu’ils mirent au jour, par hasard, la conversation de Joseph avec les robots d’Alazon.

Il s’agissait pour eux d’un apport crucial afin d’expliquer les modes de consommation qui précédèrent l’économie circulaire et locale dans laquelle le monde évoluait harmonieusement depuis sept siècles. 

Bardés de combinaisons anti-rayonnements, ils se rendirent donc à Saint-Hubert où ils découvrirent la dépouille momifiée de Joseph à côté de son vélomoteur Motobécane.

Ils s’étonnèrent de trouver dans son jardin, largués par des drones qui s’y étaient écrasés, un vibromasseur, un frigo de 145 litres, un GPS pour tracteur et une palette de boîtes de champignons de Paris. Ce fut pour ces anthropologues jamaïquains une découverte majeure, car ils en conclurent que le jour du grand cataclysme, même s’ils n’en connaissaient pas encore l’origine exacte, tous les ordinateurs robots du monde s’étaient affolés.

 

Enfant Sage

Texte présenté au Blues Sphère le 3 décembre 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Enfant Sage ».

On me dit mélancolique et souvent absente, avec toujours au coin des lèvres ce petit sourire figé qui tente d’égayer un visage fade au regard perdu. Un regard triste et sans profondeur qui semble à la recherche d’un paradis perdu. Ce paradis perdu, c’est sans doute celui d’un foyer chaleureux, celui que j’ai dû quitter voilà maintenant deux ans et demi.

Cela fait en effet deux ans et demi que je suis séparée de ma famille une longue partie de l’année. Face à l’ambition dévorante de mener de brillantes carrières, je comprends ce choix qui a poussé ceux qui m’aimaient à me confier aux Bonnes Sœurs de la Charité dont je suis désormais l’une des pensionnaires.

Au début, ce fut difficile. Il m’a fallu trouver mes marques, mon territoire. Heureusement, j’ai une chambrée où je suis seule et mes nouveaux camarades sont tous très attentionnés malgré le fait qu’eux aussi n’ont, pour la plupart part, pas choisis d’être sevré de l’affection de leur famille.

De tous, il y en a un que je préfère. C’est Bastien. Il a beaucoup d’humour et j’ai avec lui une très grande complicité. Il me fait beaucoup rire et parfois il me pince les fesses en me disant que je suis très jolie. Ça me fait rougir. J’en suis quelque peu gênée même si, je dois bien l’avouer, cela me fait plaisir.

Et puis il y a Antoine, aussi un comique dans son genre. Un vrai distrait. Il oublie toujours tout et à toujours l’air dans un autre monde. Alors on se moque gentiment de lui…

Une que j’aime moins, c’est Josiane. Elle fait toujours dans sa culotte et ne s’en rend même pas compte. En plus, elle sent vraiment mauvais, alors j’évite de m’asseoir à ses côtés.

Et puis, il y a aussi Fabrice. « Monsieur Je Sais Tout » qui semble avoir vécu mille vies. Un fanfaron qui passe son temps à nous raconter ses prétendues aventures au Congo, en Asie, en Amérique, etc. Avec les copines, on l’a surnommé Tintin.

Celle dont j’évite la présence, c’est Marie-Solange. Elle fait toujours sa maline. Elle prétend qu’elle lit trois livres par semaine. Ça m’étonnerait d’autant qu’elle est bigleuse et qu’elle doit porter en permanence de grosses lunettes avec de gros verres qui ressemblent à des fonds bouteilles. Au repas, elle épluche son orange avec un couteau et nous snobe en nous reprochant notre manque d’éducation. Car Madame est une noble et c’est avec condescendance qu’elle s’adresse à nous, uniquement lorsque les circonstances l’y obligent. Vraiment une salle punaise. Mais il faut de tout pour faire un monde.

Les journées me semblent souvent longues sauf lorsque nous avons gymnastique, trois heures par semaine. Ces heures-là me permettent de reprendre réellement contact avec mon corps qui mute peu à peu. Hier, j’ai arboré ma nouvelle tenue fluo. Les autres en étaient jalouses d’autant qu’elle met bien en avant mes rondeurs. Des rondeurs appréciées à leur juste valeur par l’érection validatrice de Bastien.

Le midi, ce sont souvent les mêmes repas qui nous sont proposés. C’est bon, mais ce n’est pas comme à la maison. Moi, c’est le mercredi que je préfère avec le poulet frites compote. La semaine dernière, Francine m’a beaucoup fait rire, car elle a perdu ses deux dents de devant de sorte que depuis elle ne mange que de la purée. On l’appelle Francine Stein… On est un peu sales gosses mais en vérité, ce n’est pas bien méchant.

Le soir dans ma chambre, j’ai souvent bien des difficultés à m’endormir. Je pense à papa et maman, à mes frères et sœurs puis je fais une prière avant de m’endormir afin que le ciel leur soit clément. Lorsque j’ai des insomnies, je regarde la télévision sur ma tablette. Avec quelques amies, on s’est partagé un abonnement Netflix. Je dois aussi à la vérité d’avouer qu’il m’arrive de regarder des vidéos un peu coquines et cela éveille en moi des sentiments contradictoires. Suis-je comme on dit hétéro, bi, homo ? Je n’en sais trop rien, car même si j’aime les petites pincettes de Bastien, il m’arrive d’être troublé par le regard concupiscent de Josiane. Il paraît, d’après les autres, qu’elle n’est pas indifférente au charme féminin.

Même si nous sommes loin de nos familles et si notre petit monde est surtout rythmé par l’heure des repas et des messes, il existe heureusement quelques grandes fêtes du calendrier qui viennent bouleverser notre quotidien, particulièrement en ce mois de décembre.

La semaine dernière, la directrice, sœur Marie Agnès, m’a demandé si j’étais contente de la venue prochaine de Saint-Nicolas.

Je lui ai dit que bien sûr je m’en réjouissais, mais j’ai pensé au fond de moi : « Espèce d’idiote. Tu me traites comme une gamine. Comme si je ne savais pas qui était vraiment Saint-Nicolas. À mon âge ! »

Je ne sais trop ce que Saint-Nicolas m’apportera cette année et à la rigueur je m’en fiche.

Toute ma vie, j’aurais tenté d’être une enfant sage.

Mais alors que, dans cette maison de retraite surchauffée, l’ombre de mes derniers jours se profile, je ne trouve malheureusement aucune sagesse qui puisse expliquer la raison qui m’a un jour fait quitter l’insouciance de l’enfance.

Quand eut lieu le point de rupture ?

Était-ce à la rentrée en première année d’école primaire, le jour de ma première communion, lors de mon premier baiser, … ? Non. Après réflexions, je pense que ce fut ce jour de novembre où je découvris que le mensonge faisait partie de ce monde, le jour où mon petit camarade de classe m’annonça que Saint-Nicolas n’existait pas.

Je me sentis dupée, dépossédée de l’univers candide que je m’étais créé, un univers d’abondance et de tous les possibles.

C’est jour-là que j’ai quitté le paradis de l’enfance pour m’enfoncer dans le monde hypocrite des adultes.

Délices

Texte présenté au Musée Curtius le 17 octobre 2019 dans le cadre des Apéros Littéraires et de la parution du second numéro de la revue Moments.

Thème imposé : « Délice(s) ? ».

Dès mon plus jeune âge, j’ai attiré à moi la joie et le bonheur d’autrui. Lorsqu’un événement heureux s’immisçait dans la vie de mes proches, ceux-ci ne pouvaient s’empêcher de me le partager, me prenant à témoin de leur félicité.

Déjà à l’école gardienne, mes compagnons me harcelaient, tout à la joie de m’annoncer leur premier pipi ou popo sur le pot.

Plus tard, les périodes de Noël et de Saint-Nicolas furent pour moi un véritable calvaire. Je devenais en effet le confident privilégié de la liesse éphémère de mes petits camarades qui, à tour de rôle, me faisaient l’inventaire des nombreux présents reçus sans me laisser le moins du monde leur expliquer ce qui m’avait été offert.

Je n’avais que le droit de me taire et de les écouter.

Ne parlons pas de l’adolescence où je fus le dépositaire obligé des secrets de mes condisciples en rut, forcé d’entendre avec moult détails, sous le sceau de la confidence, le contentement que ces petits vicieux en devenir éprouvaient aux premiers contacts charnels.

Bien que fort timide, j’étais à l’époque l’objet de toutes les attentions de la part du sexe opposé. Dès que leurs petits seins pointaient, ces donzelles ne pouvaient s’empêcher de partager cette fierté et ce bonheur avec moi. Elles me montraient sans vergogne leur corps de femme naissant et m’importunaient sans relâche en me décrivant le bien-être qu’elles ressentaient au plus profond de leur chair et de leur âme. Elles me téléphonaient sans cesse, me harcelant pour me faire part de leurs sentiments de volupté.

Ce fut pour moi une phase très difficile de ma vie. Elles étaient heureuses, d’un contentement béat, surtout lorsqu’elles me décrivaient leurs phantasmes extatiques qu’elles souhaitaient me faire partager dans le détail, sous ma couette.

J’étais alors obligé de me déshabiller et de m’exécuter sans broncher, faute de quoi elles me poursuivaient jour et nuit de leur assiduité. Mon problème, c’est que je suis un soumis. Je ne sais pas dire non. Je suis un faible, voilà tout.

Curieusement, je n’ai aimé ou été aimé que par des femmes magnifiques, intelligentes et fines d’esprit, pleinement épanouies et heureuses. Elles n’aspiraient qu’à ma compagnie qui leur procurait bonheur et jouissance. Il y en a certes que j’ai aimées, mais jamais avec la même ardeur débordante que celle qu’elles m’offrirent. Bien sûr, j’en souffrais, car j’aurais voulu que ma passion soit égale à la leur et j’en éprouvais toujours un sentiment d’infériorité. Ce complexe ne m’a jamais quitté.

En dehors des plaisirs charnels, ne parlons pas de tous ceux qui n’avaient de cesse de m’informer dans le détail de leur montée en grade, de leur augmentation, de leur promotion à l’étranger, de leurs gains aux jeux de hasard ou de tout autre événement heureux dont le ciel leur avait fait grâce. Certains, animés par l’envie de jouir avec moi des délices de la table, m’invitaient à déguster les meilleurs vins de leur cave ou à goûter aux mets les plus suaves des plus grands restaurants étoilés.

Tous ces gens m’obligeaient à partager leur béatitude, m’humiliant souvent en public, moi qui ne connaissais que la vie fade des individus ternes pour qui le bonheur fait peur. Ils me prenaient pour témoin de leur richesse en espérant que le destin fasse preuve à mon égard d’autant de générosité. J’étais mortifié, mais je ne pouvais leur en vouloir car ils n’avaient même pas conscience du mal qu’ils me faisaient.

Il ne fut pas rare non plus que d’illustres inconnus me sautent au cou en rue, dans le métro ou dans un magasin, tout à la joie de me faire part d’un heureux événement.

« Ne dites rien. Je suis tellement heureux et il fallait que je le partage avec quelqu’un, là, tout de suite. Désolé, ne m’en veuillez pas, je n’ai rien contre vous, mais vous avez une bonne tête. » Tel est en gros le discours tenu par ces exaltés qui me croisaient au hasard du chemin. Des imbéciles, incapables d’appréhender le bonheur sans le relativiser, sans se dire qu’il n’est qu’éphémère et que demain le retour de bâton sera bien là. Alors ils s’en prenaient lâchement à moi.

Un soir, il y a trois mois, alors que je regardais la télévision, je suis tombé sur une émission mettant en lumière les aspects freudiens des relations interpersonnelles dans le contexte du bonheur. J’en déduisis que j’étais un souffre-bonheur. Oui, c’est cela, un souffre-bonheur. Un bouc émissaire de l’exultation d’autrui, un exutoire à leur jubilation et à leur allégresse.

Cela devait venir de maman qui elle aussi se voyait obligée d’accueillir tous les bonheurs du monde. Son père avait été clown au cirque Zapata ce qui sans doute expliquait psycho généalogiquement cette affliction qui nous touchait.

Aujourd’hui, si je vous raconte mon histoire à l’imparfait, c’est que je n’en peux plus. J’ai décidé d’en finir avec ce passé trop lourd à porter. Pour mettre un terme rapide à mes souffrances, j’ai choisi de ne plus m’alimenter et d’écouter en boucle, un casque sur les oreilles, le sketch de Fernand Raynaud : « Heureux ! ».

Je n’ai plus qu’une envie : goûter demain aux délices du paradis éternel, loin de tous ceux de ce monde qui me sont imposés ou que je vis par procuration.