Bonne Fête Maman

Texte présenté au Blues Sphère le 7 mai 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thématique la fête des Mères.

 

Chère maman,

Cela fait longtemps que nous ne nous sommes plus parlé. Bien plus que les circonstances et le cours de la vie, ce sont sans doute, et je l’admets, mes nombreux défauts qui eurent raison de notre relation.

Mes mensonges d’abord, dès mes premiers balbutiements, puis mon hypocrisie qui s’installa au fil du temps. Mon égoïsme également, lié à une avarice que tu abhorres.

Ne parlons pas mes penchants sexuels aux multiples facettes qui t’ont toujours répugné, toi pour qui la fornication jubilatoire sera toujours tabou.

Tu as eu aussi l’art de réduire mes joyeuses libations à de l’ivrognerie même si je le concède, mon alcoolique mondain me porte souvent à des excès qui empoisonnent mon entourage. Être mondain, voici également un reproche que tu m’adresses, moi que tu considères comme un être superficiel et orgueilleux.

Pour conforter ta répugnance à mon égard, sache que depuis peu je fume des pétards et fréquente avec assiduité les casinos. Mes maîtresses me disent que mon addiction au jeu me perdra. Comme du reste, je n’en ai cure.

Mais toi qui me juges ainsi, qu’as-tu fait de ta vie ?

Je ne t’ai jamais connue qu’en peignoir jusqu’au mitan du jour puis flânant dans les boutiques ou prenant le thé avec tes amies. J’ai passé mon enfance à te voir traîner ta langueur en émettant des jugements de bien-pensante sur tout acte posé par autrui. C’est la sans doute ton passe-temps favori avec te manucurer. Ne rien foutre et critiquer tes semblables en restant vautrer dans ton divan avec pour seule compagne cette indolence travestie en dépression, telle est ton existence. Tes seuls plaisirs se résument encore aujourd’hui à lire des romans-photos et à choisir le menu des repas confectionnés par Josette, notre bonne.

C’est sous couvert d’une dépression teintée de migraines récurrentes que tu réduisais à portion congrue tes devoirs conjugaux au grand dam de papa qui pourtant te resta fidèle. Malgré ton peu de dispositions aux plaisirs de la chair, je me suis un jour invité dans ce monde et neuf mois plus tard tu fus bien forcée de faire face et d’assumer le travail de l’accouchement ; le seul effort auquel tu n’ais pu te soustraire durant toute ton existence.

Comme tu aimes le clamer partout, je ne suis qu’une boule de vices et je te fais honte.

J’ai la chance aujourd’hui d’en comprendre l’origine.

Ce ne fut pas toi qui m’a engendré mais l’oisiveté qui t’habite ; cette délicieuse paresse que j’ai héritée de toi, qui remplit tout mon être et que j’affectionne par-dessus tout.

Or comme tu le sais, l’oisiveté est mère de tous les vices.

C’est donc à elle, ma vrai bienheureuse génitrice, et non à toi que je souhaite aujourd’hui une excellente fête des mamans.

Georges

L’arbre

Texte présenté au Blues Sphère le 9 avril 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thématique « l’arbre ».

Les arbres contiennent en eux une grande part d’humanité. En s’enfonçant au cœur des forêts, les ermites savent d’ailleurs qu’ils trouveront en leur compagnie bienveillante, calme et sérénité. S’ils ont un sens inné de l’entraide et la bonne intelligence de toujours faire corps, les arbres ont aussi leur caractère. Certains sont plus taciturnes, d’autres plus tristes, certains sont bruyants, d’autres plus effacés.

Et comme dans les sociétés humaines, il en est qui doivent s’affirmer plus que d’autres, prendre le dessus sur la masse et se mettre au-devant de la scène par narcissisme et besoin de reconnaissance. Souvent, il s’agit de grands chênes ou de grands hêtres à la carrure de bûcheron et situés à l’orée de la forêt. Ils prétendent jouer un rôle protecteur, mais ce qu’ils affectionnent, c’est d’être sous les feux de la rampe. Leur prestance en impose et fait de l’ombre à leurs congénères.

J’en parle à l’aise. Je suis l’un d’eux. Le plus connu de tous d’ailleurs. J’ai 133 ans et depuis bientôt un demi-siècle je suis l’arbre qui cache la forêt. Sous ma frondaison, je dissimule les faux antiracistes, les faux antifascistes, les faux antisémites. Tous les prétendants à une médaille du concours Lépine de l’hypocrisie et du mensonge font appel à moi. Je protège de ma stature leurs affabulations trompeuses, leurs contrevérités ou leurs boniments. Je donne crédit à toutes leurs fourberies. Je m’arrange pour que leurs mensonges aient valeur de vérité.

Je me porte on ne peut mieux.

Oh époque bénie de la déchéance de la rationalité et du discernement. Tout se doit d’être concentré dans l’instant bruyant, fugace et futile qui bannit tout sens de l’écoute.

Oh temps sacré des individualismes. Les opinions personnelles ont valeur d’analyse. Chacun clame haut et fort sa vérité. L’important est de s’affirmer et tant pis si toute objectivation fait défaut. 

Oh période faste de la désinformation à grande échelle, du charlatanisme des discours simplistes des puissants. Ce ne sont que fables vulgaires, mais tellement appréciées par des troupeaux de brebis aveugles. Cette immense masse des bêlants aime céder au chant des sirènes et se repaît avec délectation de ces fourberies, ignorant les loups qui se cachent derrière mon tronc.

Cette ère glorieuse, dont je fais mon miel, renforce plus que jamais mes liens avec mes amis de toujours qui se nomment rumeur, ragot, infox, intox ou fake news. Illusionnistes nés, ils travestissent leur nom suivant les époques pour mieux cadrer avec l’air du temps.

Comme toujours, certains naïfs voudraient aujourd’hui voir les vraies vérités s’afficher. Mais qu’est-ce qu’une vraie vérité sinon celle qui est en phase avec sa propre perception des choses, en accord avec sa propre vision du monde et ses biais cognitifs.

Cette envie de vraie vérité est toutefois désormais bien vivace et je crains pour ma vie. Je sens que bientôt je serai coupé, débité en des planches qui formeront sous peu mon propre cercueil. Moi si austère, je ne serai plus que stères. Moi qui, pour leur dernier souffle, servis de support aux désespérés, je ne serai plus que corde.

Je suis cependant convaincu que ma mise à mort prochaine restera sans effet car toute vérité ne sera jamais bonne à dire. Après quelques tempêtes, je serai remplacé par l’un de mes plus jeunes voisins égocentriques qui, tout heureux de se voir au-devant de la scène, aura lui aussi à cœur de servir la cause du mensonge. Croyez-moi, pauvre humanité, il est pour vous encore loin le chemin vers l’arbre de la connaissance.

Il va falloir que je me bouge

Texte présenté au Musée Curtius le 08 mars 2019 dans le cadre de la journée des droits de la femme et du lancement de la revue littéraire Moment. Thématique de ce premier recueil (ouvrage collectif) :  » En 2019, en tant que femme, je me bouge ».

Il va bien falloir que je me bouge. Je suis pourtant si bien dans mon train-train quotidien.

Mais là, vraiment, Brigitte m’insupporte.

Depuis que je la fréquente, elle ne cesse de se plaindre de son patron, du coût de la vie et particulièrement des hommes. Tous des salops. Son ex surtout, Jean-Jacques. Je l’ai très peu connu, quatre mois environ. Un blaireau, un fils de pute selon elle. Je dois toutefois à l’honnêteté de dire que souvent c’est Brigitte qui donne le signal. La pauvre, elle a tellement besoin d’être rassurée sur son pouvoir de séduction. Elle ne sait pas rester seule. Aguicher les hommes la perdra, mais elle n’en a cure ni d’ailleurs vraiment conscience. Alors quand son existence part en vrille, elle préfère imputer à la gent masculine la source de tous ses malheurs et considérer celle-ci avec mépris.

Durant ses périodes noires, elle maudit la société tout entière. Elle me répète à l’envi qu’être femme est un combat. « Les femmes, vois-tu, n’ont quasi aucun droit sinon celui de se taire et de s’occuper des moutards ». Pourtant, moi je trouve si beau et si noble de s’occuper d’eux, de leur éducation pour qu’il puisse s’épanouir dans ce monde qui, malgré tous ses travers, renferme tellement de promesses de bonheur. N’est-ce pas merveilleux d’offrir son corps pour donner la vie, de nourrir de son sein la chair de sa propre chair ?

Là où je pense qu’il y a beauté et joie, Brigitte ne voit que souffrance et injustice. Cette perception du monde viendrait de son enfance. Son père souhaitait, semble-t-il, un garçon pour que la lignée soit prolongée et le nom maintenu. Par dépit, il aurait même choisi son prénom au hasard, un jour en lisant son journal. Heureusement, j’ai entendu à la télévision que désormais un enfant peut porter le nom de ses deux parents ; ce n’est que justice.

Depuis que Jean-Jacques est parti, Brigitte a bien du mal à joindre les deux bouts et se lamente sur le montant de son salaire qui, à responsabilité égale, est paraît-il moindre que celui d’un homme. Elle m’a dit ainsi que 89 % des milliardaires étaient des hommes. Ces hommes qui font et défont le monde, qui guerroient pour plus de pouvoir et d’argent. Ces hommes pour qui le sexe est un exutoire et non un hymne à la vie. Ces hommes qui, enclavés dans leur univers consumériste, saccagent allègrement air, terre et mer au point de mettre en péril le futur de notre belle planète bleue.

Pour Brigitte, à cause d’eux, l’existence n’est que menaces, surtout pour nous, sexe décrété injustement comme faible. C’est une angoissée pathologique qui toujours craint pour l’avenir ; qui a besoin d’être aimée, désirée, mais surtout rassurée.

Hier, elle a enfin choisi mon prénom. Il paraît que je m’appelle Prudence.

Il faut vraiment que je me bouge. Il me tarde de sortir de son ventre pour lui apporter ce rayon de soleil que j’ai au fond de mon cœur et pour faire taire tous ses préjugés.

J’en suis certaine, la vie est belle, même et peut-être surtout pour nous les femmes.

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Plaisirs redondants

Comme une voyante lui avait prédit à l’avance l’échec de son mariage, Antoine l’avait reporté à une date ultérieure.

Épouser la belle Josiane était pourtant une opportunité à saisir mais il opposa son veto à de quelconques vœux, conforté désormais dans l’idée du danger potentiel qu’une telle union représentait.

Josiane n’avait en effet jamais su s’autogérer elle-même. Elle travaillait comme secrétaire dans une société qui importait des gadgets de l’étranger. Elle était tellement stressée par ce travail qu’elle perdit ses cheveux, ses vrais cheveux et du se couvrir d’une fausse perruque.

Toujours sans le sou, des collègues charitables se cotisèrent à plusieurs pour lui payer ce parement capillaire. Harcelée depuis lors par son patron qui lui cherchait continuellement des poux, elle démissionna de ses fonctions car, selon elle, il était impossible de continuer à collaborer ensemble. 

Dépressive suite à ces événements, elle avait souhaité plusieurs fois se donner la mort en se suicidant, comme par exemple en choisissant de se jeter du toit d’un haut gratte-ciel. Mais elle n’en eut pas le courage et prit alors un revolver à barillet et visa sa tempe. Heureusement il s’agissait de fausses balles à blanc.

Le pire pour Antoine, était surtout qu’elle voulait avoir le monopole exclusif de son amour. Ce bon garçon n’était certes pas séduisant mais il ne faut pas se fier aux apparences extérieures. Il savait faire s’esclaffer de rire la gente féminine qui aimait à écouter ses plaisanteries comiques et qui en retour lui faisait don gratuit de quelques plaisirs libidineux. Il fut ainsi surpris un jour à l’improviste, avec la voisine sur laquelle il lorgnait depuis longtemps. Comme il y avait déjà eu des précédents par le passé, il eut droit à un tollé de protestations. Josiane cria fort et lui claqua bruyamment les portes au nez, lui répétant plusieurs fois qu’elle seule faisait tout pour optimiser au maximum leur amour. Celui lui faisait dresser ses cheveux sur la tête.

Depuis cet événement, elle le talonnait de près et exigeait d’être avertie à l’avance du but final de toutes sorties sujettes désormais à autorisation préalable. Il eut beau invoqué un taux d’alcoolémie élevé, lui dire que ce n’était qu’un petit détail dans leur vie de couple, un mauvais cauchemar, que plus jamais il n’inventerait de faux prétextes, qu’elle ne devait pas se baser sur des illusions trompeuses, que c’est un hasard imprévu qui avait fait en sorte qu’il se retrouve dans une telle situation, rien n’y fit.

Il se dit qu’une période de temps serait nécessaire pour oublier, qu’il faudrait la reconquérir par étapes successives puis qu’ensuite ils continueraient encore leur chemin à deux. Après quelques semaines, il lui proposa de partir en voyage et réserva même à l’avance un superbe hôtel à la côte, afin qu’ils fassent de longues marches à pied le long des dunes de sable, sous un ciel constellé d’étoiles, à la recherche d’un nouveau consensus commun, d’une unanimité totale de sentiments qui permettrait à leur amour de retrouver son apogée maximum. Une dépense somptuaire qui ne changea en rien la situation.

Il se trouva alors devant une double alternative. Soit il continuait dans de tels méandres sinueux, soit il redevenait le principal protagoniste de sa vie.   

Il commença d’abord par faire un tri sélectif parmi tous les sentiments qu’il avait pour Josiane. Considérant que sa seule et unique qualité était sa capacité à mitonner lentement de bons petits plats, il comprit qu’il n’y avait aucune perspective d’avenir avec elle. Il décida alors qu’un retour en arrière s’imposait et il la quitta donc.

Au jour d’aujourd’hui, il applaudit des deux mains sa décision même s’il regrette toujours au fond de lui que Josiane mourut d’une hémorragie sanguine en se coupant les veines.

Cette histoire, d’une triste banalité, sans intérêt, tant stylistiquement que sur le fond, nous rappelle surtout que les mots ont plaisir à collaborer ensemble, se marier ensemble, que ce soit lors de courtes allocutions ou de longs discours, par des répétitions redondantes appelées pléonasmes. Il y en est ainsi dans ce court texte qui n’en compte pas moins de soixante-neuf que vous retrouverez en italique à la page suivante.     

Didier Joris

16 octobre 2017

Les 69 plaisirs redondants

Comme une voyante lui avait prédit à l’avance l’échec de son mariage, Antoine l’avait reporté à une date ultérieure.

Épouser la belle Josiane était pourtant une opportunité à saisir mais il opposa son veto à de quelconques vœux, conforté désormais dans l’idée du danger potentiel qu’une telle union représentait.

Josiane n’avait en effet jamais su s’autogérer elle-même. Elle travaillait comme secrétaire dans une société qui importait des gadgets de l’étranger. Elle était tellement stressée par ce travail qu’elle perdit ses cheveux, ses vrais cheveux et du se couvrir d’une fausse perruque.

Toujours sans le sou, des collègues charitables se cotisèrent à plusieurs pour lui payer ce parement capillaire. Harcelée depuis lors par son patron qui lui cherchait continuellement des poux, elle démissionna de ses fonctions car, selon elle, il était impossible de continuer à collaborer ensemble

Dépressive suite à ces événements, elle avait souhaité plusieurs fois se donner la mort en se suicidant, comme par exemple enchoisissant de se jeter du toit d’un haut gratte-ciel. Mais elle n’en eut pas le courage et prit alors un revolver à barillet et visa sa tempe. Heureusement il s’agissait de fausses balles à blanc.

Le pire pour Antoine, était surtout qu’elle voulait avoir le monopole exclusif de son amour. Ce bon garçon n’était certes pas séduisant mais il ne faut pas se fier aux apparences extérieures. Il savait faire s’esclaffer de rire la gente féminine qui aimait à écouter ses plaisanteries comiques et qui en retour lui faisait don gratuit de quelques plaisirs libidineux. Il fut ainsi surpris un jour à l’improviste, avec la voisine sur laquelle il lorgnait depuis longtemps. Comme il y avait déjà eu des précédents par le passé, il eut droit à un tollé de protestations. Josiane cria fort et lui claqua bruyamment les portes au nez, lui répétant plusieurs fois qu’elle seule faisait tout pour optimiser au maximum leur amour. Celui lui faisait dresser ses cheveux sur la tête.

Depuis cet événement, elle le talonnait de près et exigeait d’être avertie à l’avance du but final de toutes sorties sujettes désormais à autorisation préalable. Il eut beau invoqué un taux d’alcoolémie élevé, lui dire que ce n’était qu’un petit détail dans leur vie de couple, un mauvais cauchemar, que plus jamais il n’inventerait de faux prétextes, qu’elle ne devait pas se baser sur des illusions trompeuses, que c’est un hasard imprévu qui avait fait en sorte qu’il se retrouve dans une telle situation, rien n’y fit.

Il se dit qu’une période de temps serait nécessaire pour oublier, qu’il faudrait la reconquérir par étapes successives puis qu’ensuite ils continueraient encore leur chemin à deux. Après quelques semaines, il lui proposa de partir en voyage et réserva même à l’avance un superbe hôtel à la côte, afin qu’ils fassent de longues marches à pied le long des dunes de sable, sous un ciel constellé d’étoiles, à la recherche d’un nouveau consensus commun, d’une unanimité totale de sentiments qui permettrait à leur amour de retrouver son apogée maximum. Une dépense somptuaire qui ne changea en rien la situation.

Il se trouva alors devant une double alternative. Soit il continuait dans de tels méandres sinueux, soit il redevenait le principal protagoniste de sa vie.  

Il commença d’abord par faire un tri sélectif parmi tous les sentiments qu’il avait pour Josiane. Considérant que sa seule et unique qualité était sa capacité à mitonner lentement de bons petits plats, il comprit qu’il n’y avait aucune perspective d’avenir avec elle. Il décida alors qu’un retour en arrière s’imposait et il la quitta donc.

Au jour d’aujourd’hui, il applaudit des deux mains sa décision même s’il regrette toujours au fond de lui que Josiane mourut d’une hémorragie sanguine en se coupant les veines.

Cette histoire, d’une triste banalité, sans intérêt, tant stylistiquement que sur le fond, nous rappelle surtout que les mots ont plaisir à collaborer ensemble, se marier ensemble, que ce soit lors de courtes allocutions ou de longs discours, par des répétitions redondantes appelées pléonasmes. Il y en est ainsi dans ce court texte qui n’en compte pas moins de soixante-neuf.     

Le Printemps

Texte présenté le 5 mars 2019 au Blues Sphère de Liège dans le cadre de la soirée mensuelle « Laisser dire » avec pour thématique le printemps

 

Moi ce que j’aime, ce sont les fruits.

J’aime les fruits car ils sont gorgés de vie.                         

Ils sont parfumés comme les femmes.

Les fruits, c’est toute ma vie.

C’est grâce à eux que modestement je la gagne.

Je ne suis pas bien riche. Cependant je suis heureux. J’ai pour tout bien une charrette et une balance…et puis surtout ma famille, ma mère. C’est pour eux que je vis, c’est pour eux que je travaille.

Mais je vis aussi d’espoir et de rêves. Je vis avec l’envie secrète de changer le monde. Il m’arrive souvent d’espérer plus de justice et de respect surtout vis-à-vis des plus faibles, des plus pauvres.

Les pauvres, j’en fais partie. Je ne demande pas être plaint et je ne nourris aucune envie vis-à-vis d’autrui. Qu’Allah m’en préserve, lui qui est mon réconfort.

Je veux seulement être reconnu pour qui je suis, un homme qui a droit au respect.

Les fruits, c’est toute ma vie.

Un jour ils ont confisqué ma charrette et ma balance. Ils m’ont dépouillé de ma recette. Ils m’ont giflé, m’ont insulté, m’ont humilié.

Ce sont eux, ces h’nouchas, ces misérables serpents rampants qui ont pris ma vie.

Ce jour-là mon cœur s’est enflammé ; il s’est rempli de haine.

La vengeance brûlait en moi, me dévorait de l’intérieur. Comme je suis un doux, j’ai fait taire ma colère en la retournant contre moi-même. Je me suis enflammé sans savoir que sous peu je mettrai le feu au monde arabe. Je suis devenu un symbole. Désormais des rues, des places et des bâtiments publiques portent le nom de Mohammed Bouazizi, mon nom.

Je n’avais rien demandé. Je voulais simplement ma charrette, mes fruits et ma balance.

Nous étions en décembre 2010 mais, quelle que soit la saison, à Paris, à Prague, à Sidi Bouzid ou à Tunis, les révolutions, comme les fruits, portent en elles le printemps.

Mohamed Bouazizi (arabe : محمد البوعزيزي), de son vrai nom1 Tarek Bouazizi (طارق محمد البوعزيزي), né le  à Sidi Bouzid et mort le  à Ben Arous, est un vendeur ambulant tunisien dont le suicide par immolation par le feu le  — il en meurt deux semaines plus tard — est à l'origine des émeutes qui concourent au déclenchement de la révolution tunisienne évinçant le président Zine el-Abidine Ben Ali du pouvoir, et sans doute par extension aux protestations et révolutions dans d'autres pays arabes connues sous le nom de Printemps arabe. (Wikipédia)
 
 

 

Saint-Valentin sans Valentin

Texte présenté le 5 février 2019 au Blues Sphère de Liège dans le cadre de la soirée mensuelle « Laisser dire » avec pour thématique la Saint valentin.

 

Non Jeannine, non ne m’interrompt pas.

Je sais, c’est la Saint-Valentin et comme chaque année, tu me demandes si je t’aime.

Je pourrais te rassurer et te dire oui comme à l’habitude, avec assurance, mais sans réelle conviction. Alors aujourd’hui, puisque tu te montres si insistante, j’ai décidé de ne plus faire mentir Cupidon.

C’est quoi aimer, Jeannine ?

Tu m’as admiré, c’est certain… du moins au temps de ma grandeur, lorsque j’étais courtisé par les puissants.

Toi-même, m’as-tu d’ailleurs jamais aimé ? 

Mais m’as-tu vraiment aimé Jeannine ?

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas.

Je pressens ce que tu vas dire. Que je te manipule encore et que je te renvoie à ta propre question sans apporter réponse à la tienne. Tu veux tellement exister au travers de mes yeux. Puisque tu veux savoir, tu vas savoir.

J’ai pris beaucoup de recul depuis mon départ vers cette nouvelle existence. J’ai comme on dit mûri.

La Saint-Valentin est pour moi maintenant la fête de mon propre amour, la célébration de l’estime de moi-même. Par le passé, je m’aimais d’un amour narcissique ne voyant de moi que le reflet rassurant d’un personnage idéalisé. L’inéluctable jugement que j’ai subi il y a peu m’a permis de m’apprécier à ma juste valeur. En m’acceptant et en m’aimant tel que je suis, j’ai enfin atteint la maturité nécessaire à la compréhension du véritable amour.

Que j’aie été ou non l’homme de ta vie, tout compte fait, maintenant je m’en fous.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Qu’est-ce qu’aimer autrui ? C’est je pense apprécier ses qualités et s’amuser de ses défauts.

C’est surtout en son absence, ressentir une sorte de vide et se réjouir de le revoir pour ne faire alors plus qu’un. C’est vivre ensemble les moments de l’existence avec un plaisir partagé et sans jamais s’ennuyer. Vois-tu Jeannine, lorsqu’on commence à se lasser de la présence de quelqu’un, la passion souvent concupiscente des premiers temps, celle que l’on prenait pour du véritable amour devient évanescente. Elle fait place à l’abnégation ou à un amour de convenance, au pire à l’indifférence. L’ennui est le pire ennemi de l’amour.

Si nous en sommes arrivés là, c’est sans doute en grande partie de ma faute. Je comprends ton désarroi, ta tristesse et ta colère lorsque je t’ai trompé avec ton amie Marie-Claire. Mais vois-tu, je m’ennuyais car nous n’avions pas réussi ensemble à réinventer l’enchantement des premiers instants.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Je savais qu’un jour ou l’autre cela finirait comme cela. Ton caractère entier, ton incapacité à gérer tes sentiments ne pouvaient nous mener qu’à cet extrême. Tu n’aurais jamais dû saisir ce couteau. Ce n’est pas l’atroce souffrance physique que j’ai ressentie lorsque tu me poignardas douze fois, mais le fait de te voir en prison qui m’a fait le plus mal.

Le jury fut heureusement clément et bientôt tu vas recouvrer la liberté.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Bientôt tu vas poser ton stylo.

C’est notre dernière séance d’écriture automatique car sous peu il me sera impossible d’encore communiquer avec toi. Je vais moi aussi, là où je suis, recouvrer la liberté. Je me suis amendé du fond du cœur et grâce à ton pardon je quitte le purgatoire dans trois jours pour aller vers d’autres cieux inaccessibles aux mortels dont tu fais toujours partie. N’essaye pas de me rejoindre. Il est trop tôt pour toi.

Peut-être nous retrouverons-nous dans une autre vie.

Sache que, de mon vivant, tu fus la seule femme qui vraiment compta pour moi.

Jean Jacques

Ton Valentin pour toujours.

 

 

Lettre à un facteur de risques

Chère Marcelle,

Tu t’interroges sur l’expression « facteur de risques » et tu m’en demandes l’origine, confiante dans ma probité quant à analyser le sens caché des choses.

Sache que les facteurs de risque sont issus des fruits du hasard qui poussent au petit bonheur la chance tout au long de notre chemin de vie.

Il faut y prendre garde car certains de ces fruits du destin présentent plus de périls que d’autres. C’est le cas bien sûr de la banane dont la pelure jetée sous nos pieds par des malfaisants nous entraîne vers une chute probable. Mais c’est de la pomme qu’il faut se méfier le plus, elle qui nous coupa du paradis terrestre. Croquer la pomme fut, comme tu le sais, l’interdit divin que l’homme prit le risque de braver ; le premier risque qu’il voulut courir. Il en fut pour ses frais puisqu’il fut chassé de l’Éden.

Ce que beaucoup ignorent, c’est que ce n’est pas un serpent qui tenta Adam et Ève mais un facteur. Oui un facteur ! Le premier que notre humanité ait connu qui, à l’instar de la sorcière dans Blanche Neige, présenta une pomme à Ève.

L’histoire n’a rien de romantique. Le brave fonctionnaire qui s’appelait Gabriel, à la fin d’une journée chargée, après avoir trinqué au café de la poste avec Belzébuth, se vit proposer par ce dernier de livrer un colis au couple originel. Un simple petit service.

Adam étant parti travailler de bonne heure dans la vigne du Seigneur, notre honnête préposé se retrouva face à Ève qui prenait son petit déjeuner en nuisette. Elle invita le facteur à déguster un café crème et ouvrit impatiemment le colis qui contenait la fameuse pomme.

« Dieu, que c’est beau », se dit-elle ! Que cela a l’air délicieux ! Par charité et pour adoucir son péché, elle préférera la partager avec le séduisant messager, subodorant que Dieu n’en aurait jamais vent.

Ce fut là une lourde erreur. Ève tomba enceinte et nombreux furent les animaux du paradis à reconnaître dans l’enfant les traits du facteur. Les plus jaloux ne purent s’empêcher d’en référer à la plus Haute Autorité ce dont ils auraient dû s’abstenir. Ils n’y gagnèrent en effet rien, obligés qu’ils furent de fuir avec Noé le chaos qui s’ensuivit. Toujours est-il que depuis lors il est de bon ton d’attribuer la paternité incertaine d’un enfant au préposé des postes.

Gabriel, baigné par la naïveté de la jeunesse et sa bonne foi, fut pardonné par le Divin et devint même son principal messager. Ève trouva le fruit tellement délicieux qu’elle préféra continuer à enfreindre les règles. Adam quant à lui, premier cocu de l’humanité, en fut marri et finit ses jours dans un monastère.

De cette histoire, il est clair que « risque » et « facteur » furent associés dans l’inconscient collectif au point d’y voir naître cette expression désormais fort usitée : « facteur de risques ». J’ajoute que risque prit au fil du temps un « s » car d’autres risques apparurent ensuite dans l’histoire de l’humanité mais ce fut toujours ce brave facteur qui en porta le chapeau.

Voilà donc la véritable origine de cette expression.

Au risque de te déplaire, je t’envoie cette missive par courriel car depuis que j’ai eu connaissance de cette histoire, je n’ai plus guère confiance dans les facteurs.

Avec mes meilleurs sentiments,

Mon coach

La grande mode est à l’heure actuelle d’avoir son coach personnel. Ses avis font sur vous autorité tant sa pratique est grande et ses techniques éprouvées pour atteindre l’harmonie. Il est donc aujourd’hui de bon ton, dans un univers qui, dit-on, perd ses repères, d’être coaché pour chercher et trouver les balises du bonheur.

J’ai pour ma part la chance d’avoir l’un des coachs les plus expérimentés que notre petite planète bleue ait connu. Je dis ça sans aucune flagornerie, mais certes avec une pointe de fierté.

Mon coach est une femme extraordinaire qui excelle dans ce domaine bien que n’ayant été formée par aucune institution certifiante. Elle n’appartient non plus à aucune religion ni philosophie malgré qu’elle ait, selon moi, intégré la quintessence de tous les messages de sagesse existant depuis l’avènement de la conscience humaine.

Mon coach, c’est l’histoire du monde qui l’a formée et a construit ses principes de vie. Ce sont les guerres, l’exil dans différents pays, plusieurs mariages, des enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants, les premiers aéronefs, l’apparition de la télévision, les premiers frigos et l’avènement de la société de consommation, une rencontre avec Picasso durant l’entre-deux-guerres et bien d’autres événements qui lui ont servi de terrain d’expérimentation pour se forger sa propre école doctrinale.

Mon coach a cent et trois ans et s’appelle Marie.

C’est l’une des femmes de ma vie et c’est avec elle que je partage chaque semaine un café agrémenté d’un spéculoos tout en dissertant des grandes et des petites choses de l’existence.

Vous sachant nombreux à adopter cette démarche de coaching, je me propose de vous divulguer les lignes de force sur lesquelles repose son approche. Elles sont très simples et pourtant difficiles à appliquer. Elles ont toutefois permis à Marie de vivre en harmonie avec elle-même et les autres pendant plus d’un siècle. Plus que des lignes de force, je pense qu’il s’agit de règles, mais fort limitées puisqu’elles ne sont qu’au nombre de trois.

La première est de vivre dans l’instant. Le passé est totalement révolu. Il a eu lieu et on ne peut donc le changer. Vivre dans le passé, même pour partager une expérience, n’a guère de sens et conduit souvent à une prison mentale avec pour barreaux la nostalgie, la mélancolie et les regrets ou pire, les remords. Quant au futur, nul ne sait vraiment de quoi il sera fait.

La seconde règle est de ne porter de jugement sur rien ni personne, pas même en pensées. Cela n’exclut bien sûr pas les appréciations objectives, mais chacun est comme il est et doit faire son chemin au mieux.

Elle ne donne ainsi jamais aucun avis sur une situation sauf si on lui en fait la demande et dans ce cas elle répond laconiquement : « tu me demandes ce que je ferais à ta place, mais je ne suis pas à ta place. Qu’est-ce que toi tu penses ? » Alors, sur base des solutions proposées, elle émet un avis prudent. « Si tu crois que c’est la bonne, essaye peut-être cette solution et puis tu verras. Si elle ne fonctionne pas comme tu le souhaites, il sera toujours temps d’en trouver une autre. »

Cette approche de l’autre et des événements n’est pas une carapace créée à la suite des nombreuses souffrances qu’elle a connues mais une volonté d’appréhender le monde comme un spectacle, en observateur et sans tomber dans le piège de l’ego, tout en ayant conscience du rôle que l’on a à y jouer. Il ne s’agit pas d’un point de vue égoïste, car elle est d’une compassion sans mesure pour la vie qui l’entoure.

« N’oublie jamais : agir et penser sans jugement par rapport aux autres et aux événements permet d’avoir le cœur léger » me dit-elle souvent.

Face aux malheurs du monde que lui déverse chaque jour son petit écran, je la soupçonne tout de même de trouver réconfort auprès de ses chats.

La troisième règle enfin est de ne manger que ce qu’elle aime et ce dont elle a besoin, uniquement lorsqu’elle en ressent l’envie. En tant qu’invitée, si son assiette est trop garnie à son goût, elle refusera gentiment de la terminer, disant simplement : « C’était délicieux, mais j’ai vraiment mangé en suffisance… Il faut toujours laisser une petite place. » En agissant de la sorte, elle fait véritablement honneur à la nourriture et prouve surtout l’importance d’être réellement à l’écoute de son corps.

Ces trois piliers lui ont permis non pas de vivre, mais d’exister, en excellente santé physique et psychique, en harmonie parfaite avec les autres et avec son environnement.

Trois piliers de vie et un adage qui tient en trois mots : « Vive la vie ! ».

Marie sait qu’un jour pourtant la mort viendra mais elle n’en parle pas.

Son unique certitude, sans doute, est qu’elle partira dans l’instant, le ventre creux et le cœur léger.

D Joris

Liège, le 25 janvier 2015

Mon amie Marie a quitté le monde le 24 mai 2018. Quelques semaines plus tard, elle aurait eu 107 ans. Un personnage hors du commun, à l’existence romanesque. J’eus la grande chance croiser son chemin.