Lettre à un facteur de risques

Chère Marcelle,

Tu t’interroges sur l’expression « facteur de risques » et tu m’en demandes l’origine, confiante dans ma probité quant à analyser le sens caché des choses.

Sache que les facteurs de risque sont issus des fruits du hasard qui poussent au petit bonheur la chance tout au long de notre chemin de vie.

Il faut y prendre garde car certains de ces fruits du destin présentent plus de périls que d’autres. C’est le cas bien sûr de la banane dont la pelure jetée sous nos pieds par des malfaisants nous entraîne vers une chute probable. Mais c’est de la pomme qu’il faut se méfier le plus, elle qui nous coupa du paradis terrestre. Croquer la pomme fut, comme tu le sais, l’interdit divin que l’homme prit le risque de braver ; le premier risque qu’il voulut courir. Il en fut pour ses frais puisqu’il fut chassé de l’Éden.

Ce que beaucoup ignorent, c’est que ce n’est pas un serpent qui tenta Adam et Ève mais un facteur. Oui un facteur ! Le premier que notre humanité ait connu qui, à l’instar de la sorcière dans Blanche Neige, présenta une pomme à Ève.

L’histoire n’a rien de romantique. Le brave fonctionnaire qui s’appelait Gabriel, à la fin d’une journée chargée, après avoir trinqué au café de la poste avec Belzébuth, se vit proposer par ce dernier de livrer un colis au couple originel. Un simple petit service.

Adam étant parti travailler de bonne heure dans la vigne du Seigneur, notre honnête préposé se retrouva face à Ève qui prenait son petit déjeuner en nuisette. Elle invita le facteur à déguster un café crème et ouvrit impatiemment le colis qui contenait la fameuse pomme.

« Dieu, que c’est beau », se dit-elle ! Que cela a l’air délicieux ! Par charité et pour adoucir son péché, elle préférera la partager avec le séduisant messager, subodorant que Dieu n’en aurait jamais vent.

Ce fut là une lourde erreur. Ève tomba enceinte et nombreux furent les animaux du paradis à reconnaître dans l’enfant les traits du facteur. Les plus jaloux ne purent s’empêcher d’en référer à la plus Haute Autorité ce dont ils auraient dû s’abstenir. Ils n’y gagnèrent en effet rien, obligés qu’ils furent de fuir avec Noé le chaos qui s’ensuivit. Toujours est-il que depuis lors il est de bon ton d’attribuer la paternité incertaine d’un enfant au préposé des postes.

Gabriel, baigné par la naïveté de la jeunesse et sa bonne foi, fut pardonné par le Divin et devint même son principal messager. Ève trouva le fruit tellement délicieux qu’elle préféra continuer à enfreindre les règles. Adam quant à lui, premier cocu de l’humanité, en fut marri et finit ses jours dans un monastère.

De cette histoire, il est clair que « risque » et « facteur » furent associés dans l’inconscient collectif au point d’y voir naître cette expression désormais fort usitée : « facteur de risques ». J’ajoute que risque prit au fil du temps un « s » car d’autres risques apparurent ensuite dans l’histoire de l’humanité mais ce fut toujours ce brave facteur qui en porta le chapeau.

Voilà donc la véritable origine de cette expression.

Au risque de te déplaire, je t’envoie cette missive par courriel car depuis que j’ai eu connaissance de cette histoire, je n’ai plus guère confiance dans les facteurs.

Avec mes meilleurs sentiments,

Mon coach

La grande mode est à l’heure actuelle d’avoir son coach personnel. Ses avis font sur vous autorité tant sa pratique est grande et ses techniques éprouvées pour atteindre l’harmonie. Il est donc aujourd’hui de bon ton, dans un univers qui, dit-on, perd ses repères, d’être coaché pour chercher et trouver les balises du bonheur.

J’ai pour ma part la chance d’avoir l’un des coachs les plus expérimentés que notre petite planète bleue ait connu. Je dis ça sans aucune flagornerie, mais certes avec une pointe de fierté.

Mon coach est une femme extraordinaire qui excelle dans ce domaine bien que n’ayant été formée par aucune institution certifiante. Elle n’appartient non plus à aucune religion ni philosophie malgré qu’elle ait, selon moi, intégré la quintessence de tous les messages de sagesse existant depuis l’avènement de la conscience humaine.

Mon coach, c’est l’histoire du monde qui l’a formée et a construit ses principes de vie. Ce sont les guerres, l’exil dans différents pays, plusieurs mariages, des enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants, les premiers aéronefs, l’apparition de la télévision, les premiers frigos et l’avènement de la société de consommation, une rencontre avec Picasso durant l’entre-deux-guerres et bien d’autres événements qui lui ont servi de terrain d’expérimentation pour se forger sa propre école doctrinale.

Mon coach a cent et trois ans et s’appelle Marie.

C’est l’une des femmes de ma vie et c’est avec elle que je partage chaque semaine un café agrémenté d’un spéculoos tout en dissertant des grandes et des petites choses de l’existence.

Vous sachant nombreux à adopter cette démarche de coaching, je me propose de vous divulguer les lignes de force sur lesquelles repose son approche. Elles sont très simples et pourtant difficiles à appliquer. Elles ont toutefois permis à Marie de vivre en harmonie avec elle-même et les autres pendant plus d’un siècle. Plus que des lignes de force, je pense qu’il s’agit de règles, mais fort limitées puisqu’elles ne sont qu’au nombre de trois.

La première est de vivre dans l’instant. Le passé est totalement révolu. Il a eu lieu et on ne peut donc le changer. Vivre dans le passé, même pour partager une expérience, n’a guère de sens et conduit souvent à une prison mentale avec pour barreaux la nostalgie, la mélancolie et les regrets ou pire, les remords. Quant au futur, nul ne sait vraiment de quoi il sera fait.

La seconde règle est de ne porter de jugement sur rien ni personne, pas même en pensées. Cela n’exclut bien sûr pas les appréciations objectives, mais chacun est comme il est et doit faire son chemin au mieux.

Elle ne donne ainsi jamais aucun avis sur une situation sauf si on lui en fait la demande et dans ce cas elle répond laconiquement : « tu me demandes ce que je ferais à ta place, mais je ne suis pas à ta place. Qu’est-ce que toi tu penses ? » Alors, sur base des solutions proposées, elle émet un avis prudent. « Si tu crois que c’est la bonne, essaye peut-être cette solution et puis tu verras. Si elle ne fonctionne pas comme tu le souhaites, il sera toujours temps d’en trouver une autre. »

Cette approche de l’autre et des événements n’est pas une carapace créée à la suite des nombreuses souffrances qu’elle a connues mais une volonté d’appréhender le monde comme un spectacle, en observateur et sans tomber dans le piège de l’ego, tout en ayant conscience du rôle que l’on a à y jouer. Il ne s’agit pas d’un point de vue égoïste, car elle est d’une compassion sans mesure pour la vie qui l’entoure.

« N’oublie jamais : agir et penser sans jugement par rapport aux autres et aux événements permet d’avoir le cœur léger » me dit-elle souvent.

Face aux malheurs du monde que lui déverse chaque jour son petit écran, je la soupçonne tout de même de trouver réconfort auprès de ses chats.

La troisième règle enfin est de ne manger que ce qu’elle aime et ce dont elle a besoin, uniquement lorsqu’elle en ressent l’envie. En tant qu’invitée, si son assiette est trop garnie à son goût, elle refusera gentiment de la terminer, disant simplement : « C’était délicieux, mais j’ai vraiment mangé en suffisance… Il faut toujours laisser une petite place. » En agissant de la sorte, elle fait véritablement honneur à la nourriture et prouve surtout l’importance d’être réellement à l’écoute de son corps.

Ces trois piliers lui ont permis non pas de vivre, mais d’exister, en excellente santé physique et psychique, en harmonie parfaite avec les autres et avec son environnement.

Trois piliers de vie et un adage qui tient en trois mots : « Vive la vie ! ».

Marie sait qu’un jour pourtant la mort viendra mais elle n’en parle pas.

Son unique certitude, sans doute, est qu’elle partira dans l’instant, le ventre creux et le cœur léger.

D Joris

Liège, le 25 janvier 2015

Mon amie Marie a quitté le monde le 24 mai 2018. Quelques semaines plus tard, elle aurait eu 107 ans. Un personnage hors du commun, à l’existence romanesque. J’eus la grande chance croiser son chemin.