Chien et vie de chien

Texte présenté au Blues Sphère le 1 octobre 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Le chien ».

C’est par un temps de chien que j’ai rencontré Ginette,

un temps à ne pas mettre un chien dehors.

Au début, nous nous accordions comme chien et chat.

J’étais comme un chien fou,

comme un jeune chien.

Puis au fil du temps, caresse de chien donne des puces.

Je dus me donner un mal de chien

pour supporter son humeur de chien.

Je devins le chien-chien de Madame.

Elle me fit vivre une telle vie de chien

que nous devinrent comme chien et chat.

Un soir d’hiver, entre chien et loup,

je l’ai surprise avec son ex, Paul, un maître-chien

toujours en chien d’arrêt

face aux femmes qui ont du chien.

Il n’avait pourtant pas la tête d’un chien savant,

plutôt toujours celle d’un chien battu.

J’arrivais comme un chien dans un jeu de quilles.

Ils dormaient là tous deux, en chien de fusil,

dans le grenier, sous le chien-assis.

Quelle chienne !

J’en étais malade comme un chien.

car je ne suis pas du style à donner ma part au chien.

On s’est regardé en chiens de faïence

et Paul a alors osé me parler comme à un chien.

Quel chien !

Mais chien qui aboie ne mord pas

et je lui gardais un chien de ma chienne.

J’ai tiré sur le chien de mon revolver.

Il ne méritait de mourir que comme un chien.

Demain, dans la revue des chiens écrasés,

je serai jeté aux chiens mais

les chiens aboient, la caravane passe.

Qu’il soit chien de garde,

Chien de traîneau,

Chien policier,

Chien de berger,

Chien guide ou chien d’aveugle,

Chien sauveteur,

Chien pisteur,

Chien de chasse,

Chien d’avalanche,

Chien d’attelage,

Chien truffier,

Chien de cirque,

Chien à sa mémé,

Qui plus est maître-chien,

La politesse, nom d’un chien,

ce n’est pas fait pour les chiens.

La rentrée des classes

Texte présenté au Blues Sphère le 3 septembre 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « La rentrée des classes »

Chaque année, à la mi-août, maman et moi allons chez Cora pour préparer la rentrée des classes. J’achète de nouveaux BIC, de nouveaux cahiers et un journal de classe. On en profite aussi pour m’acheter de nouveaux habits. C’est une période que je n’aime guère car ça sent tout doucement la fin des vacances qui approchent. Il est vrai que durant les deux mois de congé, j’en profite pour faire l’école buissonnière, ce qui m’est interdit durant l’année scolaire. J’aime tellement aller me balader dans les bois. A la fin de l’été, je suis naturellement un peu triste mais maman me console et m’encourage. « Ça te changera de retourner au collège. De toute façon, il va bientôt faire mauvais et tu commençais à t’ennuyer ». C’est malgré tout toujours le cœur gros que j’attends le jour de la rentrée.

Dès le 1er septembre, chaque matin,
maman me prépare mes tartines pour midi et un petit goûter. Puis, sur le pas de
la porte, elle me souhaite une bonne journée et m’embrasse sur le front. «
Travaille bien mon chéri et soit prudent. Prends bien soin de toi. À tout à
l’heure ». Elle se tracasse toujours maman, surtout pour moi qui suis son
unique enfant. Elle a aussi peur que je fasse de mauvaises fréquentations et
elle n’aime pas trop me voir avec des filles.

De toute façon, les filles
m’intéressent, mais de loin. Je crois qu’elles me font peur ou alors, si je
m’en éloigne, c’est peut-être pour ne pas faire de la peine à maman. Un jour,
je lui ai parlé de Marielle, une voisine avec qui je prends le bus chaque matin.
Ma voix a sans doute trahi quelque émotion car j’ai vu que cela faisait de la
peine à maman. Je n’aime pas lui faire de la peine surtout depuis que papa est
mort. C’était l’année dernière. Ce fut terrible pour moi, d’autant que quelques
mois auparavant, Peggy, la petite chienne que mes parents m’avaient offerte à
Noël avait été écrasée devant notre porte.

J’ai été fort affecté par le départ
de papa. Il me manque. Seul dans ma chambre, il m’arrive souvent de pleurer, en
silence, le visage enfoui dans l’oreiller, pour ne pas que maman m’entende et que
sa peine soit ravivée. À l’école, Monsieur le directeur a bien vu que ça
n’allait pas et m’a même appelé un jour dans son bureau. Il m’a dit qu’il
comprenait mon chagrin, qu’un papa c’était irremplaçable ; que lui aussi
avait perdu le sien il y a peu. Il m’a encouragé à tenir bon, à soutenir maman,
à m’impliquer plus encore dans mon travail journalier et à lire beaucoup. «
Lire est sans doute le meilleur remède pour faire son deuil » m’a-t-il dit.
J’ai suivi son conseil et je lis tout ce qui me passe par la main. Il a raison
Monsieur le directeur, ça aide. Depuis que papa n’est plus là, c’est moi qui,
au retour de l’école, fait les courses. J’aime les sucreries mais maman ne veut
pas que j’en achète. Elle dit que ça provoque le diabète, que depuis tout petit
j’ai une addiction au sucre et que, sans doute, je cherche à combler un manque.
Elle se culpabilise et elle pleure de me voir si gros. Alors je fais attention.
C’est vrai que tous mes copains m’appellent Obélix.

En juin, juste avant les vacances, j’étais
très heureux. Monsieur l’Abbé Brion et Frère Charles ont décidé de créer une
chorale à l’école. Elle s’appelle les Rossignolets. J’ai été auditionné et ils
ont trouvé que j’avais vraiment une très belle voix.  J’ai été choisi comme soprano. Maman en a été
très fière. Elle m’a dit : « Je te félicite mon grand. Papa aurait été
tellement heureux tu sais ». J’ai bien vu que cela lui faisait plaisir à maman
et à moi aussi d’ailleurs. J’ai hâte de rejoindre la chorale.

Bientôt, nous serons donc le 1er
septembre. Chose amusante, je suis né le 1er septembre et chaque année je suis
fêté à la rentrée des classes. Au collège, je suis le seul à être né un 1er
septembre. Je suis donc ce jour-là le petit roi d’un jour, comme celui qui
trouve la fève dans la galette des rois à l’épiphanie.

Cela me semblera étrange quand dans
cinq ans ce sera la dernière fois. J’ai compté. En 2024, cela sera ma dernière
année au collège. Cela fera 38 ans passés dans ces murs. 2024, ma dernière
année à l’école avant que je sois retraité. J’espère que maman sera toujours là
afin que je puisse enfin être auprès d’elle toute la journée.

Ginette et Germaine

Texte présenté au Blues Sphère le 4 juin 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec « le soleil » pour thématique imposée.
 

Ginette et moi, c’est une longue histoire. Trente-cinq ans de mariage.

Trente-cinq années d’habitudes bercées par l’apaisement du train-train quotidien.

 

Si je consens à cet univers sans couleur, c’est qu’il m’apporte la paisibilité propre aux apathiques qui prennent plaisir à regarder la vie comme un spectacle, évitant ainsi d’être véritablement acteur de leur existence. Ginette, elle, est plutôt du genre metteur en scène. Elle apprécie que le destin soit régenté suivant son bon vouloir et possède ce côté rassurant spécifique aux femmes de caractère psychorigides qui aiment à prendre toutes les décisions, grandes ou petites. Cela me convient parfaitement et me place dans une situation de confort dans laquelle se repaît mon indolence.

 

À vrai dire, c’est Ginette qui m’a choisi. Non pour mon intelligence, car l’honnêteté m’impose d’affirmer que j’en suis totalement dépourvu. Pas non plus pour un physique avantageux. Trapu et bedonnant depuis ma plus tendre enfance, mon corps n’a jamais éveillé que mépris et sarcasme même si, je dois l’avouer, je suis membré comme un étalon. C’est là d’ailleurs le seul cadeau que me fit dame nature. Ne parlons pas de ma vaillance au travail, elle est en ligne avec la langueur qui m’anime. De plus, je ne fais preuve d’aucun trait d’esprit. Je n’ai aucun sens de la dérision et encore moins de l’autodérision. Bref, malgré la caractéristique équine que je viens de mentionner, je suis ce qu’il est convenu d’appeler une couille molle.

 

Si Ginette m’a choisi, c’est parce que je lui rappelais son père. Un gentil, un consensuel de naissance l’Alfred ; un homme sans problème et qui surtout n’en cherchait pas. Bref, le genre bonne pâte et bonne poire qui, comme moi, offrent aux contempteurs la joie facile de nourrir le surdimensionnement de leur ego. Sachez que je n’en ai cure. Croyez-moi, il y a bien du confort en une existence de semi-protozoaire… même si aujourd’hui, ma vie a totalement basculé.

 

Mais, revenons à Ginette. Jeune, je la trouve à mon goût bien que, comme je l’ai signalé, c’est elle qui a jeté son dévolu sur moi. Comme à l’habitude, je n’ai fait montre d’aucune résistance me laissant emporter par la vague du destin. J’avoue que la fermeté de ses chairs et son sens de l’initiative dans la recherche de la volupté contrebalançaient largement ses perpétuelles récriminations à mon égard. Mais le temps a fait son œuvre et tant son sadisme que mon masochisme sont entrés dans un état de léthargie que même les dernières générations de sexe-toys n’ont pu réveiller. Depuis longtemps, les plaisirs érotiques ne compensent plus chez moi l’humeur chagrine et les éternelles admonestations de celle qui régente ma vie.

 

Ce qui a l’art de m’agacer au plus haut point, surtout depuis quelques mois, c’est son côté nécromancienne avec une prédisposition à toujours vouloir prévoir les événements fâcheux de mon existence. Un don qu’elle tient de sa mère. Il n’y a pas une heure sans que j’entende à propos de tout et de rien :

 

        • Je te l’avais bien dit !                                
        • Je ne te l’avais pas dit ?    
        • Qu’est-ce que je t’avais dit
        • Je le savais depuis longtemps
        • Je l’avais deviné
        • Je t’avais averti
        • Ça devait arriver, bien sûr.
        • Quand on te le dit
        • Je l’avais senti, pas vrai !
        • Qui avait encore une fois raison ?

Toujours à prédire mon avenir la Ginette. Maintenant que je suis pensionné, cette propension à la divination m’agace au plus haut point, mais il paraît que c’est pour mon bien.

 

Et puis aujourd’hui, une brèche s’est ouverte en moi. Une sourde colère a pris naissance au sein de mes couilles molles avec une irrépressible envie de lui faire rendre gorge à cette pintade.

 

Alors j’ai commencé par la gifler. Deux bonnes claques sur chaque face de sa salle tronche. « Et celle-là, tu l’as vu venir ? » « Et celle-là ? » « Deux pour le prix d’une ! Tu les avais prévues celles-là ? ». Je lui ai ensuite labouré son gros bide à coups de taloches. « Et ceux-ci, tu savais aussi qu’ils étaient pour toi ? Tu l’avais deviné, madame l’astrologue ? ». « Le libre arbitre, ça te dit quelque chose, Madame je sais tout ? ».

 

Puis j’ai pris un couteau, le grand, celui qui sert à couper le rôti et je l’ai égorgée afin de ne plus jamais entendre ses prévisions à deux balles associées à ses chapelets de reproches.

 

Ensuite je me suis assis et tandis que l’odeur métallique du sang visqueux de Ginette se répandait dans la cuisine, je me suis servi une tasse de café. Je me suis laissé aller à rêver d’une vie nouvelle en écoutant Europe 1 qui diffusait les derniers tubes à la mode. Après ce furent les informations, puis l’émission d’astrologie animée par Madame Soleil, une émission que jamais ne manquait Ginette.

 

Germaine Soleil, la pythie fréquentée par le Tout-Paris. La reine de l’horoscope. Celle qui lit l’avenir comme un curé lit son bréviaire. Celle qui conseille tant les gens modestes que les plus grands de ce monde. Même Georges Pompidou, Président de la République, a avoué ne pas lui arriver à la cheville.

 

Je me suis dit qu’après avoir enterré Ginette dans le jardin, il serait peut-être judicieux que je la contacte, Madame Soleil, afin de savoir ce que l’avenir me réserve.

 

Qui est Madame Soleil ?

Née le 18 juillet 1913, Germaine Soleil a été, dès son plus jeune âge, initiée par son père à l’observation des astres. Cependant, la petite fille ne rêvait pas de devenir astrologue mais médecin. La mort prématurée de ses parents et les difficultés financières la firent renoncer à ses projets, et elle s’orienta vers des études de dactylographie, plus courtes et moins onéreuses. Après avoir exercé le métier de secrétaire, elle se maria avec Gaston Fargeas, dont elle eut quatre enfants. Elle ouvrit ensuite un magasin de lingerie, mais les astres ne la soutenant pas, l’affaire périclita et Germaine Soleil chercha une autre voie.

Sa tante Rachel était diseuse de bonne aventure et avait une roulotte à Paris. Elle initia sa nièce aux secrets de la voyance et de l’astrologie.

Elle s’est fait connaître dans les milieux mondains après avoir ouvert un cabinet d’astrologie où elle prédisait l’avenir à des politiciens et d’autres personnalités.

Parmi eux, Paul Meurisse qui était directeur artistique d’Europe 1. Il lui proposa d’animer un horoscope matinal sur les ondes de la radio la plus populaire de l’époque. Le 14 septembre 1970, elle débute une émission quotidienne où elle fait part de ses analyses astrologiques. Ce rendez-vous sera programmé durant 23 ans jusqu’en septembre 1993.

Le président français Georges Pompidou y fera même allusion en répondant à un journaliste lors d’une conférence de presse « Je ne suis pas Madame Soleil ! ». L’expression est devenue populaire par la suite.

Madame Soleil a également fait des apparitions dans le Club Dorothée sur TF1. Elle est décédée à Paris à l’âge de 83 ans, le 27 octobre 1996 et a été inhumée à Levallois-Perret.

 Source : fr.wikipedia.org / aufeminin.com

Bonne Fête Maman

Texte présenté au Blues Sphère le 7 mai 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thématique la fête des Mères.

 

Chère maman,

Cela fait longtemps que nous ne nous sommes plus parlé. Bien plus que les circonstances et le cours de la vie, ce sont sans doute, et je l’admets, mes nombreux défauts qui eurent raison de notre relation.

Mes mensonges d’abord, dès mes premiers balbutiements, puis mon hypocrisie qui s’installa au fil du temps. Mon égoïsme également, lié à une avarice que tu abhorres.

Ne parlons pas mes penchants sexuels aux multiples facettes qui t’ont toujours répugné, toi pour qui la fornication jubilatoire sera toujours tabou.

Tu as eu aussi l’art de réduire mes joyeuses libations à de l’ivrognerie même si je le concède, mon alcoolique mondain me porte souvent à des excès qui empoisonnent mon entourage. Être mondain, voici également un reproche que tu m’adresses, moi que tu considères comme un être superficiel et orgueilleux.

Pour conforter ta répugnance à mon égard, sache que depuis peu je fume des pétards et fréquente avec assiduité les casinos. Mes maîtresses me disent que mon addiction au jeu me perdra. Comme du reste, je n’en ai cure.

Mais toi qui me juges ainsi, qu’as-tu fait de ta vie ?

Je ne t’ai jamais connue qu’en peignoir jusqu’au mitan du jour puis flânant dans les boutiques ou prenant le thé avec tes amies. J’ai passé mon enfance à te voir traîner ta langueur en émettant des jugements de bien-pensante sur tout acte posé par autrui. C’est la sans doute ton passe-temps favori avec te manucurer. Ne rien foutre et critiquer tes semblables en restant vautrer dans ton divan avec pour seule compagne cette indolence travestie en dépression, telle est ton existence. Tes seuls plaisirs se résument encore aujourd’hui à lire des romans-photos et à choisir le menu des repas confectionnés par Josette, notre bonne.

C’est sous couvert d’une dépression teintée de migraines récurrentes que tu réduisais à portion congrue tes devoirs conjugaux au grand dam de papa qui pourtant te resta fidèle. Malgré ton peu de dispositions aux plaisirs de la chair, je me suis un jour invité dans ce monde et neuf mois plus tard tu fus bien forcée de faire face et d’assumer le travail de l’accouchement ; le seul effort auquel tu n’ais pu te soustraire durant toute ton existence.

Comme tu aimes le clamer partout, je ne suis qu’une boule de vices et je te fais honte.

J’ai la chance aujourd’hui d’en comprendre l’origine.

Ce ne fut pas toi qui m’a engendré mais l’oisiveté qui t’habite ; cette délicieuse paresse que j’ai héritée de toi, qui remplit tout mon être et que j’affectionne par-dessus tout.

Or comme tu le sais, l’oisiveté est mère de tous les vices.

C’est donc à elle, ma vrai bienheureuse génitrice, et non à toi que je souhaite aujourd’hui une excellente fête des mamans.

Georges

L’arbre

Texte présenté au Blues Sphère le 9 avril 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thématique « l’arbre ».

Les arbres contiennent en eux une grande part d’humanité. En s’enfonçant au cœur des forêts, les ermites savent d’ailleurs qu’ils trouveront en leur compagnie bienveillante, calme et sérénité. S’ils ont un sens inné de l’entraide et la bonne intelligence de toujours faire corps, les arbres ont aussi leur caractère. Certains sont plus taciturnes, d’autres plus tristes, certains sont bruyants, d’autres plus effacés.

Et comme dans les sociétés humaines, il en est qui doivent s’affirmer plus que d’autres, prendre le dessus sur la masse et se mettre au-devant de la scène par narcissisme et besoin de reconnaissance. Souvent, il s’agit de grands chênes ou de grands hêtres à la carrure de bûcheron et situés à l’orée de la forêt. Ils prétendent jouer un rôle protecteur, mais ce qu’ils affectionnent, c’est d’être sous les feux de la rampe. Leur prestance en impose et fait de l’ombre à leurs congénères.

J’en parle à l’aise. Je suis l’un d’eux. Le plus connu de tous d’ailleurs. J’ai 133 ans et depuis bientôt un demi-siècle je suis l’arbre qui cache la forêt. Sous ma frondaison, je dissimule les faux antiracistes, les faux antifascistes, les faux antisémites. Tous les prétendants à une médaille du concours Lépine de l’hypocrisie et du mensonge font appel à moi. Je protège de ma stature leurs affabulations trompeuses, leurs contrevérités ou leurs boniments. Je donne crédit à toutes leurs fourberies. Je m’arrange pour que leurs mensonges aient valeur de vérité.

Je me porte on ne peut mieux.

Oh époque bénie de la déchéance de la rationalité et du discernement. Tout se doit d’être concentré dans l’instant bruyant, fugace et futile qui bannit tout sens de l’écoute.

Oh temps sacré des individualismes. Les opinions personnelles ont valeur d’analyse. Chacun clame haut et fort sa vérité. L’important est de s’affirmer et tant pis si toute objectivation fait défaut. 

Oh période faste de la désinformation à grande échelle, du charlatanisme des discours simplistes des puissants. Ce ne sont que fables vulgaires, mais tellement appréciées par des troupeaux de brebis aveugles. Cette immense masse des bêlants aime céder au chant des sirènes et se repaît avec délectation de ces fourberies, ignorant les loups qui se cachent derrière mon tronc.

Cette ère glorieuse, dont je fais mon miel, renforce plus que jamais mes liens avec mes amis de toujours qui se nomment rumeur, ragot, infox, intox ou fake news. Illusionnistes nés, ils travestissent leur nom suivant les époques pour mieux cadrer avec l’air du temps.

Comme toujours, certains naïfs voudraient aujourd’hui voir les vraies vérités s’afficher. Mais qu’est-ce qu’une vraie vérité sinon celle qui est en phase avec sa propre perception des choses, en accord avec sa propre vision du monde et ses biais cognitifs.

Cette envie de vraie vérité est toutefois désormais bien vivace et je crains pour ma vie. Je sens que bientôt je serai coupé, débité en des planches qui formeront sous peu mon propre cercueil. Moi si austère, je ne serai plus que stères. Moi qui, pour leur dernier souffle, servis de support aux désespérés, je ne serai plus que corde.

Je suis cependant convaincu que ma mise à mort prochaine restera sans effet car toute vérité ne sera jamais bonne à dire. Après quelques tempêtes, je serai remplacé par l’un de mes plus jeunes voisins égocentriques qui, tout heureux de se voir au-devant de la scène, aura lui aussi à cœur de servir la cause du mensonge. Croyez-moi, pauvre humanité, il est pour vous encore loin le chemin vers l’arbre de la connaissance.

Il va falloir que je me bouge

Texte présenté au Musée Curtius le 08 mars 2019 dans le cadre de la journée des droits de la femme et du lancement de la revue littéraire Moment. Thématique de ce premier recueil (ouvrage collectif) :  » En 2019, en tant que femme, je me bouge ».

Il va bien falloir que je me bouge. Je suis pourtant si bien dans mon train-train quotidien.

Mais là, vraiment, Brigitte m’insupporte.

Depuis que je la fréquente, elle ne cesse de se plaindre de son patron, du coût de la vie et particulièrement des hommes. Tous des salops. Son ex surtout, Jean-Jacques. Je l’ai très peu connu, quatre mois environ. Un blaireau, un fils de pute selon elle. Je dois toutefois à l’honnêteté de dire que souvent c’est Brigitte qui donne le signal. La pauvre, elle a tellement besoin d’être rassurée sur son pouvoir de séduction. Elle ne sait pas rester seule. Aguicher les hommes la perdra, mais elle n’en a cure ni d’ailleurs vraiment conscience. Alors quand son existence part en vrille, elle préfère imputer à la gent masculine la source de tous ses malheurs et considérer celle-ci avec mépris.

Durant ses périodes noires, elle maudit la société tout entière. Elle me répète à l’envi qu’être femme est un combat. « Les femmes, vois-tu, n’ont quasi aucun droit sinon celui de se taire et de s’occuper des moutards ». Pourtant, moi je trouve si beau et si noble de s’occuper d’eux, de leur éducation pour qu’il puisse s’épanouir dans ce monde qui, malgré tous ses travers, renferme tellement de promesses de bonheur. N’est-ce pas merveilleux d’offrir son corps pour donner la vie, de nourrir de son sein la chair de sa propre chair ?

Là où je pense qu’il y a beauté et joie, Brigitte ne voit que souffrance et injustice. Cette perception du monde viendrait de son enfance. Son père souhaitait, semble-t-il, un garçon pour que la lignée soit prolongée et le nom maintenu. Par dépit, il aurait même choisi son prénom au hasard, un jour en lisant son journal. Heureusement, j’ai entendu à la télévision que désormais un enfant peut porter le nom de ses deux parents ; ce n’est que justice.

Depuis que Jean-Jacques est parti, Brigitte a bien du mal à joindre les deux bouts et se lamente sur le montant de son salaire qui, à responsabilité égale, est paraît-il moindre que celui d’un homme. Elle m’a dit ainsi que 89 % des milliardaires étaient des hommes. Ces hommes qui font et défont le monde, qui guerroient pour plus de pouvoir et d’argent. Ces hommes pour qui le sexe est un exutoire et non un hymne à la vie. Ces hommes qui, enclavés dans leur univers consumériste, saccagent allègrement air, terre et mer au point de mettre en péril le futur de notre belle planète bleue.

Pour Brigitte, à cause d’eux, l’existence n’est que menaces, surtout pour nous, sexe décrété injustement comme faible. C’est une angoissée pathologique qui toujours craint pour l’avenir ; qui a besoin d’être aimée, désirée, mais surtout rassurée.

Hier, elle a enfin choisi mon prénom. Il paraît que je m’appelle Prudence.

Il faut vraiment que je me bouge. Il me tarde de sortir de son ventre pour lui apporter ce rayon de soleil que j’ai au fond de mon cœur et pour faire taire tous ses préjugés.

J’en suis certaine, la vie est belle, même et peut-être surtout pour nous les femmes.

e

Plaisirs redondants

Comme une voyante lui avait prédit à l’avance l’échec
de son mariage, Antoine l’avait reporté à une date ultérieure.

Épouser la belle Josiane était pourtant une
opportunité à saisir mais il opposa son veto à de quelconques vœux, conforté
désormais dans l’idée du danger potentiel qu’une telle union représentait.

Josiane n’avait en effet jamais su s’autogérer
elle-même. Elle travaillait comme secrétaire dans une société qui importait des
gadgets de l’étranger. Elle était tellement stressée par ce travail qu’elle
perdit ses cheveux, ses vrais cheveux et du se couvrir d’une fausse perruque.

Toujours sans le sou, des collègues charitables
se cotisèrent à plusieurs pour lui payer ce parement capillaire. Harcelée
depuis lors par son patron qui lui cherchait continuellement des poux, elle
démissionna de ses fonctions car, selon elle, il était impossible de continuer
à collaborer ensemble. 

Dépressive suite à ces événements, elle avait souhaité
plusieurs fois se donner la mort en se suicidant, comme par exemple en choisissant
de se jeter du toit d’un haut gratte-ciel. Mais elle n’en eut pas le courage et
prit alors un revolver à barillet et visa sa tempe. Heureusement il s’agissait
de fausses balles à blanc.

Le pire pour Antoine, était surtout qu’elle
voulait avoir le monopole exclusif de son amour. Ce bon garçon n’était certes pas
séduisant mais il ne faut pas se fier aux apparences extérieures. Il savait
faire s’esclaffer de rire la gente féminine qui aimait à écouter ses
plaisanteries comiques et qui en retour lui faisait don gratuit de quelques
plaisirs libidineux. Il fut ainsi surpris un jour à l’improviste, avec la
voisine sur laquelle il lorgnait depuis longtemps. Comme il y avait déjà eu des
précédents par le passé, il eut droit à un tollé de protestations. Josiane cria
fort et lui claqua bruyamment les portes au nez, lui répétant plusieurs fois
qu’elle seule faisait tout pour optimiser au maximum leur amour. Celui lui
faisait dresser ses cheveux sur la tête.

Depuis cet événement, elle le talonnait de près
et exigeait d’être avertie à l’avance du but final de toutes sorties sujettes
désormais à autorisation préalable. Il eut beau invoqué un taux d’alcoolémie
élevé, lui dire que ce n’était qu’un petit détail dans leur vie de couple, un
mauvais cauchemar, que plus jamais il n’inventerait de faux prétextes, qu’elle
ne devait pas se baser sur des illusions trompeuses, que c’est un hasard
imprévu qui avait fait en sorte qu’il se retrouve dans une telle situation,
rien n’y fit.

Il se dit qu’une période de temps serait
nécessaire pour oublier, qu’il faudrait la reconquérir par étapes successives
puis qu’ensuite ils continueraient encore leur chemin à deux. Après quelques
semaines, il lui proposa de partir en voyage et réserva même à l’avance un
superbe hôtel à la côte, afin qu’ils fassent de longues marches à pied le long
des dunes de sable, sous un ciel constellé d’étoiles, à la recherche d’un
nouveau consensus commun, d’une unanimité totale de sentiments qui permettrait
à leur amour de retrouver son apogée maximum. Une dépense somptuaire qui ne
changea en rien la situation.

Il se trouva alors devant une double
alternative. Soit il continuait dans de tels méandres sinueux, soit il
redevenait le principal protagoniste de sa vie.   

Il commença d’abord par faire un tri sélectif
parmi tous les sentiments qu’il avait pour Josiane. Considérant que sa seule et
unique qualité était sa capacité à mitonner lentement de bons petits plats, il comprit
qu’il n’y avait aucune perspective d’avenir avec elle. Il décida alors qu’un retour
en arrière s’imposait et il la quitta donc.

Au jour d’aujourd’hui, il applaudit des deux
mains sa décision même s’il regrette toujours au fond de lui que Josiane mourut
d’une hémorragie sanguine en se coupant les veines.

Cette histoire, d’une triste banalité, sans
intérêt, tant stylistiquement que sur le fond, nous rappelle surtout que les
mots ont plaisir à collaborer ensemble, se marier ensemble, que ce soit lors de
courtes allocutions ou de longs discours, par des répétitions redondantes
appelées pléonasmes. Il y en est ainsi dans ce court texte qui n’en compte pas
moins de soixante-neuf que vous retrouverez en italique à la page suivante.     

Didier Joris

16 octobre 2017

Les 69 plaisirs redondants

Comme une voyante lui avait prédit à l’avance l’échec de son
mariage, Antoine l’avait reporté à une date
ultérieure
.

Épouser la belle Josiane était pourtant une opportunité à saisir mais il opposa son veto à de quelconques vœux,
conforté désormais dans l’idée du danger
potentiel
qu’une telle union représentait.

Josiane n’avait en effet jamais su s’autogérer elle-même. Elle travaillait
comme secrétaire dans une société qui importait
des gadgets de l’étranger. Elle était
tellement stressée par ce travail qu’elle perdit ses cheveux, ses vrais cheveux et du se couvrir d’une fausse perruque.

Toujours sans le sou, des collègues charitables
se cotisèrent à plusieurs pour lui
payer ce parement capillaire. Harcelée depuis lors par son patron qui lui
cherchait continuellement des poux, elle démissionna
de ses fonctions
car, selon elle, il était impossible de continuer à collaborer ensemble

Dépressive suite à ces événements, elle avait
souhaité plusieurs fois se donner la mort
en se suicidant, comme par exemple enchoisissant de se jeter du toit d’un haut gratte-ciel. Mais elle n’en eut pas
le courage et prit alors un revolver à
barillet
et visa sa tempe. Heureusement il s’agissait de fausses balles à blanc.

Le pire pour Antoine, était surtout qu’elle
voulait avoir le monopole exclusif de
son amour. Ce bon garçon n’était certes pas séduisant mais il ne faut pas se
fier aux apparences extérieures. Il
savait faire s’esclaffer de rire la
gente féminine qui aimait à écouter ses
plaisanteries comiques
et qui en retour lui faisait don gratuit de quelques plaisirs libidineux. Il fut ainsi surpris un jour à l’improviste, avec la voisine sur
laquelle il lorgnait depuis
longtemps. Comme il y avait déjà eu des précédents
par le passé
, il eut droit à un tollé
de protestations
. Josiane cria fort
et lui claqua bruyamment les portes
au nez, lui répétant plusieurs fois
qu’elle seule faisait tout pour optimiser
au maximum
leur amour. Celui lui faisait dresser ses cheveux sur la tête.

Depuis cet événement, elle le talonnait de près et exigeait d’être avertie à l’avance du but final de toutes sorties sujettes
désormais à autorisation préalable.
Il eut beau invoqué un taux d’alcoolémie
élevé, lui dire que ce n’était qu’un petit
détail
dans leur vie de couple, un mauvais
cauchemar
, que plus jamais il n’inventerait de faux prétextes, qu’elle ne devait pas se baser sur des illusions trompeuses, que c’est un hasard imprévu qui avait fait en sorte
qu’il se retrouve dans une telle situation, rien n’y fit.

Il se dit qu’une période de temps serait nécessaire pour oublier, qu’il faudrait la
reconquérir par étapes successives puis qu’ensuite ils continueraient encore leur chemin à deux. Après quelques semaines,
il lui proposa de partir en voyage et réserva
même à l’avance un superbe hôtel à la
côte, afin qu’ils fassent de longues marches
à pied
le long des dunes de sable, sous un ciel constellé d’étoiles, à la
recherche d’un nouveau consensus commun, d’une unanimité totale de sentiments qui
permettrait à leur amour de retrouver son apogée
maximum
. Une dépense somptuaire
qui ne changea en rien la situation.

Il se trouva alors devant une double alternative. Soit il continuait dans de tels méandres sinueux, soit il redevenait le principal protagoniste de sa vie.  

Il commença
d’abord
par faire un tri sélectif
parmi tous les sentiments qu’il avait pour Josiane. Considérant que sa seule et unique qualité était sa
capacité à mitonner lentement de bons
petits plats, il comprit qu’il n’y avait aucune perspective d’avenir avec elle. Il décida alors qu’un retour en arrière s’imposait et il la
quitta donc.

Au jour
d’aujourd’hui,

il applaudit des deux mains sa
décision même s’il regrette toujours au fond de lui que Josiane mourut d’une hémorragie sanguine en se coupant les
veines.

Cette histoire, d’une
triste banalité, sans intérêt, tant stylistiquement que sur le fond, nous
rappelle surtout que les mots ont plaisir à collaborer
ensemble
, se marier ensemble, que ce soit lors de courtes allocutions ou de longs
discours
, par des répétitions
redondantes
appelées pléonasmes. Il y en est ainsi dans ce court texte qui
n’en compte pas moins de soixante-neuf.     

Le Printemps

Texte présenté le 5 mars 2019 au Blues Sphère de Liège dans le cadre de la soirée mensuelle « Laisser dire » avec pour thématique le printemps

 

Moi ce que j’aime, ce sont les fruits.

J’aime les fruits car ils sont gorgés de vie.                         

Ils sont parfumés comme les femmes.

Les fruits, c’est toute ma vie.

C’est grâce à eux que modestement je la gagne.

Je ne suis pas bien riche. Cependant je suis heureux. J’ai pour tout bien une charrette et une balance…et puis surtout ma famille, ma mère. C’est pour eux que je vis, c’est pour eux que je travaille.

Mais je vis aussi d’espoir et de rêves. Je vis avec l’envie secrète de changer le monde. Il m’arrive souvent d’espérer plus de justice et de respect surtout vis-à-vis des plus faibles, des plus pauvres.

Les pauvres, j’en fais partie. Je ne demande pas être plaint et je ne nourris aucune envie vis-à-vis d’autrui. Qu’Allah m’en préserve, lui qui est mon réconfort.

Je veux seulement être reconnu pour qui je suis, un homme qui a droit au respect.

Les fruits, c’est toute ma vie.

Un jour ils ont confisqué ma charrette et ma balance. Ils m’ont dépouillé de ma recette. Ils m’ont giflé, m’ont insulté, m’ont humilié.

Ce sont eux, ces h’nouchas, ces misérables serpents rampants qui ont pris ma vie.

Ce jour-là mon cœur s’est enflammé ; il s’est rempli de haine.

La vengeance brûlait en moi, me dévorait de l’intérieur. Comme je suis un doux, j’ai fait taire ma colère en la retournant contre moi-même. Je me suis enflammé sans savoir que sous peu je mettrai le feu au monde arabe. Je suis devenu un symbole. Désormais des rues, des places et des bâtiments publiques portent le nom de Mohammed Bouazizi, mon nom.

Je n’avais rien demandé. Je voulais simplement ma charrette, mes fruits et ma balance.

Nous étions en décembre 2010 mais, quelle que soit la saison, à Paris, à Prague, à Sidi Bouzid ou à Tunis, les révolutions, comme les fruits, portent en elles le printemps.

Mohamed Bouazizi (arabe : محمد البوعزيزي), de son vrai nom1 Tarek Bouazizi (طارق محمد البوعزيزي), né le  à Sidi Bouzid et mort le  à Ben Arous, est un vendeur ambulant tunisien dont le suicide par immolation par le feu le  — il en meurt deux semaines plus tard — est à l'origine des émeutes qui concourent au déclenchement de la révolution tunisienne évinçant le président Zine el-Abidine Ben Ali du pouvoir, et sans doute par extension aux protestations et révolutions dans d'autres pays arabes connues sous le nom de Printemps arabe. (Wikipédia)
 
 

 

Saint-Valentin sans Valentin

Texte présenté le 5 février 2019 au Blues Sphère de Liège dans le cadre de la soirée mensuelle « Laisser dire » avec pour thématique la Saint valentin.

 

Non Jeannine, non ne m’interrompt pas.

Je sais, c’est la Saint-Valentin et comme chaque année, tu me demandes si je t’aime.

Je pourrais te rassurer et te dire oui comme à l’habitude, avec assurance, mais sans réelle conviction. Alors aujourd’hui, puisque tu te montres si insistante, j’ai décidé de ne plus faire mentir Cupidon.

C’est quoi aimer, Jeannine ?

Tu m’as admiré, c’est certain… du moins au temps de ma grandeur, lorsque j’étais courtisé par les puissants.

Toi-même, m’as-tu d’ailleurs jamais aimé ? 

Mais m’as-tu vraiment aimé Jeannine ?

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas.

Je pressens ce que tu vas dire. Que je te manipule encore et que je te renvoie à ta propre question sans apporter réponse à la tienne. Tu veux tellement exister au travers de mes yeux. Puisque tu veux savoir, tu vas savoir.

J’ai pris beaucoup de recul depuis mon départ vers cette nouvelle existence. J’ai comme on dit mûri.

La Saint-Valentin est pour moi maintenant la fête de mon propre amour, la célébration de l’estime de moi-même. Par le passé, je m’aimais d’un amour narcissique ne voyant de moi que le reflet rassurant d’un personnage idéalisé. L’inéluctable jugement que j’ai subi il y a peu m’a permis de m’apprécier à ma juste valeur. En m’acceptant et en m’aimant tel que je suis, j’ai enfin atteint la maturité nécessaire à la compréhension du véritable amour.

Que j’aie été ou non l’homme de ta vie, tout compte fait, maintenant je m’en fous.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Qu’est-ce qu’aimer autrui ? C’est je pense apprécier ses qualités et s’amuser de ses défauts.

C’est surtout en son absence, ressentir une sorte de vide et se réjouir de le revoir pour ne faire alors plus qu’un. C’est vivre ensemble les moments de l’existence avec un plaisir partagé et sans jamais s’ennuyer. Vois-tu Jeannine, lorsqu’on commence à se lasser de la présence de quelqu’un, la passion souvent concupiscente des premiers temps, celle que l’on prenait pour du véritable amour devient évanescente. Elle fait place à l’abnégation ou à un amour de convenance, au pire à l’indifférence. L’ennui est le pire ennemi de l’amour.

Si nous en sommes arrivés là, c’est sans doute en grande partie de ma faute. Je comprends ton désarroi, ta tristesse et ta colère lorsque je t’ai trompé avec ton amie Marie-Claire. Mais vois-tu, je m’ennuyais car nous n’avions pas réussi ensemble à réinventer l’enchantement des premiers instants.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Je savais qu’un jour ou l’autre cela finirait comme cela. Ton caractère entier, ton incapacité à gérer tes sentiments ne pouvaient nous mener qu’à cet extrême. Tu n’aurais jamais dû saisir ce couteau. Ce n’est pas l’atroce souffrance physique que j’ai ressentie lorsque tu me poignardas douze fois, mais le fait de te voir en prison qui m’a fait le plus mal.

Le jury fut heureusement clément et bientôt tu vas recouvrer la liberté.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Bientôt tu vas poser ton stylo.

C’est notre dernière séance d’écriture automatique car sous peu il me sera impossible d’encore communiquer avec toi. Je vais moi aussi, là où je suis, recouvrer la liberté. Je me suis amendé du fond du cœur et grâce à ton pardon je quitte le purgatoire dans trois jours pour aller vers d’autres cieux inaccessibles aux mortels dont tu fais toujours partie. N’essaye pas de me rejoindre. Il est trop tôt pour toi.

Peut-être nous retrouverons-nous dans une autre vie.

Sache que, de mon vivant, tu fus la seule femme qui vraiment compta pour moi.

Jean Jacques

Ton Valentin pour toujours.

 

 

Lettre à un facteur de risques

Chère Marcelle,

Tu t’interroges sur l’expression « facteur de risques » et tu m’en demandes l’origine, confiante dans ma probité quant à analyser le sens caché des choses.

Sache que les facteurs de risque sont issus des fruits du hasard qui poussent au petit bonheur la chance tout au long de notre chemin de vie.

Il faut y prendre garde car certains de ces fruits du destin présentent plus de périls que d’autres. C’est le cas bien sûr de la banane dont la pelure jetée sous nos pieds par des malfaisants nous entraîne vers une chute probable. Mais c’est de la pomme qu’il faut se méfier le plus, elle qui nous coupa du paradis terrestre. Croquer la pomme fut, comme tu le sais, l’interdit divin que l’homme prit le risque de braver ; le premier risque qu’il voulut courir. Il en fut pour ses frais puisqu’il fut chassé de l’Éden.

Ce que beaucoup ignorent, c’est que ce n’est pas un serpent qui tenta Adam et Ève mais un facteur. Oui un facteur ! Le premier que notre humanité ait connu qui, à l’instar de la sorcière dans Blanche Neige, présenta une pomme à Ève.

L’histoire n’a rien de romantique. Le brave fonctionnaire qui s’appelait Gabriel, à la fin d’une journée chargée, après avoir trinqué au café de la poste avec Belzébuth, se vit proposer par ce dernier de livrer un colis au couple originel. Un simple petit service.

Adam étant parti travailler de bonne heure dans la vigne du Seigneur, notre honnête préposé se retrouva face à Ève qui prenait son petit déjeuner en nuisette. Elle invita le facteur à déguster un café crème et ouvrit impatiemment le colis qui contenait la fameuse pomme.

« Dieu, que c’est beau », se dit-elle ! Que cela a l’air délicieux ! Par charité et pour adoucir son péché, elle préférera la partager avec le séduisant messager, subodorant que Dieu n’en aurait jamais vent.

Ce fut là une lourde erreur. Ève tomba enceinte et nombreux furent les animaux du paradis à reconnaître dans l’enfant les traits du facteur. Les plus jaloux ne purent s’empêcher d’en référer à la plus Haute Autorité ce dont ils auraient dû s’abstenir. Ils n’y gagnèrent en effet rien, obligés qu’ils furent de fuir avec Noé le chaos qui s’ensuivit. Toujours est-il que depuis lors il est de bon ton d’attribuer la paternité incertaine d’un enfant au préposé des postes.

Gabriel, baigné par la naïveté de la jeunesse et sa bonne foi, fut pardonné par le Divin et devint même son principal messager. Ève trouva le fruit tellement délicieux qu’elle préféra continuer à enfreindre les règles. Adam quant à lui, premier cocu de l’humanité, en fut marri et finit ses jours dans un monastère.

De cette histoire, il est clair que « risque » et « facteur » furent associés dans l’inconscient collectif au point d’y voir naître cette expression désormais fort usitée : « facteur de risques ». J’ajoute que risque prit au fil du temps un « s » car d’autres risques apparurent ensuite dans l’histoire de l’humanité mais ce fut toujours ce brave facteur qui en porta le chapeau.

Voilà donc la véritable origine de cette expression.

Au risque de te déplaire, je t’envoie cette missive par courriel car depuis que j’ai eu connaissance de cette histoire, je n’ai plus guère confiance dans les facteurs.

Avec mes meilleurs sentiments,