Hommage à un inconnu connu

C’est curieux. Il y a des gens qui se présentent à nous et que l’on ne peut qu’aimer.

Pourquoi ?

C’est là un grand mystère.

Est-ce issu de leur sourire, de leur façon de bouger dans l’espace, de la manière dont ils portent le regard sur autrui ?

Ce qui est certain et tout le monde en conviendra, il émane d’eux une forme de rayonnement, de magnétisme particulier.  

Selon moi, ce qui les caractérise sans doute le plus est une véritable présence incarnée en ce monde.

Leurs sens toujours en éveil sont là pour capter et transmettre la beauté qui s’offre à eux.

Cette transmission, ils la font avec discrétion et sensibilité, distribuant sans compter les grâces qu’ils ont reçues sans l’espoir d’un quelconque retour.

Ce sont des artistes artisans.

Leur univers est en perpétuelle expansion.

Leurs yeux sont à eux seuls des galaxies.

Loin des contingences de ce monde, le partage est leur raison d’être. 

Tel était, tel est Yves Teischer qui nous a quitté ce 12 avril 2022.

Je ne l’ai jamais fréquenté ni même réellement connu.

Seuls quelques mots banals à la fin de concerts. « C’était vraiment bien. Un grand bravo, vraiment super … ». De brefs propos échangés au coin du bar pour capter la vivacité du regard, croiser le sourire bienveillant, recevoir un merci modeste et sincère. La conclusion et le dernier cadeau d’un moment magique.

Puis vint pour Yves le temps de conclure, de chercher un nouveau souffle, d’explorer d’autres contrées.

Son violon résonne encore dans une sorte de grand vide.

Mais sa disparition n’est que factice car en quittant cette vallée de larmes, il l’éclaire d’une étoile nouvelle, d’un soleil naissant, à la fois si proche et si lointain.

Esclavagisme potager

Texte présenté au Blues-Sphere le 5 avril 2022 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Le Jardin ».

Dès ma naissance, j’ai senti en moi ce besoin d’exister au travers de la contestation. Il suffisait que ma mère m’offre son sein gauche pour que je réclame le droit. On me présentait un jouet, il m’en fallait un autre. Si l’un de mes camarades de crèche était sujet de toutes les attentions, je me sentais obligé de chialer puis de faire mon plus beau sourire afin d’être le nouveau centre d’intérêt de la petite assemblée.

Ce besoin ne m’a jamais quitté et s’est transformé, à l’adolescence, en un militantisme dédié à toutes les causes qui allaient à contre-courant de la bien-pensance et de toutes formes d’autorité.

Je vous passe le nombre de combats que j’ai mené.

Je fus de toutes les manifestations. Tant que je pouvais battre le pavé et hurler, j’étais heureux. Me sentir enveloppé par la foule me procurait un sentiment de puissance et de jouissance. J’avais l’impression d’être indispensable, de faire bouger les lignes.

J’ai ainsi adhéré à nombre de groupements et groupuscules qui allaient à l’encontre du système, de tous les systèmes.

J’en fus généralement déçu car mes avis ou décisions étaient au sein de ces mouvements souvent remis en question, contestés par mes propres frères de combat dont le moteur principal résidait dans le plaisir d’engendrer la polémique ou la contradiction. Ils avaient eux aussi ce besoin de toujours exister par la différence.  

Avec l’âge, je me suis assagi et je me suis persuadé qu’il valait mieux se polariser sur une seule cause qui me fasse vibrer, un dernier combat que je livrerai seul. Un combat focalisé sur de vrais laissés-pour-compte. Un combat déterminé et sans faille afin d’apporter de manière concrète ma pierre à l’édifice de ce Nouveau Monde en gestation.

Je désirais aborder un espace renouvelé de la contestation. Agir là où même les ONG n’avaient jamais voulu s’aventurer car la cause aurait été sujette à des débats clivants et fratricides au sein même de leurs instances.

J’ai décidé de m’attaquer aux nanomanes.

Les nanomanes, des pervers qui s’en prennent à plus petit, bien plus petits et plus faibles qu’eux et qui exploitent sans vergogne leur naïveté et leur gentillesse naturelle. 

Ces bourreaux perfides, soi-disant amoureux de la nature et des jardins, emprisonnent au sein de leur pré carré de malheureux nains dits « de jardin » pour leur faire réaliser des tâches ingrates, allant de couper du bois à arroser les parterres en passant par la coupe des haies.

Afin d’être salutaire, il fallait que mon combat soit un combat de l’ombre, mené au niveau local, sans faire de vagues mais avec une efficacité redoutable.

J’ai repris mon jogging quotidien, fréquenté à nouveau assidûment la salle de sport de mon quartier et me suis initié au Krav Maga, technique de combat utilisée par l’armée israélienne. Mon objectif : agir directement sur le terrain en soustrayant tous ces pauvres hères à leurs bourreaux.

C’est dans les quartiers de la classe moyenne, avec leurs maisons quatre façades, que je repére principalement mes futures zones d’action. Équipé d’un drone, je survole ces prisons à ciel ouvert pour préparer mes expéditions nocturnes.

En un peu moins de quatre ans, j’ai ainsi exfiltré vers les forêts d’Ardennes 174 nains et 5 Blanche Neige. Je leur ai tous rendu la liberté en les cachant au plus profond des futées, dans des taillis encaissés.

Très vite la police reçut de nombreuses plaintes.

Mon action eut un écho considérable au sein de la presse régionale d’abord , puis nationale et internationale. Les réseaux sociaux s’emballèrent pour ma cause. Les uns prenaient parti pour les tortionnaires qui trouvaient que les nains de jardin avaient une utilité non seulement fonctionnelle mais aussi esthétique. Les autres, défenseurs inconditionnels des libertés, exigeaient une pénalisation de ce type de pratique.

La mention « #balance ton nain » naquit très vite de cette polémique. Les enseignes de jardinerie ne savaient trop quelle attitude adopter. Une majorité de ces nains était originaire des pays de l’Est. Fallait-il les considérer comme des travailleurs détachés ou plutôt comme des esclaves. Fallait-il les voir en eux des réfugiés ? Devait-on leur donner priorité par rapport aux pauvres bougres basanés qui traversaient la Méditerranée sur des embarcations de fortune ? C’était d’autant plus compliqué qu’ils avaient des papiers chinois.

Les candidats à la présidentielle française furent interrogés sur le sujet qui avait fini dans les sondages par éclipser le bien-être animal.

Grands pratiquants de la langue de bois, ces derniers affirmèrent qu’ils comprenaient les inquiétudes de la plupart et qu’une solution devait être trouvée afin de rendre la dignité de ces êtres jusqu’ici oubliés. Un proche conseiller de l’un de ces fameux protagonistes au pouvoir suprême proposa même que des nains de jardin, dans un esprit de totale laïcité, fassent partie de la prochaine crèche de Noël tandis que d’autres seraient conviés à un pèlerinage à La Mecque. Personne n’oublia que certains nains de jardin pouvaient être athées, francs-maçons, juifs, bouddhistes, hindouistes, ou appartenir à une autre obédience. L’orientation sexuelle ne fut pas exclue des débats.

Ce fut certes pour les candidats une débauche d’énergie mais il leur fallait ratisser large pour satisfaire le plus grand nombre, surtout les minorités les plus bruyantes qui auraient pu enflammer les réseaux sociaux et nuire lors des sondages.

Une quinzaine de nains purent ainsi, sous les yeux des caméras, prendre leurs quartiers dans les jardins de l’Élysée et disposèrent même d’un petit chalet leur permettant de passer la nuit sans souffrir des aléas de la météo.

En ce qui me concerne, je ne pus que me réjouir de l’ampleur de mon combat qui finit par éclipser les problématiques du climat, de la globalisation et de la mondialisation, du risque nucléaire et d’un anéantissement de la planète par un arsenal démentiel engendré par la peur dogmatique de l’autre.

J’ai donné une seule interview à un réseau mondial d’investigation qui avait déjà mis au jour de nombreux scandales financiers.

Ma voix a été modifiée, mon visage a été flouté et mon identité préservée.

En conclusion de cette rencontre avec trois des meilleurs journalistes mondiaux, j’ai expliqué que nous étions toutes et tous, de près ou de loin concerné par la problématique des nains de jardin.

En effet, outre un véritable jardin, privilèges des plus nantis, nous avons toutes et tous un jardin secret. Il est de notre devoir de mettre tout en œuvre afin de délivrer tous les pauvres nains qui peuplent notre inconscient. En nous libérant d’eux et de notre petitesse d’esprit, le monde ne s’en portera que mieux.

Cette théorie des nains de jardin dans l’inconscient collectif, familial et personnel marqua d’ailleurs un tournant fondamental dans les approches thérapeutiques en psychiatrie et en psychologie cognitive.

Il reste encore de nombreux sceptiques, mais je sais qu’un jour les générations futures comprendront et apprécieront toute la dimension et la profondeur de mon combat militant.  

La joie de l’attente

Nouvelle qui a été présentée au Musée du Grand Curtius, le 24 février 2022 dans le cadre de la parution d’un nouveau numéro de la revue Moment avec pour thème imposé :  » O tempora, O mores » ; « Quelle époque, quelles mœurs ! »

Aux yeux de mes proches, je passe pour un rabat-joie, un vieux con obtus et nostalgique accroché à un passé révolu.

C’est un fait. Pour moi, c’était mieux avant. La raison en est toute simple. Le temps s’est comprimé. Aujourd’hui, tout doit se faire dans l’instant. Tout désir se doit d’être assouvi dans l’immédiat. Hic et Nunc est désormais le précepte qui régit notre existence.

Nous avons ainsi oublié la joie profonde de l’attente.

Je voudrais par l’exemple vous en faire la démonstration au travers d’un des piliers qui gouvernent notre vallée de larmes, à savoir le sexe.

Par le passé, la recherche des plaisirs libidineux exigeait patience et persévérance.

Les formes charmantes se laissaient désirer, enfermées dans des magazines de papier cachés bien en hauteur, dans le recoin sombre des librairies de quartier. Pour échapper à l’opprobre de ses semblables, il était préférable d’en choisir une loin de chez soi. Il fallait ensuite veiller à la vacuité des lieux avant de s’y engouffrer rapidement pour saisir un ou plusieurs de ces illustrés coquins que l’on enfouissait sous le manteau ou, lorsqu’il faisait chaud, que l’on glissait à l’intérieur d’un journal… un journal parfois catholique. Et puis, de retour dans ses pénates, il restait à dissimuler ces précieux trésors dans les endroits les plus improbables afin de ne pas être démasqué et passer pour un sale licencieux, un obsédé, un érotomane en urgence de soin.

Il en allait de même pour les lieux de strip-tease ou les cinémas dédicacés à la chose. La vue d’une venelle vide encourageait le franchissement d’une frontière. À l’ivresse des formes s’ajoutait alors celle du dépassement de l’interdit, de la victoire gagnée sur la bien-pensance.

Ne parlons pas du courage nécessaire pour, par tous les temps, battre le pavé en scrutant à la dérobée les vitrines aux néons colorés. Soulignons l’excitation née des regards en coin, l’exaltation à jeter son dévolu sur une de ces dames dites de petite vertu qui allait nous enchanter et nous faire oublier la fadeur du quotidien. Souvent, l’une d’elles devenait notre préférée et nous lui restions fidèles. La fidélité à une catin, une valeur qui de nos jours malheureusement se perd.

Même si certains avaient une tendance à l’exhibition et une appétence pour les parties fines, un sens de la retenue les empêchait de filmer leurs ébats et de les diffuser à tout va comme c’est le cas à présent à travers la toile. Contrairement à ces temps de débauche qui sont désormais nôtres, le libertinage était considéré comme un art discret avec des règles de bienséance et des codes d’honneur.

Aujourd’hui, ces valeurs fondatrices ont disparu. L’époque est à l’industriel, à la mondialisation, au clic compulsif, aux images fades et souvent vulgaires.

Pauvre génération en perte de repères, en décalage avec la réalité vraie, celle de la chair certes tarifée, mais vivante et opulente.

Depuis l’avènement de l’Internet, le principe est au gratuit. Le libidineux s’abîme les yeux face à l’écran, ne sort plus et demeure bien au chaud dans sa chaumière, tendant à la paresse et à l’oisiveté. On préfère rester chez soi et même les partouzes entre amis ou voisins se font rares. Un nivellement par le bas ! Que dire de nos bons vieux peep-shows qui ont fondu comme neige au soleil.

Croyez-moi, tout cela nous conduit à un désastre de société qui fait la part belle à l’onanisme et détruit l’économie locale.

Qu’est-ce que je regrette nos saines, honorables et bonnes vieilles pratiques d’antan.

Mon Dieu, quelle époque ! Quelles mœurs !

Bacchus et ses disciples

Lorsqu’un bon vin s’invite à table, nombreux sont les convives de la gente masculine à avoir un avis averti sur la dive bouteille qui bientôt s’ouvrira à leur sens.

Contrairement aux dames, la loquacité vinicole de ces derniers n’a d’égal que les commentaires qu’ils peuvent faire sur l’évolution du classement du championnat de football ou sur la situation politique du moment.

Ces trois thèmes sont souvent sujets à des débats passionnels, mais le vin a pour lui d’être moins enclin aux polémiques.

Lorsque le chapitre du pinard est abordé, une sorte d’égrégore joyeux, parfois sérieux mais toujours empathique entoure l’assistance. Le vin a pour lui d’être avant tout rassembleur et vecteur de convivialité.

Chacun sait autour de la table qu’en la matière rien ne peut être tranché. Les préférences, les goûts peuvent évoluer.

Si au départ, ce sont souvent les cépages appréciés généalogiquement qui influencent ses choix, la personnalité du buveur de vin s’affine et s’affirme au travers des voyages et des relations sociales qu’il noue au fil du temps et qui lui permettent d’élargir ses horizons.

Après une pratique bibitive certaine, que l’on peut selon moi estimer à deux décennies, il est possible de catégoriser le buveur de vin.

Il y a tout d’abord le collectionneur d’étiquettes. Son violon d’Ingres s’est porté sur le vin mais il aurait tout aussi bien pu collectionner des timbres-poste, des petites culottes ou des porte-clés. La différence réside dans les moyens investis pour assouvir sa passion et surtout de l’aura indirect qui en résulte. La collection se doit d’être prestigieuse, présentant de nombreux magnums, faute de quoi elle n’est digne d’aucun intérêt. La possession de différents millésimes conforte l’accumulateur de grands crus dans l’image qu’il veut refléter. Celle de quelqu’un de fidèle, de rigoureux, d’organisé mais surtout quelqu’un de gâté par l’existence car, évidemment, sa collection n’est pas à la portée de la première bourse venue.

Un fidèle également est le buveur de gros rouge. C’est un homme d’habitudes qui ne veut pour rien en changer. Le cubi ou le litron trône dans la cuisine, à la même place depuis belle lurette. Ce modeste déteste la nouveauté et l’insécurité. Inutile de lui offrir un autre breuvage car il en viendra toujours à dire « c’est bon, mais je préfère quand même le mien ». Jamais il n’évoquera le prix payé mais cela restera malgré tout l’un de ses référentiels.

La troisième catégorie est celle du buveur de classe moyenne. Il varie ses plaisirs en choisissant quelques blancs, rouges et rosés au meilleur rapport qualité prix en fonction de ses visites aux foires aux vins qui fleurissent en automne dans les hypermarchés. Et puis un soir, pris d’une subite folie, il fait un pas de côté et ouvre une bouteille de grand prix, comme ça, simplement pour casser les habitudes. Il sera aussi de ceux qui ne résisteront pas à vous faire goûter le vin de pays qui les a enchanté le temps d’un été et que vous trouverez somme toute fort commun.

Nous avons, pour suivre, les spécialistes. Grands érudits, ils ont souvent à leur actif des cours d’œnologie qui leur permettent d’utiliser le jargon précis de l’homme de science dont l’expérience théorique et pratique n’est plus à démontrer.

Leur savoir en impose et vous incite à éviter tout commentaire. C’est non seulement le vin que vous allez boire mais également leur parole.

Les connaisseurs, bien qu’il n’ait pas tout le bagage des spécialistes sus mentionnés, sont habituellement les plus loquaces. Ils auront tendance à se limiter à une région mais qu’ils connaissent comme leur poche. Certains vous décriront même à distance les chais et vous feront faire le tour de la propriété, signalant au passage le nombre d’hectares et l’exposition de chaque parcelle. Vous pouvez leur faire confiance. Dans leur territoire de prédilection, ils vous renseigneront de petites maisons qui en valent la peine, souvent celles dont les vignobles sont adjacents aux parcelles de grands crus. Avec un sol et un ensoleillement quasi similaire, vous dégusterez grâce à eux, à moindre prix, ce petit voisin à la lignée certes moins prestigieuse mais tout aussi généreuse.

Je vous ferai grâce de la description de l’amateur dont les caractéristiques se rapprochent fort de celle du connaisseur mais qui n’a pas encore assez de bouteilles pour se targuer d’avoir atteint le même niveau de connaissances académiques.

En ce qui concerne, je déteste les contingences et préfère donc m’exclure de toute catégorie.

J’ai en effet le sentiment qu’à trop vouloir décrire, trop expliquer, bref à force d’intellectualiser et de mentaliser, on risque d’en oublier la quintessence : le simple plaisir des sens, la jouissance d’un moment d’exception.

Il en va ainsi pour moi du vin comme des plaisirs de la chair.

Je me concentre sur l’essentiel : une belle robe qui cache un beau corps, de belles jambes et des fragrances qui me rappellent mon enfance et les odeurs sauvages de la nature.

Peu m’importe la terre d’origine, tant que j’y perçois du caractère, je suis comblé.

Je n’apprécie toutefois guère le tanin catin et les constitutions sulfiteuses sulfureuses m’indisposent.

La rondeur en revanche me réjouit tant que j’y trouve la fermeté rassurante d’une belle maturité capiteuse. Parfois il me faut attendre quelques années avant que ce bel équilibre s’exprime et vienne à moi mais j’ai heureusement pour qualité d’être patient.

De nature indépendante, mes choix sont dictés plus par mon instinct que par les recommandations de mes proches. De temps à autre, il m’arrive cependant de me fier à Sophie, taulière d’un joyeux bar dédié à la chose. Elle a l’art de proposer le temps d’un soir quelques perles de ses amies, avec cette sensibilité féminine qui cerne votre état d’âme du moment.

Ma préférence va toutefois aux colloques singuliers. Ils ont pour eux l’intimité qui permet de se sentir vraiment à l’aise. En cette époque où tout plaisir doit être assouvi dans l’instant, je ne peux que vous encourager aux préliminaires, particulièrement celui de la carafe aujourd’hui malheureusement souvent oublié.

Cet ajournement du contentement modifie le rapport au temps et augmente le désir en postposant l’instant suave. L’attaque n’en est que plus souple, l’allonge plus franche, plus capiteuse parfois exubérante. Les odeurs s’épanouissent.  La finale rejoint généralement la hauteur des attentes. Bref, le plaisir n’en est que plus grand.

Par pudeur et par respect, ces moments d’exception je les garde pour moi, pour nous. C’est du domaine du secret. 

Sachant que le football et la politique ne m’intéressent guère, ne vous étonnez donc pas de me trouver bien silencieux si vous m’invitez à votre table.

Meilleurs vœux 2022 en stupidocratie.

La semaine dernière, mon lave-vaisselle étant en panne, j’ai reçu la visite d’un technicien à la compétence avérée, mais surtout à la volubilité digne d’une pie au plus beau jour de l’été.

Alors qu’il avait enclenché un programme afin de tester la fiabilité de son intervention, cet impénitent bavard ne cessa de me parler de son entourage étrangement peuplé d’un très grand nombre d’abrutis.

Son frère sans emploi qui passait son temps devant ses écrans, un voisin qui n’avait jamais rien fait de sa vie sinon se promener à vélo, un cousin éloigné qui, l’été, se baladait torse nu en ville pour arborer ses pectoraux.

Tous des abrutis…

Son discours m’interpella et ma première pensée fut que cet homme de l’art électroménagiste substituait le traditionnel vocable de con à celui d’abruti. Sans doute s’agissait-il chez lui d’un tic de langage, une forme d’affection qui touche un très grand nombre, mais qui chez certains prend des formes plus perceptibles.

Après son départ, ce mot d’abruti, peu usité, tourna en boucle dans mon esprit au point de m’inciter à compulser le dictionnaire afin d’en obtenir la définition exacte.

 Abruti  

     adj m 

1    aux facultés intellectuelles déficientes ou amoindries 

2    rendu stupide, par le bruit, par la fatigue… 

     nm 

3    stupide 

Pour bien en saisir le sens, je l’ai ensuite confronté au mot con afin d’y déceler les similitudes et éventuelles différences.

Con  

     adj m 

1    très familièrement stupide, imbécile 

     nm 

2    grossièrement   sexe féminin 

3    grossièrement   personne très sotte, très stupide

En examinant ces définitions, je n’ai pu que déplorer un manque de précision permettant de clairement différencier le con de l’abruti.

Pour affiner la signification de ces mots, il me fallut donc m’en référer à ma propre expérience basée sur l’observation de mes semblables. Je vous livre dans les quelques lignes qui suivent le fruit de mes constatations. Afin d’en assurer une meilleure lisibilité, je m’abstiendrai d’avoir recours au langage inclusif bien qu’aucune exclusive sexiste n’ait cours en ce domaine. Que les connes et les abruties me pardonnent.

Après de profondes réflexions, j’en déduisis dans un premier temps que l’abruti est une forme de con et que le con peut être lui-même, optionnellement, un abruti.

Les éminents gardiens du langage signalent toutefois que l’abruti est rendu stupide par le bruit, par la fatigue, etc. Son état se dégrade au travers de ses addictions. A l’inverse le con ou connard doit son état à des origines généralement congénitales ou de contagion sociale.

Ce qui est déplorable, c’est que l’abruti n’en a pas vraiment conscience. Il prend ainsi plaisir à faire travailler son esprit en boucle en regardant par exemple, du soir au matin, les chaînes d’information en continu ou en s’agrippant à sa console de jeu pour jouer et rejouer dans le même univers virtuel. Cette inclination au bouclage mental le conduit rapidement à un manque flagrant de discernement. Très vite d’ailleurs, il en devient incurable.

Selon moi, les abrutis ne sont pas bien méchants. J’en connais personnellement peu et les 10 doigts de mes mains me suffisent à les répertorier.

En revanche, j’ai eu l’occasion de fréquenter de nombreux cons.

Contrairement à l’abruti qui est souvent discret et fait des vaguelettes pour attirer l’attention, le con se doit vraiment d’exister au travers du regard des autres. Ce besoin narcissique est bien évidemment commun à l’ensemble de la race humaine, mais est prédominant chez le con.

Notre monde est peuplé d’une telle quantité de cons que le langage courant s’est vu obligé, comme cela se fait pour toutes les espèces vivantes, de les différencier afin d’en préciser la nature exacte.

Il existe ainsi des vrais cons, des petits cons, des gros cons, des pauvres cons, des vieux cons, des sales cons. 

Ce sont surtout de ces deux dernières catégories dont il faut se méfier. Leur tendance exacerbée au racisme, à la misogynie, à la misanthropie, à l’homophobie, à la méchanceté gratuite les conduit à prendre de haut les petits cons et les gros cons qui souvent sont de nature gentille. Ils expriment aussi ouvertement leur dédain par rapport aux pauvres cons, dont la nocivité est quasi nulle. Quant aux aux vrais cons, ils les savent acquis à leur cause.

De telles castes n’existent pas chez les abrutis.

C’est plus simple. Quand on est abruti, on l’est, point barre.

Si l’on relit attentivement les définitions du dictionnaire, on constate que la stupidité est un élément commun repris dans la définition du con et de l’abruti.

Même si stupide apparaît au dictionnaire comme nom invariable, le langage commun ne l’utilise quasi jamais. On ne dit pas : c’est le stupide qui m’a apporté le dossier en provenance de la comptabilité. On dira plutôt : c’est le gros con qui m’a apporté le dossier en provenance de la comptabilité.

Dès lors, la tendance sera de classer les gens stupides soit dans la catégorie des cons, soit dans la catégorie des abrutis.

Si l’addiction à l’abrutissement est ce qui sépare le con de l’abruti, la stupidité est donc, selon l’académie, ce qui les réunit.

Il est d’ailleurs bien connu que les cons et les abrutis ont une fâcheuse tendance à prendre des décisions stupides qualifiées couramment de conneries.

La différence c’est que les décisions des abrutis portent rarement à conséquence. Il est d’ailleurs sur ce point dommage de constater qu’un terme plus spécifique, tel par exemple « abrutisserie », n’ait pas été attribué exclusivement aux actes stupides des abrutis.

Quoi qu’il en soit, la majorité des prises de décisions stupides sont issues de biais cognitifs plus particulièrement inscrits dans la psyché des cons.

Ainsi, parmi les biais classiques des cons profonds de niveau olympique, citons :

  • Le biais rétrospectif ou l’effet « je le savais depuis le début » ;
  • Le préjugé : jugement que l’on a envers une ou des personnes en raison de son appartenance à un groupe différent ;
  • Le biais d’autocomplaisance : se croire à l’origine de ses réussites, mais pas de ses échecs ;
  • Le biais de confirmation : tendance à valider ses opinions auprès des instances qui les confirment, et à rejeter d’emblée les instances qui les réfutent ;
  • Le biais d’immunité à l’erreur : ne pas voir ses propres erreurs.

De fait, la personne profondément stupide a pour elle de ne pas se remettre en question. Elle a une confiance aveugle en elle-même. Rien ne la portera à faire un pas de côté.

Son optimisme souvent béat, son penchant pour la simplification extrême par rapport aux problématiques complexes la déconnectent de la réalité.

Grande gueule, elle souffre sans en avoir conscience d’ultracrépidarianisme, ce comportement qui consiste à donner son avis sur des sujets sur lesquels on n’a pas de compétence crédible ou démontrée. De manière proche, c’est aussi ce qu’on appelle l’effet Dunning- Kruger à savoir que les moins compétents dans un domaine surestiment leur compétence, alors que les plus compétents ont tendance à sous-estimer leur compétence.

Et c’est là le grand danger.

Arrivés à un certain niveau de pouvoir, les cons de toute espèce prouvent à souhait leur manque d’esprit critique et de discernement. Cela se concrétise par des décisions irrationnelles basées non sur la raison, mais sur des convictions.

Ces dernières, profondes et tenaces, se muent en croyances puis en dogmes qu’ils défendront en ralliant à leur cause principalement les petits cons et les pauvres cons. Forts de ce qu’ils considèrent comme leur bon droit, ils font des choix qui, souvent, ont des conséquences fâcheuses, voire désastreuses pour les autres alors qu’eux-mêmes n’en tirent peu ou pas de profit.

Ce mouvement de « déconne », encouragé par le populisme, a pris un essor fulgurant depuis quelques années. La stupidocratie prend petit à petit le pas sur les démocraties, sur les régimes plus autoritaires et même sur la ploutocratie. Elle gangrène la société dans son ensemble et touche toutes les classes sociales, tous les milieux professionnels. Elle n’a ni sexe, ni race, ni nationalité.

En cette période de Cour des miracles, il serait utile, quoi qu’il en coûte puisque l’argent coule à flots, que les chercheurs du monde entier, toutes disciplines confondues, s’unissent pour mettre au point un remède contre cette stupidocratie qui aujourd’hui prend des allures de pandémie. Ne sachant dans quelle catégorie du con ou de l’abruti il me faut m’inscrire, je ne manquerai en rien l’arrivée de cet antidote. Croyez-moi, et c’est pas de la connerie, c’est mon vœu le plus cher en cet an neuf.

Syntagme-Valise

Le syntagme-valise est l’association de deux expressions courantes en une seule expression.

Il s’agit d’un terme proposé par le professeur et écrivain Laurent Demoulin de l’université de Liège et dont le concept est explicité par l’Ami Terrien dans son excellent livre « les réflexions fantômes » paru aux éditions de l’Arbre à paroles.

L’histoire (l’exercice d’écriture) qui vous est ici contée, présentée le 7 décembre 2021 au Blues-Spère, est construite suivant ce principe de double expression… parfois triple…

John est né avec dans la bouche une petite cuillère en argent liquide.

Ses parents avaient toujours veillé au grain à moudre.

Nouveaux riches comme Crésus,  

Ils pétaient plus haut que leur cul béni

Le père surtout qui avait un caractère de cochon qui s’en dédit.

Un va en guerre froide

Politicien, il menait sa vie à fond de train de sénateur

Sans foi ni loi du plus fort

Il se voulait toujours juge et parti pris

La mère, alcoolique, faisant à jamais grise mine radieuse,

Les traits perpétuellement tirés à quatre épingles

Avec l’estomac toujours dans les talons d’Achille

Voyait son existence aller à vau-l’eau de vie

John lui s’ennuyait comme un rat mort de rage

Sauf avec Lucille, une maitresse femme de petite vertu

Une jolie fine fleur dans une peau de vache à lait

Le style fine mouche du coche

Quand il la voyait, il reprenait du poil de la bête comme un âne

Mais au vu de ses assauts, elle était souvent à bout de nerfs à fleur de peau

Elle n’avait alors pas sa langue de vipère en poche

Car elle le trouvait vraiment nul à chier des bars

A chaque dispute, elle jetait de l’huile sur le feu de paille

Avec ce richissime John, elle se dit que le mieux était de battre le fer tant qu’il était chaud lapin

D’autant qu’il lui avait ouvert son cœur de pierre autant que sa bourse.

Sauter sur l’occasion fait le larron pensa-t-elle

Il est temps de mettre la main à la bonne pâte

Et de donner un coup de main de fer au destin.

Elle lui passa donc un coup de fil à retordre

Et vida son sac à merde

En jouant avec lui cartes sur table rase

Elle lui dit : « Le temps c’est de l’argent liquide ».

De but en blanc comme neige, elle exigea

En tout bien tout honneur aux dames

1 million en petites coupures de presse

Il régna un silence de mort de peur

John tomba bien de haut

Cependant, lui qui toujours n’y voyait que du feu sacré

Cria à tue-tête de linotte que

Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir qui fait vivre d’amour et d’eau fraîche.

Pour elle, cela ne pesait pas dans la balance ton porc.

Comme il était ivre, il lui rétorqua que c’était un délit de sale gueule de bois

Du vrai foutage de gueule à terre

Il la traita de tous les noms d’oiseaux

Lui dit que l’argent n’avait pas d’odeur de sainteté

Il lui régla toutefois son compte courant

Car il ne voulait pas porter le chapeau bas

Le talon d’Achille… ou le mythe revisité à Troyes

Nouvelle qui eut dû être présentée au Musée Curtius le 19 novembre 2020 dans le cadre des Apéros Littéraires et de la parution d’un nouveau numéro de la revue Moments mais qui, au vu des circonstances sanitaires, …

À la naissance d’un enfant, certains parents ont l’art d’attribuer à leur progéniture un prénom qui, de prime abord, ne devrait en rien affecter leur destin mais qui cependant jouera inconsciemment un rôle sur le cours de leur existence. L’inconscient collectif est ainsi fait qu’il nous faut admettre que des forces obscures ont plaisir à se réincarner et à renforcer la prédestination de certaines et certains vers des hasards malchanceux. La vie ne m’a guère gâté puisque je fus le fruit d’une de ces fatalités pourtant prévisibles.

Mon histoire commence sur les bancs de l’université, à la faculté d’histoire, là où mes parents se sont connus. Ils suivaient le même cursus et étaient tous deux passionnés par la mythologie.

Je vous dispenserai des mots doux qu’ils s’échangeaient pour attester de leur attachement réciproque : mon Cupidon, mon Adonis, mon viril Apollon ; ma Vénus, mon Ariane, mon Hélène adorée. S’ils avaient eu conscience du fonctionnement profond de leur psyché, ils auraient été moins prolixes et s’en seraient tenus à Pygmalion et Galatée.

Mon père avait en effet toujours eu un ascendant certain sur ma mère, comme si, à l’instar du dieu grec, il l’avait lui-même façonnée d’un morceau d’ivoire. Sous sa coupe autoritaire, elle se soumettait à ses désirs et lui offrait l’amour pur et intense dont Aphrodite lui avait fait grâce. Même s’il avait plaisir à l’infantiliser, il n’en demeurait pas moins que mon vieux lui vouait une forme de vénération à laquelle Éros n’était vraisemblablement pas étranger. Les courbes harmonieuses et le large bassin de ma mère allaient aiguiser l’appétit charnel de mon tyrannique historien paternel et alimenter notre vallée de larmes de deux nouveaux héros en devenir, des jumeaux, mon frère et moi-même.

Ils ne nous choisirent pas pour prénoms Paphos et Matharmé, ce qui aurait relevé de la plus stricte cohérence. Ne pouvant toutefois échapper à leur monde intérieur, ils optèrent de commun accord pour Hector et Achille.

Quelques mois après notre naissance, ils quittèrent Paris pour Troyes où mon père avait obtenu une chaire au Campus universitaire des Comtes de Champagne. Notre enfance au cœur de la région du Grand Est fut baignée d’une forme d’insouciance même si Hector et moi-même avions déjà le sentiment d’être différents. Une certaine rivalité nous habitait qui prit sa pleine mesure dès l’adolescence. Je dois dire que j’étais assez admiratif vis-à-vis de ce frère extraverti à qui tout réussissait tandis que, replié sur moi-même et complexé, je souffrais d’une tare qui m’obsédait et m’empêchait de prendre pleinement ma place dans ce monde. La nature m’avait en effet pourvu d’un pied gauche chaussant du 37 tandis que mon pied droit chaussait du 44. Inutile de vous faire part des quolibets de mes condisciples et du désappointement de mes parents qui se voyaient obligés d’acheter deux paires de chaussures afin que je puisse me mouvoir normalement en ce monde. Selon la faculté, une malformation du talon était à l’origine de mon infirmité.

Comme je vous l’ai dit, mon père était de nature autoritaire et sa personnalité avait toujours été construite sur un seul critère : « Sois parfait ». La vue d’un fils qui manquait de stabilité ne pouvait éveiller en lui que dépit mais aussi répugnance. Au décès de son épouse, il rédigea un nouveau testament dans lequel il souhaitait que la propriété familiale revienne à mon frère Hector. J’en fus bien peiné car ce vieux manoir troyen entouré de remparts avait depuis toujours constitué mon seul univers, mon seul havre de paix.

J’ai tout tenté pour inverser le cours du destin. J’ai engagé les meilleurs avocats mais rien n’y fit. Alors que les derniers recours juridiques m’avaient conduit à l’impasse, ma force de caractère ne pouvait plus qu’affronter l’évidence. Mon monde s’écroulait.

Moi au mental si fort, moi au corps si puissant, je courbais l’échine. J’ai alors décidé de mener une expédition punitive contre Hector et les siens. Je vous passe les détails de mes tentatives avortées qui virent d’ailleurs l’un de mes amis passer de vie à trépas. Je vous fais grâce également des détails de la façon dont je m’introduisis par ruse dans la propriété, caché à l’intérieur d’une estafette postale qui avait été volée par l’un de mes complices.

Lorsque mon frère crut réceptionner un colis, il découvrit avec effroi, au travers de l’épais brouillard qui ce jour-là sévissait, mes deux pieds difformes. Il tenta alors de s’enfuir. Empli de colère, je dois avouer que j‘ai continué, dans le feu de l’action, à prendre quelques libertés dans l’adaptation de cette tragédie historique. J’ai balancé à mon infâme frangin un bon coup de pied au derrière, un coup de mon pied droit, celui qui chausse du 44, avant de lui loger trois balles de 7.65 dans la tronche. J’étais soulagé, comme libéré d’un poids immense qui m’habitait depuis la nuit des temps.

Lorsque le juge m’interrogea sur mes motivations profondes, je ne pus que lui répondre que nul ne peut échapper au destin des dieux.

La Foire

Texte présenté au Blues-Sphere le 6 octobre 2020 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « La Foire ».

Depuis 1594, la foire de Liège constitue un des moments festifs majeurs en Cité Ardente et c’est, non sans une pointe de fierté, que nous principautaires proclamons notre kermesse comme étant la plus ancienne du royaume. La plus grande aussi avec ses 170 forains dont les attractions s’égrènent sur près de deux kilomètres. Chaque année, elle accueille en moyenne un million et demi de visiteurs.

Il n’est pas un 10 octobre sans que je ne me rende en pèlerinage à la foire de Liège.

Contrairement au plus grand nombre, ma motivation n’est pas de me mêler à la foule nombreuse qui déambule de l’avenue Rogier au pont d’Avroy, toute à la joie d’y retrouver une part d’enfance, de nouvelles sensations fortes ou tout simplement le goût du Lacquemant et de la barbe à papa.

Mon dessein est bien différent. Il est de revivre avec nostalgie mon premier baiser, celui que m’offrit Odette, en une fin d’après-midi d’automne, dans le palais des glaces. Nul ne peut oublier son premier baiser souvent échangé furtivement, avec cette tendresse sauvage propre à l’adolescence. Impossible d’effacer de ses souvenirs ce premier contact intime avec l’autre, cet instant qui nous a ouvert la porte vers une autre dimension. Celle où tous nos sens deviennent insatiables et réclament leur part instinctive de jouissance pour pouvoir pleinement exister.

Je vous ferai grâce de circonstances de notre rencontre. Sachez simplement qu’Odette répondit à l’invitation que je lui fis de passer un mercredi après-midi en ma compagnie. J’étais à l’époque un garçon assez réservé et peu entreprenant à l’égard du sexe opposé. Cela s’expliquait sans doute par le fait que je sois enfant unique et par une éducation rigoriste qui assimilait tout plaisir à une transgression conduisant au péché et donc à l’enfer. C’est cet aspect de prime abord timoré qui me donnait un air ténébreux et blasé qui poussa la belle Odette à prendre l’initiative de ce premier baiser. Tout en moi en garde encore le souvenir vivace alors que les miroirs nous renvoyaient l’image de nos corps difformes. Ce moment initiatique me permit de me dégager du carcan familial en accueillant ce que la vie avait de plus fascinant à m’offrir. L’amour. C’est tout au moins ce que je pensais. Mais cette aventure ne dura toutefois guère plus d’un hiver au cours duquel ma tendre amie m’initia au plaisir de la chair pour ensuite me quitter afin d’éviter, disait-elle, que la lassitude s’installe.

Rétrospectivement, je ne peux qu’abonder dans son sens. Rien n’est pire que l’habitude, surtout en amour.

Par la suite, j’amenais chacune de mes conquêtes au sein du labyrinthe de verre mais je n’éprouvais plus jamais les mêmes sensations, la même ardeur. Ce ne furent que des instants fades et sans aucun relief. Après quelques tentatives, je décidais qu’il était préférable que j’y retourne seul, avec toujours cet espoir qui me caressait d’y croiser Odette. Cela n’arriva jamais.

Il me fut toutefois offert d’y faire quelques rencontres improbables. Celle tout d’abord d’une jeune femme aveugle guidée par son chien au flair certain qui lui fit trouver la sortie bien plus vite que ne l’aurait fait n’importe quel autre quidam. La rencontre aussi d’un claustrophobe accompagné de son médecin psychiatre qui testait dans le palais des glaces une nouvelle forme d’approche thérapeutique pour cette pathologie oh combien invalidante. La rencontre d’un clochard qui franchissait la porte juste avant l’heure de fermeture pour trouver refuge dans l’impasse la plus éloignée afin d’y passer la nuit. Le gérant d’une vitrerie proche de mon domicile qui, m’avoua-t-il, considérait comme une obligation professionnelle de fréquenter chaque année les lieux. Des obèses et des anorexiques qui, au travers des miroirs déformants, projetaient leur désir d’habiter un corps différent.

Ce matin, j’ai toutefois pris une décision irrévocable. Ce 10 octobre, ce sera mon dernier pèlerinage. Au cours du petit déjeuner, je fus en effet ébranlé par un commentaire désobligeant, un de plus que me fit Josiane avec qui je partage mon existence depuis bientôt dix ans.

C’est une femme délicieuse mais qui, riche dit-elle de ses expériences de vie et de son parcours en développement personnel ne peut s’empêcher de jouer à la pseudo psychologue à deux balles. Plutôt conquise par les théories de Freud, chaque acte que je pose est ainsi interprété en fonction de mon stade anal et tout est ramené à ma sexualité qui pourtant, depuis une décennie, se résume à portion congrue. Sa gourmandise charnelle est en effet proportionnelle au régime alimentaire qu’elle suit. Comme elle fait régime la majorité de son temps et depuis longtemps, la fréquence de nos rapports est calquée sur les petits extras qu’elle peut se permettre… c’est-à-dire jamais sinon à Noël et parfois à l’an neuf. Enfin bref, comme à l’habitude Josiane ne manquait pas de me faire un reproche alors que nous prenions notre café.

« Mon pauvre ami, tu n’as jamais su aller à l’essentiel. Aller du point A au point B par le plus court chemin est pour toi totalement impossible. Toujours, pour tout, tu dois tergiverser, faire des tours et des détours. Et c’est pour tout comme ça. Même en amour. Pas étonnant que tu n’as jamais pu rendre une femme heureuse. »

Ces mots déclenchèrent en moi en torrent de frustrations et de tristesse. Me dire cela à moi, le jour de mon pèlerinage annuel !

Je ne pouvais cependant nier que Josiane avait raison. J’avais bousillé ma vie à explorer des voies sans issues pour être rassuré, pour que rien ne m’échappe, pour avoir le sentiment de maîtriser mon destin et par la même celui des autres. C’est sans doute ça qui avait fait qu’un soir de février, il y a bien longtemps, Odette m’avait quitté. Elle avait compris qu’avec moi la vie à deux se déroulerait non comme un long fleuve tranquille mais comme un parcours d’obstacles labyrinthiques. Aujourd’hui, cela me crevait les yeux. Alors j’ai pris ma décision. Après le souper, j’ai dit à Josiane que j’allais faire un tour. Je suis monté dans le bus en direction des Guillemins et me suis arrêté juste à l’entrée de l’avenue Rogier. J’ai parcouru lentement les quelques centaines de mètres qui me séparaient du labyrinthe.

En cinquante ans, cette attraction n’a guère changé. Elle se situe toujours à la même place, avec le même décor, les mêmes couleurs, le même éclairage, le même accueil nonchalant d’un préposé qui vous regarde sans mot dire, avec un sourire convenu, un œil sur un mini téléviseur et l’autre sur la monnaie qu’il vous rend. Et puis, tout au long du parcours, il y a ces rires en boîte, les mêmes que ceux que l’on retrouve en arrière-fond sonore de la série Benny Hill ; ces rires forcés et agaçants qui sont là pour vous rappeler que la règle est à l’autodérision et qu’il est de bon ton de vous esclaffer face à votre portrait déformé.

J’ai payé mon entrée et laissé un large pourboire au brave gars qui me souhaitait un excellent divertissement. En matière divertissement, c’est lui qui allait être servi.

Arrivé au cœur de l’attraction, j’ai commencé à hurler. Des cris de peur mêlés à des cris de haine mêlés à des rires nerveux et saccadés qui se mêlaient aux rires des haut-parleurs. Et puis j’ai brandi mon arme, un P38, menaçant au passage une grand-mère et sa petite-fille ainsi qu’un couple d’amoureux. Les gens autour de moi s’encouraient en se tapant la tête sur les miroirs. Ensuite j’ai tiré. Quatre coups en l’air et un dans ma tempe.

Puis, curieusement, je me suis senti léger, tellement léger que je me suis élevé au bas du houppier du marronnier le plus proche. C’était particulier, et comme beaucoup de ceux qui vécurent une expérience de mort imminente, je devenais témoin de ma propre fin. Je ne sentais plus mon corps et je planais là, à quelques mètres, à observer le spectacle.

Dans un premier temps, il y eut une fuite désordonnée de la foule tout autour de l’attraction puis, cinq policiers se sont rués armes au point à l’intérieur du labyrinthe. Ils couraient dans tous les sens comme des poulets sans tête, tout paniqués à l’idée de manquer leur cible et de tirer sur mon reflet alors qu’avec un plus de chance, je pourrais moi faire mouche et les envoyer ad patres. J’avoue que cela m’a fait beaucoup rire de les voir s’agiter ainsi. Et puis, soulagés, ils ont découvert mon corps inanimé. Je vous fais grâce de la scène surréaliste qui s’ensuivit lorsque les secours, armés de leur brancard, partirent eux aussi à ma recherche accompagnés d’une jeune policière encore sous l’émotion des moments qu’elle venait de vivre. De mon perchoir, je ne puis malheureusement que vous confirmez, et ce sans la moindre misogynie, que décidément les femmes n’ont pas le sens de l’orientation. Après plus de dix minutes à parcourir les allées, ils chargèrent mon corps sur la civière et m’évacuèrent par l’entrée où une foule dense et silencieuse attendait mon apparition. Les forains alentour, poussés par la curiosité et souhaitant également participer à ce spectacle gratuit, avaient coupé leur haut-parleur tonitruant et avaient cessé de faire l’article de leur attraction. Seuls, depuis les tréfonds du labyrinthe, hurlaient en boucle les rires mécaniques et métalliques que le pauvre gérant, complètement atterré, avait oublié de faire taire. Je fus surpris par les commentaires de certains. Il y en avait qui répétaient à qui mieux mieux que j’étais un terroriste ; d’autres qui prétendaient que j’avais déjà un lourd passé judiciaire, que je venais d’attaquer le paki du coin et que voilà ce qui arrive avec notre justice laxiste ; d’autres enfin, une minorité perspicace, qui affirmaient que c’était par dépit amoureux que j’avais agis de la sorte.

Je suis resté là-haut en observateur jusqu’au départ de l’ambulance. Puis je me suis senti aspiré vers une lumière bienveillante qui m’amena alors à un carrefour muni d’un panneau indicateur qui proposait trois directions : le paradis, le purgatoire et les enfers. Au centre du carrefour, Saint-Pierre. Celui-ci analysa mon dossier et me déclara, au vu des derniers événements, inapte au paradis. Il admit toutefois que les bonnes actions engrangées tout au cours de mon existence m’épargnaient de brûler au cœur de la fournaise éternelle. Il me signifia qu’il ne me restait plus qu’à rejoindre le purgatoire avant de pouvoir éventuellement connaître le bonheur sans fin. Il m’a demandé si j’avais une boussole ce qui bien sûr m’interpella. Il me dit alors qu’il était strictement interdit de disposer d’une boussole pour aller au purgatoire de même que de petits cailloux. « Le purgatoire me dit-il est un grand labyrinthe dont il vous faudra trouver seul la sortie si vous voulez un jour participer à la félicité des justes. Vous verrez, il y a peu de différence avec le monde que vous avez connu sur terre ».

Au vu de mon expérience labyrinthique, j’avais bon espoir d’y parvenir mais je me suis dit que ce serait bien plus agréable de faire le chemin à deux, avec Odette. J’en ai fait part à mon hôte qui accueillit ma demande avec compréhension sans me promettre toutefois d’y accéder. « Nous verrons… Peut-être… Les voies du Seigneur sont impénétrables » me dit-il en ouvrant la porte de mon nouveau domaine.

Décidément, l’espoir fait vivre. Même dans l’autre monde.

L’inconnu d’avril

Texte qui eut dû être présenté au Blues-Sphere le 7 avril 2020 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Poisson d’avril » mais qui au vu des circonstances sanitaires …

Aussi loin que me portent mes souvenirs, j’ai toujours vécu dans un monde de solitude. Sans doute est-ce parce que j’étais l’unique enfant de vieux parents vivant reclus à la campagne et que le bruit des gosses insupportait. Je ne sais trop. Toujours est-il qu’un jour, j’en ai eu marre de mon univers confiné et que je suis parti vers la ville pour y entamer une formation en mécanique, domaine qui me semblait du plus haut intérêt. Très vite, je compris que ma vocation n’était pas de régler des moteurs et j’ai abandonné clés à molette et salopette.

En fait, je n’avais d’aptitude ou d’envie pour rien. Le destin avait choisi pour moi la vie morne des gens communs pour qui le passage sur terre, sans aucun fait d’armes, se limite à un acte de naissance et un acte de décès. Le style laborieux de l’ombre qui a tendance à ne faire aucune vague et qui cherche plutôt à se faire oublier en affectionnant plus particulièrement les bienfaits de la solitude. Tel est donc mon chemin.

Pour payer mes études, j’ai trouvé un emploi de gardien de nuit dans un parking au cœur de la cité, un travail que j’assume maintenant depuis plus de trente-cinq ans. Ce job me convient parfaitement. Je me suis en effet vite rendu compte que j’étais un inadapté social, incapable d’entretenir des liens profonds et durables avec quiconque. J’eus bien l’une ou l’autre aventures galantes mais elles ne durèrent guère plus que quelques jours à l’exception de Mirette, une nympho introvertie dont les hurlements de plaisir occupaient la quasi-totalité du discours. Nous avons rompu lorsque mon ORL m’a confirmé un début de surdité vraisemblablement dû à ses vagissements de volupté.

Bref, je vis seul depuis vingt ans dans un petit appartement que j’ai acheté en bord de Meuse. J’évite tout contact avec les voisins qui pour la plupart, au vu de mes horaires, n’ont même pas connaissance de ma présence parmi eux. Quand je dis que je vis seul, je me méprends. En fait, je partage mon existence avec Horst.

Nous nous sommes rencontrés après ma garde de nuit, un dimanche matin d’automne, alors que je me baladais nonchalamment le long du fleuve. Le dimanche, c’est jour de marché et les quais sont animés sur plus de trois kilomètres. J’affectionne particulièrement cette promenade dominicale qui me permet de garder un pied dans le monde de mes semblables. C’est le seul jour où je fais des emplettes. Le reste du temps, après mon travail, je rentre me reposer puis je regarde la télé ou fais quelques mots croisés. J’aime donc à me retrouver dans l’ambiance particulière de ce bazar à ciel ouvert où je prends plaisir à observer mes contemporains.

C’est sous l’un des ponts qui enjambent le fleuve que je l’ai aperçu. Il était derrière un étal, immobile, les yeux rivés dans ma direction. Alors quelque chose s’est produit. Une forme d’attirance électromagnétique. Nous nous sommes regardés et avons tout de suite compris l’un et l’autre que ce serait à la vie, à la mort. Il ne disait rien. Il me regardait longuement, fixement, sans sourire, avec une sorte de bienveillance rassurante. C’est cela sans doute que j’ai aimé chez Horst. Cette bienveillance et ce regard. Ses grands yeux fixes comme cerclés par des lunettes au charme désuet. Cette sorte de nonchalance aussi dans le mouvement. Il m’a fait tout de suite penser à l’inspecteur Derrick, le héros de la fameuse série policière allemande dont chaque épisode m’avait passionné. Derrick, incarné par Horst Tappert, ce commissaire impassible qui vient à bout des enquêtes les plus complexes. Un solitaire comme moi.

Je me suis décidé très vite. J’ai acheté un canon, un trois-mâts et un château moyenâgeux afin d’embellir le fond du grand aquarium que j’avais choisi pour mon nouveau compagnon. Puis nous sommes rentrés à la maison et j’ai installé Horst dans son nouvel environnement, sur une table basse à côté du canapé afin qu’il puisse regarder avec moi la télévision. Jamais je n’aurais pensé qu’un poisson rouge puisse agrémenter autant une terne existence. Horst s’est très vite adapté à son nouveau lieu de vie. C’est un être très conciliant qui s’exprime peu mais écoute beaucoup. Il aime ainsi que je lui relate mes avis sur la politique et semble adhérer à mes idées, tantôt de droite, tantôt de gauche en fonction de mes humeurs du moment ou des discours qui me paraissent les plus probants. Mon inconstance sur les sujets de société ne semble absolument pas le déranger. Cependant, j’ai constaté que les matchs de foot ne l’intéressaient guère de même que les westerns, genre cinématographique pour lequel je voue une véritable passion. Alors, afin de ne pas imposer mes seuls choix, je lui propose de regarder régulièrement un film X et il m’en remercie en frétillant de la queue. Je sens que ça lui fait du bien.

Tout allait pour le mieux jusqu’à mi-mars où j’ai commencé à tousser. J’avais des courbatures, un peu de fièvre. Bref, je ne me sentais pas bien.  Avec tout ce qu’on racontait à la radio et à la télévision, les histoires en Chine, j’ai redouté le pire. Je me suis alors dit qu’il fallait prendre des dispositions, celles que j’envisageais depuis bien longtemps.

J’ai pris congé un samedi et suis allé en voiture à Aix-la-Chapelle. J’ai tout d’abord visité un brocanteur où j’ai acquis deux chopes, une sérigraphiée Becks et l’autre Clausthaler. J’y ai également acheté quelques menus objets typiques, dont une horloge tyrolienne avec coucou. Je me suis ensuite rendu dans un magasin de seconde main dans lequel j’ai trouvé quelques costumes, pantalons, chemises et caleçons de taille XXXL ainsi que trois paires de chaussures de pointure 46 avec chaussettes de même taille. Il y avait là aussi un vieux chapeau Fedora ainsi qu’un classique chapeau tyrolien, tous deux de taille 65. À la surprise de la vendeuse, je ne suis pas passé par la cabine d’essayage. Au vu de ma corpulence, elle en aura convenu que tous ces achats ne m’étaient pas destinés, ce en quoi elle avait raison. À part pour faire le pitre lors d’un carnaval, ces frusques auraient pu accueillir deux personnes de mon gabarit.

Je suis ensuite passé par un supermarché où j’ai acheté des bières de même marque que les pintes que j’avais trouvées à la brocante, du dentifrice, quelques charcuteries sous vide, principalement de la saucisse de Francfort, et quelques conserves de choucroute.

Je me suis enfin arrêté à une station d’essence proche de la frontière où j’ai fait le plein et où j’ai acheté quelques Bretzels, quelques magazines people, les journaux der Spiegel et Frankfurter Allgemeine Zeitung ainsi que deux revues érotiques et trois DVD pornographiques. Par prudence, lors de cette incursion en terres germaniques, j’ai payé tous mes achats avec de la monnaie sonnante et trébuchante.

De retour dans mes pénates, j’ai d’abord nourri Horst et je lui ai relaté mon escapade ce qui sembla l’intéresser, tout en ne lui avouant pas mes futurs desseins. J’ai ensuite rangé les costumes, les chaussures et le pardessus de couleur caca d’oie dans le placard de l’entrée tandis que les autres habits ont pris place dans la garde-robe de la chambre d’amis. J’ai vidé un peu de dentifrice dans l’évier et j’ai disposé le tube dans un verre avec une vieille brosse à dents que j’avais découverte il y a peu au fond du parking, lors d’un de mes tours de garde. J’ai retiré quelques préservatifs de la boîte que je venais d’acheter et les ai jetés dans les w.c.. J’ai ensuite disposé les deux pintes et les conserves dans l’armoire de la cuisine tout en prenant soin de mettre au frais les bières et les aliments que je venais d’acheter. J’ai enfin pendu la pendule tyrolienne à un des murs du salon. J’ai disposé les revues de-ci de-là dans l’appartement et les DVD près de la TV. J’étais assez fier de moi.

La soirée s’est déroulée paisiblement.

Le lendemain, je me suis levé aux aurores et j’ai bu deux cafés dans deux tasses différentes que j’ai bien lavée avant de les déposer sur l’évier. Avec une éprouvette, je me suis saisi de Horst que j’ai déposé délicatement dans un petit sac en plastique transparent. Puis, discrètement, nous avons tous deux quitté l’immeuble en prenant soin de ne pas nous faire remarquer. J’ai abandonné son aquarium proche d’une bulle à verre. Arrivé au niveau du quai des abattoirs, je me suis assis sur l’un des bancs et j’ai expliqué à Horst la raison de cette balade matinale.

« Vois-tu mon bon Horst, je sens la fin venir alors plutôt que de souffrir, je préfère décider moi-même de mon destin et donc aussi du tien. Quand nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes juré d’être ensemble à la vie à la mort. C’est maintenant l’heure fatale. Sauf à avoir partagé ton existence, ma vie fut d’une platitude sans nom. Alors j’ai envie de partir en beauté en te faisant indirectement honneur. Dans quelques minutes, je vais disposer à quelques mètres de nous l’une des chaussures de grande taille que j’ai achetée Aix-la-Chapelle. J’ai bien pris soin de laisser l’autre à l’appartement. Tu vas vite comprendre pourquoi. Ensuite, je vais te prendre par la queue et je vais t’avaler. Non pas comme Kevin Kline dans le film « Un poisson nommé Wanda » mais plutôt comme Jonah Hill dans « Le loup de Wall Street ». Je vais te gober et tu ne sentiras rien. Tu ne souffriras absolument pas. Enfin, je vais me tirer une balle dans la tête avec le revolver que m’a offert un mafieux pour planquer dans mon parking quelques voitures qu’il avait volées.

J’ai bien pris soin de rédiger une lettre que j’ai laissée sur la table de la cuisine et que j’ai signée de nos deux mains en stipulant que toi et moi en avions assez de cette existence. Mais toi, depuis hier tu as une double existence.

Je ris déjà sous cape des titres des articles de presse qui ne manqueront pas de foisonner sur le Net :

« Le géant allemand introuvable ».

« Qu’est devenu Horst, l’ami du suicidé du 1er avril ».

« La Meuse sondée depuis trois jours, aucune trace de l’Allemand Horst ».

« L’homme qui aimait la choucroute et les films pornos a-t-il tué son compagnon ? ».

« Le médecin légiste confirme : « le présumé suicidé du 1er avril avait avalé un poisson rouge » ».  

« Qu’est-il advenu de Horst, le compagnon du gardien de nuit sans histoire ? ».

Vois-tu mon bon Horst, c’est ce dernier titre qui me plaît le plus…un gardien de nuit sans histoire. Notre vie ne fut que médiocrité et banalité mais bientôt, d’aucuns nous inventeront des histoires post-mortem que les plus fades des vivants nous envieront.

Seul pour moi subsiste une interrogation avant de quitter cette vallée de larmes.

Aurons-nous affaire à un policier du gabarit de Derrick pour traiter, comme le dira la presse, « la mystérieuse affaire des suicidés du 1er avril » ?

Giboulées de mars

Texte présenté au Blues-Sphere le 3 mars 2020 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Giboulées de mars».

J’affectionne les mots croisés et les mots fléchés comme d’autres les échecs ou le poker. Cela me détend et fait fonctionner mes neurones ce qui relève d’une nécessité depuis ma mise à la retraite et le peu d’activité cérébrale qui occupe mes journées.

Cette passion cruciverbiste est surtout motivée par une découverte troublante que j’ai faite il y a quelques années. Les mots qui naissent des petits carrés blancs ont une influence sur notre avenir et donnent une vision bien plus précise de notre destin que les horoscopes. Il n’y a pas de hasard et si vous vous adonnez comme moi aux mots croisés, vous découvrirez, avec un peu de pratique, que mes dires sont exacts. Je ne prête dès lors aucune foi à l’horoscope qui borde la page des jeux de mon quotidien mais me fie aux mots qui surgissent des grilles pour verbicrucistes.  Chaque jour , j’en agence ceux que je juge les plus pertinents afin qu’ils donnent sens à ma réalité existentielle.

Ainsi, ce matin, de la grille des mots croisés sont apparues des définitions qui m’ont semblé marquantes et dont je vous livre les réponses. Ce sont ces dernières qui, comme à l’habitude, serviront de trame à ma journée.

  • ôter la tête en 9 lettres : décapiter
  • pot-de-vin en 10 lettres : commission
  • hardi en 5 lettres : crâne
  • se porte parfois dans le dos en 3 lettres : sac
  • avoir la propension à en 8 lettres : disposer
  • ondée en 8 lettres : giboulée

Cela fait maintenant près de 17 ans que je fais des mots croisés et c’est la seconde fois qu’apparaît giboulée, le petit nom que je donne à Mauricette.

Mauricette, je l’ai rencontrée en mars 2010, lors d’une visite chez le dentiste. Elle y était assistante et c’est parait-il mon sourire qui la fait craquer mais surtout le fait que je sois un taiseux. Car Mauricette, elle aime parler. Sans doute parce que dans son métier elle ne peut pas vider chaque jour l’énorme réservoir de mots qu’il l’habite. Alors, de retour à la maison, elle s’épanche. Je devrais plutôt dire : elle dénigre. Elle cause pas, elle déblatère. Car Mauricette elle est charmante mais elle a ses sautes d’humeur, quasi chaque jour, pour tout et pour rien. Tout l’indispose. Une porte mal fermée, une lumière restée allumée, un robinet qui fuit, la vaisselle mal rangée… Tout prend des proportions dramatiques. Après de courts moments paisibles, elle devient glaçante et cinglante et je ramasse douche froide sur douche froide tant et si bien que je l’ai affublée du sobriquet de giboulée.

En effet, il y a sept ou huit ans, lors de l’un de mes exercices de mots-croisiste, en potassant le dictionnaire, j’ai découvert pour giboulée la définition suivante : « Averse, souvent accompagnée de vent, aussi brève que violente qui se produit lors du passage de l’hiver au printemps, principalement aux mois de mars d’où l’expression “giboulées de mars” ». Ayant comme je vous l’ai dit connu Mauricette en mars et, au vu de son caractère versatile, je trouvais que ce pseudonyme lui allait à ravir.

Le mot giboulée m’était donc apparu une seconde fois. C’était un signe évident. J’ai alors repris les mots du jour qui me semblaient les plus marquants à savoir giboulée bien sûr mais aussi sac, disposer, commission, crâne, décapiter. Remis dans l’ordre, cela donnait : décapiter Giboulée et disposer le crâne dans un sac à commission.

Depuis bien longtemps, Giboulée me portait sur les nerfs et voilà que le destin m’offrait la solution pour mettre un terme aux brimades dont j’étais victime. Comme vous le savez, aucun homme ne peut se soustraire à son destin. Je devais donc me plier au pouvoir des mots et agir pour que ce qui était écrit se réalise. Je n’avais plus d’autre choix que d’occire Mauricette.

Ce matin-là, elle était assise à la table de la cuisine occupée à éplucher les patates. Je lui ai caressé les cheveux ce qui l’a surprise. Je ne voulais pas qu’elle souffre et j’ai donc usé de la technique utilisée lors des sacrifices d’animaux. J’ai détendu la bête en la cajolant puis paf : un mouvement sec avec le grand couteau de cuisine qui sert à découper le rosbif. Sa tête s’est affaissée sur les épluchures de pommes de terre. Il ne me restait plus qu’à donner un petit coup de hachoir à viande en haut de la colonne vertébrale et la tête roula toute seule au milieu de la table. J’ai pris celle-ci ensuite par les cheveux pour la mettre dans le sac que j’utilise pour faire les commissions. J’avais des haut-le-cœur. Elle avait comme toujours les cheveux gras et je devais poigner dans cette masse poisseuse et répugnante. Giboulée a perpétuellement les cheveux gras et cela m’a toujours dégoûté au plus haut point. Par la suite, je me suis donc précipitamment lavé les mains puis je me suis penché sur les mots fléchés pour connaître la suite qui devait être donnée à cette histoire.

Je vous résume les éléments principaux qui m’ont marqué dans cette seconde grille :

  • style de musique en 5 lettres : blues
  • effigie en 4 lettres : tête
  • nom de famille lié à un métier en 8 lettres : aptonyme
  • consacrer en 6 lettres : dédier
  • munificence en 6 lettres : cadeau
  • jour gras en 5 lettres : mardi
  • globe en 6 lettres : sphère

Ce qui nous donne donc dans l’ordre : Dédier tête mardi cadeau Blues Sphère aptonyme. Ce qui s’exprime plus clairement par : offrir la tête de Giboulée en cadeau, ce mardi, au Blues-Sphere, à une personne dont le nom évoque une profession.

Sac à commission contenant la tête de Giboulée et apporté au Blues-Sphere le 3 mars 2020

J’ai tout de suite pensé à… Jean-Paul, le fondateur de cet endroit mythique dans lequel nous nous trouvons et dont la traduction du patronyme Brilmaker signifie dans la langue de Molière : fabricant de lunettes. En plus, ça tombait bien car c’était son anniversaire il y a peu. Bon anniversaire mon cher Bril.

Cette histoire doit bien sûr rester entre nous. J’espère donc que les mots me seront demain favorables, du style : discrétion, secret gardé, amitié préservée…

J’espère aussi qu’à l’évocation du mot giboulée de mars, vous n’aurez pas à l’esprit la triste fin de Mauricette mais une pensée émue pour ma délivrance et pour l’anniversaire de notre hôte Jean-Paul.