{"id":142,"date":"2016-12-18T15:04:25","date_gmt":"2016-12-18T15:04:25","guid":{"rendered":"https:\/\/didierjoris.com\/?p=142"},"modified":"2018-03-04T13:37:43","modified_gmt":"2018-03-04T13:37:43","slug":"la-mort-dune-vieille-connaissance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/didierjoris.com\/?p=142","title":{"rendered":"La mort d&rsquo;une vieille connaissance"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Il arrive que la mort d\u2019une connaissance cr\u00e9e en nous un vide, un malaise m\u00eame si aucun lien profond ne nous unissait vraiment. Le destin tragique qui va suivre est celui d\u2019un g\u00e9ant du monde \u00e9conomique qu\u2019il m\u2019arrivait de croiser de temps \u00e0 autre lorsque je me rendais chez lui, \u00e0 Seraing. Nous n\u2019\u00e9tions pas intimes bien qu\u2019issus de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration puisqu\u2019il \u00e9tait d\u2019\u00e0 peine quatre ans mon ain\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait beaucoup plus costaud que moi, plus grand, plus large, plus imposant. N\u00e9 en terres principautaires, il avait su tr\u00e8s vite se cr\u00e9er une image et une place centrale dans le monde \u00e9conomique et industriel. On le disait incontournable, dictant sa loi aux politiques et aux syndicats, couvrant de sa stature imposante et de son influence la vie de la Cit\u00e9 du Fer. Tous voyaient en lui une force tranquille, un protecteur qui, par l\u2019emploi qu\u2019il fournissait, mettait \u00e0 l\u2019abri de l\u2019adversit\u00e9 des centaines de familles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans sa jeunesse, il attisa les jalousies de ses homologues qui le consid\u00e9raient comme suffisant, surtout par sa capacit\u00e9 \u00e0 les d\u00e9tr\u00f4ner tous et \u00e0 s\u2019adapter \u00e0 un monde en plein changement. Il \u00e9tait un pr\u00e9curseur n\u2019ayant de cesse d\u2019\u00eatre toujours \u00e0 la hauteur, performant, dominant, ne r\u00e9clamant rien sinon sans doute secr\u00e8tement l\u2019espoir d\u2019une reconnaissance posthume. Il avait conscience qu\u2019en ce bas monde tout est \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, contrairement au plus grand nombre qui aveugl\u00e9ment lui attribuait une jouvence \u00e9ternelle. Il connut bien s\u00fbr des p\u00e9riodes difficiles durant lesquelles il pouvait toujours compter sur le soutien inconditionnel de tous, tant du monde des affaires que des gouvernants et des syndicats. Vu son pouvoir de pourvoyeur d\u2019emplois, les partis politiques, toutes tendances confondues, se voulaient d\u2019ind\u00e9fectibles d\u00e9fenseurs de sa cause. Malheureusement, beaucoup de ces hommes, serviles face \u00e0 leur \u00e9lectorat, \u00e9taient plus enclins \u00e0 flatter leurs apporteurs de voix que de g\u00e9rer l\u2019in\u00e9luctable fin qui guettait celui qui, sans r\u00e9el successeur, avait contribu\u00e9 \u00e0 la richesse de sa r\u00e9gion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car on le savait malade depuis longtemps, us\u00e9 par une vie sans repos toute d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 de sa ville. Il se faisait vieux \u00e0 l\u2019approche de la soixantaine et on commen\u00e7ait \u00e0 lui trouver des tares. La principale \u00e9tait de n\u2019avoir pu s\u2019adapter \u00e0 un monde globalis\u00e9 o\u00f9 l\u2019\u00e9talon du profit r\u00e8gne seul en ma\u00eetre. Il n\u2019\u00e9tait plus \u00e0 la hauteur, lui le petit provincial, et d\u00fb pour survivre passer sous pavillon \u00e9tranger. Des \u00e9trangers qui lui men\u00e8rent la vie dure, privil\u00e9giant avant tout leurs propres int\u00e9r\u00eats et ceux de leurs commanditaires. Ils finirent par ne lui pr\u00eater plus aucune attention tout comme ces femmes qui admiraient sa puissance et lui avaient vou\u00e9 la plus sinc\u00e8re reconnaissance pour le bien-\u00eatre qu\u2019il avait prodigu\u00e9 \u00e0 leur prog\u00e9niture. Elles ne lui portaient maintenant qu\u2019un regard distrait. Il avait fait son temps. Il lui fallait se r\u00e9signer et souffrir en silence de l\u2019indiff\u00e9rence de ceux qui auparavant lui pr\u00eataient all\u00e9geance et \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 tous les sacrifices pour le voir continuer \u00e0 leur assurer un avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fil du temps, ils l\u2019avaient abandonn\u00e9. Cadres, contrema\u00eetres, ouvriers, tous ses enfants adoptifs avaient \u00e9t\u00e9 contraints de le quitter, versant souvent une larme en passant une derni\u00e8re fois les grilles de l\u2019usine. Et lui restait l\u00e0, seul, sto\u00efque, camp\u00e9 dans la solitude des h\u00e9ros qui ont conscience de l\u2019ingratitude du plus grand nombre mais qui ne peuvent se r\u00e9soudre, sans que l\u2019on ne les y pousse, \u00e0 abandonner la juste cause qui est le socle de toute leur existence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On finit par le mettre sous tutelle ce qui lui porta un coup fatal. \u00c9preuve ultime pour ce caract\u00e8re bouillonnant qui, par le pass\u00e9, attirait crainte et respect. Il attendait r\u00e9sign\u00e9 la fin in\u00e9luctable. Il se savait condamn\u00e9 et aurait souhait\u00e9 partager ses derniers instants d\u2019existence avec quelques vieux amis fid\u00e8les mais ses ex\u00e9cuteurs testamentaires en d\u00e9cid\u00e8rent autrement. Point de c\u00e9r\u00e9monie officielle. La plus stricte intimit\u00e9. La date des obs\u00e8ques fut fix\u00e9e au 16 d\u00e9cembre 2016, en milieu d\u2019apr\u00e8s-midi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019en fus averti et voulu lui rendre comme beaucoup un dernier hommage, respectueux de l\u2019\u0153uvre qu\u2019il avait accomplie. Le temps \u00e9tait doux pour la saison et un soleil rasant inondait la vall\u00e9e. Les routes menant \u00e0 son domaine \u00e9tant barr\u00e9es par les autorit\u00e9s, nous \u00e9tions en masse aux abords du lieu, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du fleuve. Peu avant 15 heures, nous entend\u00eemes le son des cloches nous incitant au recueillement. Puis nous per\u00e7\u00fbmes une sorte de cri de d\u00e9sespoir, sourd et bref. Nous le v\u00eemes agonisant se soulever l\u00e9g\u00e8rement puis nous faire un ultime signe d\u2019adieu avant de se coucher \u00e0 jamais dans un dernier souffle de poussi\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Beaucoup pleuraient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame \u00e9mu. Je venais d\u2019assister \u00e0 la fin d\u2019un mythe, du symbole d\u2019une \u00e9poque et d\u2019une r\u00e9gion. La mort du haut-fourneau\u00a06 de Seraing.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-143\" src=\"https:\/\/didierjoris.com\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/HR-site-Seraing.jpg\" alt=\"\" width=\"517\" height=\"315\" srcset=\"https:\/\/didierjoris.com\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/HR-site-Seraing.jpg 517w, https:\/\/didierjoris.com\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/HR-site-Seraing-300x183.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 517px) 100vw, 517px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il arrive que la mort d\u2019une connaissance cr\u00e9e en nous un vide, un malaise m\u00eame si aucun lien profond ne nous unissait vraiment. Le destin tragique qui va suivre est celui d\u2019un g\u00e9ant du monde \u00e9conomique qu\u2019il m\u2019arrivait de croiser de temps \u00e0 autre lorsque je me rendais chez lui, \u00e0 Seraing. 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