{"id":823,"date":"2019-10-17T14:58:09","date_gmt":"2019-10-17T14:58:09","guid":{"rendered":"https:\/\/didierjoris.com\/?p=823"},"modified":"2019-10-17T15:11:06","modified_gmt":"2019-10-17T15:11:06","slug":"delices","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/didierjoris.com\/?p=823","title":{"rendered":"D\u00e9lices"},"content":{"rendered":"<h4 role=\"textbox\" aria-multiline=\"true\" data-is-placeholder-visible=\"false\" aria-label=\"R\u00e9digez un titre\u2026\" aria-autocomplete=\"list\" contenteditable=\"true\"><em data-rich-text-format-boundary=\"true\">Texte pr\u00e9sent\u00e9 au Mus\u00e9e Curtius le 17 octobre 2019 dans le cadre des Ap\u00e9ros Litt\u00e9raires et de la parution du second num\u00e9ro de la revue Moments.<\/em><\/h4>\n<h4 role=\"textbox\" aria-multiline=\"true\" data-is-placeholder-visible=\"false\" aria-label=\"R\u00e9digez un titre\u2026\" aria-autocomplete=\"list\" contenteditable=\"true\"><em data-rich-text-format-boundary=\"true\">Th\u00e8me impos\u00e9 : \u00ab D\u00e9lice(s) ? \u00bb. <\/em><\/h4>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/didierjoris.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Moments.png\" alt=\"\" srcset=\"https:\/\/didierjoris.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Moments.png 509w, https:\/\/didierjoris.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Moments-300x213.png 300w\" sizes=\"auto, 100vw\" width=\"509\" height=\"362\"><\/p>\n<p>D\u00e8s mon plus jeune \u00e2ge, j\u2019ai attir\u00e9 \u00e0 moi la joie et le bonheur d\u2019autrui. Lorsqu\u2019un \u00e9v\u00e9nement heureux s\u2019immis\u00e7ait dans la vie de mes proches, ceux-ci ne pouvaient s\u2019emp\u00eacher de me le partager, me prenant \u00e0 t\u00e9moin de leur f\u00e9licit\u00e9.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9cole gardienne, mes compagnons me harcelaient, tout \u00e0 la joie de m\u2019annoncer leur premier pipi ou popo sur le pot.<\/p>\n<p>Plus tard, les p\u00e9riodes de No\u00ebl et de Saint-Nicolas furent pour moi un v\u00e9ritable calvaire. Je devenais en effet le confident privil\u00e9gi\u00e9 de la liesse \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de mes petits camarades qui, \u00e0 tour de r\u00f4le, me faisaient l\u2019inventaire des nombreux pr\u00e9sents re\u00e7us sans me laisser le moins du monde leur expliquer ce qui m\u2019avait \u00e9t\u00e9 offert.<\/p>\n<p>Je n\u2019avais que le droit de me taire et de les \u00e9couter.<\/p>\n<p>Ne parlons pas de l\u2019adolescence o\u00f9 je fus le d\u00e9positaire oblig\u00e9 des secrets de mes condisciples en rut, forc\u00e9 d\u2019entendre avec moult d\u00e9tails, sous le sceau de la confidence, le contentement que ces petits vicieux en devenir \u00e9prouvaient aux premiers contacts charnels.<\/p>\n<p>Bien que fort timide, j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019\u00e9poque l\u2019objet de toutes les attentions de la part du sexe oppos\u00e9. D\u00e8s que leurs petits seins pointaient, ces donzelles ne pouvaient s\u2019emp\u00eacher de partager cette fiert\u00e9 et ce bonheur avec moi. Elles me montraient sans vergogne leur corps de femme naissant et m\u2019importunaient sans rel\u00e2che en me d\u00e9crivant le bien-\u00eatre qu\u2019elles ressentaient au plus profond de leur chair et de leur \u00e2me. Elles me t\u00e9l\u00e9phonaient sans cesse, me harcelant pour me faire part de leurs sentiments de volupt\u00e9.<\/p>\n<p>Ce fut pour moi une phase tr\u00e8s difficile de ma vie. Elles \u00e9taient heureuses, d\u2019un contentement b\u00e9at, surtout lorsqu\u2019elles me d\u00e9crivaient leurs phantasmes extatiques qu\u2019elles souhaitaient me faire partager dans le d\u00e9tail, sous ma couette.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais alors oblig\u00e9 de me d\u00e9shabiller et de m\u2019ex\u00e9cuter sans broncher, faute de quoi elles me poursuivaient jour et nuit de leur assiduit\u00e9. Mon probl\u00e8me, c\u2019est que je suis un soumis. Je ne sais pas dire non. Je suis un faible, voil\u00e0 tout.<\/p>\n<p>Curieusement, je n\u2019ai aim\u00e9 ou \u00e9t\u00e9 aim\u00e9 que par des femmes magnifiques, intelligentes et fines d\u2019esprit, pleinement \u00e9panouies et heureuses. Elles n\u2019aspiraient qu\u2019\u00e0 ma compagnie qui leur procurait bonheur et jouissance. Il y en a certes que j\u2019ai aim\u00e9es, mais jamais avec la m\u00eame ardeur d\u00e9bordante que celle qu\u2019elles m\u2019offrirent. Bien s\u00fbr, j\u2019en souffrais, car j\u2019aurais voulu que ma passion soit \u00e9gale \u00e0 la leur et j\u2019en \u00e9prouvais toujours un sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9. Ce complexe ne m\u2019a jamais quitt\u00e9.<\/p>\n<p>En dehors des plaisirs charnels, ne parlons pas de tous ceux qui n\u2019avaient de cesse de m\u2019informer dans le d\u00e9tail de leur mont\u00e9e en grade, de leur augmentation, de leur promotion \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, de leurs gains aux jeux de hasard ou de tout autre \u00e9v\u00e9nement heureux dont le ciel leur avait fait gr\u00e2ce. Certains, anim\u00e9s par l\u2019envie de jouir avec moi des d\u00e9lices de la table, m\u2019invitaient \u00e0 d\u00e9guster les meilleurs vins de leur cave ou \u00e0 go\u00fbter aux mets les plus suaves des plus grands restaurants \u00e9toil\u00e9s.<\/p>\n<p>Tous ces gens m\u2019obligeaient \u00e0 partager leur b\u00e9atitude, m\u2019humiliant souvent en public, moi qui ne connaissais que la vie fade des individus ternes pour qui le bonheur fait peur. Ils me prenaient pour t\u00e9moin de leur richesse en esp\u00e9rant que le destin fasse preuve \u00e0 mon \u00e9gard d\u2019autant de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. J\u2019\u00e9tais mortifi\u00e9, mais je ne pouvais leur en vouloir car ils n\u2019avaient m\u00eame pas conscience du mal qu\u2019ils me faisaient.<\/p>\n<p>Il ne fut pas rare non plus que d\u2019illustres inconnus me sautent au cou en rue, dans le m\u00e9tro ou dans un magasin, tout \u00e0 la joie de me faire part d\u2019un heureux \u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n<p>\u00ab\u2009Ne dites rien. Je suis tellement heureux et il fallait que je le partage avec quelqu\u2019un, l\u00e0, tout de suite. D\u00e9sol\u00e9, ne m\u2019en veuillez pas, je n\u2019ai rien contre vous, mais vous avez une bonne t\u00eate.\u2009\u00bb Tel est en gros le discours tenu par ces exalt\u00e9s qui me croisaient au hasard du chemin. Des imb\u00e9ciles, incapables d\u2019appr\u00e9hender le bonheur sans le relativiser, sans se dire qu\u2019il n\u2019est qu\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re et que demain le retour de b\u00e2ton sera bien l\u00e0. Alors ils s\u2019en prenaient l\u00e2chement \u00e0 moi.<\/p>\n<p>Un soir, il y a trois mois, alors que je regardais la t\u00e9l\u00e9vision, je suis tomb\u00e9 sur une \u00e9mission mettant en lumi\u00e8re les aspects freudiens des relations interpersonnelles dans le contexte du bonheur. J\u2019en d\u00e9duisis que j\u2019\u00e9tais un souffre-bonheur. Oui, c\u2019est cela, un souffre-bonheur. Un bouc \u00e9missaire de l\u2019exultation d\u2019autrui, un exutoire \u00e0 leur jubilation et \u00e0 leur all\u00e9gresse.<\/p>\n<p>Cela devait venir de maman qui elle aussi se voyait oblig\u00e9e d\u2019accueillir tous les bonheurs du monde. Son p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 clown au cirque Zapata ce qui sans doute expliquait psycho g\u00e9n\u00e9alogiquement cette affliction qui nous touchait.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, si je vous raconte mon histoire \u00e0 l\u2019imparfait, c\u2019est que je n\u2019en peux plus. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019en finir avec ce pass\u00e9 trop lourd \u00e0 porter. Pour mettre un terme rapide \u00e0 mes souffrances, j\u2019ai choisi de ne plus m\u2019alimenter et d\u2019\u00e9couter en boucle, un casque sur les oreilles, le sketch de Fernand Raynaud&nbsp;: \u00ab\u2009Heureux\u2009!\u2009\u00bb.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai plus qu\u2019une envie&nbsp;: go\u00fbter demain aux d\u00e9lices du paradis \u00e9ternel, loin de tous ceux de ce monde qui me sont impos\u00e9s ou que je vis par procuration.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte pr\u00e9sent\u00e9 au Mus\u00e9e Curtius le 17 octobre 2019 dans le cadre des Ap\u00e9ros Litt\u00e9raires et de la parution du second num\u00e9ro de la revue Moments. Th\u00e8me impos\u00e9 : \u00ab D\u00e9lice(s) ? \u00bb. D\u00e8s mon plus jeune \u00e2ge, j\u2019ai attir\u00e9 \u00e0 moi la joie et le bonheur d\u2019autrui. 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