{"id":899,"date":"2020-02-03T11:35:31","date_gmt":"2020-02-03T11:35:31","guid":{"rendered":"https:\/\/didierjoris.com\/?p=899"},"modified":"2023-02-07T07:13:04","modified_gmt":"2023-02-07T07:13:04","slug":"masques-et-carnaval","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/didierjoris.com\/?p=899","title":{"rendered":"Masques et carnaval"},"content":{"rendered":"\n<p> <em><strong>Texte pr\u00e9sent\u00e9 au Blues Sph\u00e8re le  4 f\u00e9vrier 2020 dans le  cadre des soir\u00e9es \u00ab Laisser dire \u00bb avec pour th\u00e8me : \u00ab Masques &amp; carnaval \u00bb. <\/strong><\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Depuis ma plus tendre enfance, j&rsquo;ai toujours appr\u00e9ci\u00e9 la p\u00e9riode du Carnaval.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout d&rsquo;abord parce que c&rsquo;est un\nmoment de r\u00e9jouissance populaire, souvent bon enfant, qui contribue \u00e0 pr\u00e9server\nle folklore local en voie de disparition. <\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, c&rsquo;est pour qui en a\nl&rsquo;envie, la possibilit\u00e9 d&rsquo;endosser et de jouer aux yeux de tous un r\u00f4le\nimpossible \u00e0 assumer en temps ordinaire. Au travers d&rsquo;un costume d&rsquo;apparat, le\ncommun des mortels peut alors s&rsquo;inventer un destin romanesque et s&rsquo;imaginer un\nautre soi \u00e9loign\u00e9 de son fade quotidien. <\/p>\n\n\n\n<p>Moi, j&rsquo;aime cela. Pouvoir \u00eatre\nquelqu&rsquo;un d&rsquo;autre. <\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est peut-\u00eatre parce que la nature ne m&rsquo;a gu\u00e8re g\u00e2t\u00e9e que j&rsquo;ai plaisir de m&rsquo;incarner dans un autre personnage, souvent celui d&rsquo;une h\u00e9ro\u00efne justici\u00e8re dot\u00e9e de super pouvoirs. Je ne suis malheureusement pas du style Wonder Woman. Aussi large que haute, j&rsquo;essaie de compenser mon infortune en portant des v\u00eatements amples qui cherchent \u00e0 dissimuler ce corps disgracieux qui me fait honte. Je me suis \u00e9galement cr\u00e9\u00e9 un masque, celui de la bonne copine sympa qui parle haut et fort, qui a le rire puissant et facile. Je suis Arlette, la bonne grosse qui devient la confidente, l&rsquo;amie fid\u00e8le \u00e0 qui l&rsquo;on peut tout avouer, car jamais elle ne sera une rivale amoureuse. Celle que l&rsquo;on prend comme un Kleenex puis qu&rsquo;on jette une fois les larmes disparues. J&rsquo;ai conscience de qui je suis vraiment et je consid\u00e8re donc avec lucidit\u00e9 n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un rebut du genre humain qui inspire autant la piti\u00e9 que la curiosit\u00e9.\u00a0 <\/p>\n\n\n\n<p>Mon physique n&rsquo;est pourtant jamais un handicap lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de trouver du travail. J&rsquo;ai beau avoir quelques dizaines de kilos en trop, mon visage est avenant et fait illusion sur un CV. <\/p>\n\n\n\n<p>Lors des entretiens d&#8217;embauche, je\njoue la carte des r\u00e9f\u00e9rences, arguant de mon s\u00e9rieux et de ma discr\u00e9tion,\nsignalant au passage que j&rsquo;imagine que mon probl\u00e8me temporaire de poids ne sera\npas discriminant dans le cadre de l&#8217;emploi \u00e0 pourvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est fou ce que les responsables\ndes ressources humaines peuvent avoir comme compassion \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des gens en\nsurpoids\u2026 surtout les femmes. C&rsquo;est fou aussi comme tr\u00e8s peu de cadres\nrecruteurs v\u00e9rifient les recommandations dont vous faites mention. Il faut dire\nque je suis particuli\u00e8rement convaincante et dou\u00e9e pour fabriquer de fausses\nattestations. <\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 ainsi cinq ans que je\ntravaille chez Descamps et Descamps, une soci\u00e9t\u00e9 industrielle qui emploie deux\nmille trois cents personnes et est active dans la fabrication de cosm\u00e9tiques\npour chiens. J&rsquo;y ai \u00e9t\u00e9 engag\u00e9e comme technicienne de surface-chef. J&rsquo;ai sous\nmes ordres environ quarante femmes d&rsquo;ouvrage qui nettoient l&rsquo;ensemble des\nbureaux, des caf\u00e9t\u00e9rias et des communs de l&rsquo;entreprise. Je me suis vraiment\nfaite copine avec elles. En leur compagnie, je suis avenante, compatissante,\ntoujours \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute tandis qu&rsquo;avec les autres employ\u00e9s je me montre effac\u00e9e,\ndistante, curieusement transparente malgr\u00e9 ma pr\u00e9sence \u00e9l\u00e9phantesque. <\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce n&rsquo;est qu&rsquo;un leurre. Ce qui\nm&rsquo;int\u00e9resse, c&rsquo;est de collectionner toutes les rumeurs et les ragots qui\ncirculent dans l&rsquo;entreprise. Ensuite, je creuse, je chine, je fouine et fais\nmon miel de toutes les m\u00e9disances fond\u00e9es que me rapportent mes petites\nabeilles nettoyeuses. Je parcours sans rel\u00e2che les r\u00e9seaux sociaux. Je\nsoup\u00e7onne, je cherche confirmation, je documente, je tiens des fiches et je les\nenrichis des rapports que me fournit mon cousin Gaspard L., d\u00e9tective priv\u00e9,\ndipl\u00f4m\u00e9 de l&rsquo;IFAPME. Un as le Gaspard, un fin limier au regard qui vous\nd\u00e9shabille et \u00e0 la truffe qui toujours sent la petite culotte.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes mes \u00e9conomies y passent\nmais, gr\u00e2ce \u00e0 lui, mes dossiers sont en b\u00e9ton, compl\u00e9t\u00e9s de t\u00e9moignages\nprobants, de photos et de vid\u00e9os, de copies de courriers ou de courriels,\nd&rsquo;enregistrements t\u00e9l\u00e9phoniques&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Mon but&nbsp;? Faire payer \u00e0 autrui\nles frustrations qui m&rsquo;habitent. <\/p>\n\n\n\n<p>Comment\u00a0? En exposant au grand jour tout \u00e9cart de conduite de certains par rapport \u00e0 ce que la morale qualifie de droit chemin, une morale \u00e0 laquelle j&rsquo;aurais tant eu plaisir \u00e0 pouvoir me soustraire si la nature m&rsquo;avait dot\u00e9 de ses plus beaux atours. Mais comme il n&rsquo;en est rien, me m\u00e9fiant de la compassion et du pardon sans limites de notre Cr\u00e9ateur, je me sens investie du devoir de faire respecter une forme de justice immanente en ce bas monde. Quoi de plus naturel d\u00e8s lors que de m&rsquo;attaquer par facilit\u00e9 au microcosme professionnel qui m&rsquo;entoure.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout au long de l&rsquo;ann\u00e9e, je construis donc une s\u00e9rie de dossiers diffamants qui attendent patiemment le Mardi gras pour \u00e9clater au grand jour. Ce Mardi gras qui marque la fin de la semaine des sept jours gras, autrefois appel\u00e9s \u00ab jours charnels \u00bb. Mardi, ce second jour de la semaine o\u00f9 Dieu divisa les eaux du ciel et de la terre. Le Mardi gras que je pr\u00e9pare avec effervescence en envoyant la semaine pr\u00e9c\u00e9dente une lettre anonyme au d\u00e9partement des ressources humaines avec ces quelques mots laconiques : \u00ab Cette ann\u00e9e encore, des masques vont tomber \u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re ann\u00e9e, la direction\navait pens\u00e9 \u00e0 une plaisanterie mais elle dut se rendre \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence de\nl&rsquo;existence d&rsquo;un corbeau au sein de son personnel. La raillerie de la premi\u00e8re\nann\u00e9e fit donc place \u00e0 la crainte, celle d&rsquo;\u00eatre victime de cette extravagante\njustice carnavalesque. Chaque ann\u00e9e, nombreux sont ceux qui tremblent de voir\nleur masque tomber, exposant ainsi au grand jour leurs travers inavouables. <\/p>\n\n\n\n<p>Outre les traditionnels\nbatifolages, j&rsquo;ai \u00e0 c\u0153ur, ce jour b\u00e9ni, de mettre en avant quelques coll\u00e8gues\naux pratiques sexuelles perverses, principalement les sadiques, les\nf\u00e9tichistes, les voyeurs, les masochistes, les p\u00e9dophiles, zoophiles,\nexhibitionnistes des parcs et jardins. J&rsquo;\u00e9pingle aussi quelques violents ou\nviolentes dont le conjoint sert de punching-ball, des joueurs imp\u00e9nitents qui\nm\u00e8nent leurs foyers \u00e0 la ruine, des cleptomanes, des voleurs \u00e0 la tire, des\nescortes girls occasionnelles qui cherchent \u00e0 faire du fric rapidement pour\npouvoir se la p\u00e9ter bling bling ensuite&#8230;&nbsp;&nbsp;\nJe dois \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de dire que parfois j&rsquo;arrange les choses en ma\nfaveur, mais il y a toujours un fond d&rsquo;exactitude dans ce que je divulgue. <\/p>\n\n\n\n<p>Le jour qui pr\u00e9c\u00e8de le mardi\nfatidique, je d\u00e9pose quelques cl\u00e9s USB \u00e0 des endroits improbables. Cela cr\u00e9e\nune effervescence qui en pousse plus d\u2019un \u00e0 les rechercher pour d\u00e9couvrir avec\njubilation les dossiers naus\u00e9abonds de certains de leurs coll\u00e8gues ou pour\ns\u2019assurer de ne pas y figurer. <\/p>\n\n\n\n<p>La nature humaine est ainsi faite que cette d\u00e9lation annuelle est pour beaucoup source de d\u00e9lectation. Surtout pour les bien-pensants qui n&rsquo;ont soi-disant rien \u00e0 se reprocher et qui s&rsquo;enorgueillissent de leur vertu alors qu&rsquo;ils feraient mieux de s&rsquo;interroger sur la platitude de leur existence. <\/p>\n\n\n\n<p>Il va de soi que, par s\u00e9curit\u00e9, je\nne manque bien s\u00fbr pas d&rsquo;envoyer au conjoint ou \u00e0 la conjointe de la personne\nconcern\u00e9e copie de mes constatations. \u00c0 d\u00e9faut, j&rsquo;en fais part aux parents, aux\nenfants et, pour les personnes totalement esseul\u00e9es, \u00e0 leurs voisins les plus\nproches. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce jour, j&rsquo;en suis \u00e0 :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>3   divorces<\/li>\n\n\n\n<li>1    s\u00e9paration de fait<\/li>\n\n\n\n<li>5   suicides ; 1 par balle, 1 par pendaison et 3 par absorption de substances      m\u00e9dicamenteuses<\/li>\n\n\n\n<li>1    meurtre<\/li>\n\n\n\n<li>3   jugements, dont 2 avec emprisonnements<\/li>\n\n\n\n<li>2   d\u00e9missions<\/li>\n\n\n\n<li>2   d\u00e9m\u00e9nagements<\/li>\n\n\n\n<li>1    internement en h\u00f4pital psychiatrique<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Je ne suis pas peu fi\u00e8re de mon bilan.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je vous l&rsquo;ai dit, cela fait cinq ans que je suis chez Descamps et Descamps mais je crains d&rsquo;\u00eatre d\u00e9masqu\u00e9e sous peu alors j&rsquo;ai postul\u00e9 au minist\u00e8re de la Justice. J&rsquo;y ai r\u00e9ussi les examens d&rsquo;admission et ils m&rsquo;ont propos\u00e9 un poste de responsable de la maintenance au sein de leurs services centraux. Ils sont plus de 3000. <\/p>\n\n\n\n<p>Je sens que je vais m&rsquo;y \u00e9panouir\nmais il faudra que je m&rsquo;invente un nouveau personnage et un nouveau nom. <\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 hier. Ce ne sera plus\nArlette Comp\u00e8re, mais vraisemblablement Georges Minet. C\u2019est bien, Georges\nMinet. <\/p>\n\n\n\n<p>Ah oui, j&rsquo;ai oubli\u00e9 de pr\u00e9ciser. Si\nm\u00e8re nature ne m\u2019a gu\u00e8re dot\u00e9 d\u2019un physique avantageux, j\u2019ai toutefois eu le privil\u00e8ge\nde na\u00eetre hermaphrodite ce qui a encourag\u00e9 ma vocation d\u2019imposteur. Mon\nandrogynie m\u2019a confort\u00e9 dans mes r\u00f4les d\u2019usurpateurs patent\u00e9s. J\u2019adore changer\nde personnage, mais toujours avec le masque de la v\u00e9rit\u00e9. Pour moi, c&rsquo;est tous\nles jours carnaval.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte pr\u00e9sent\u00e9 au Blues Sph\u00e8re le 4 f\u00e9vrier 2020 dans le cadre des soir\u00e9es \u00ab Laisser dire \u00bb avec pour th\u00e8me : \u00ab Masques &amp; carnaval \u00bb. Depuis ma plus tendre enfance, j&rsquo;ai toujours appr\u00e9ci\u00e9 la p\u00e9riode du Carnaval. 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