{"id":931,"date":"2020-03-04T06:59:08","date_gmt":"2020-03-04T06:59:08","guid":{"rendered":"https:\/\/didierjoris.com\/?p=931"},"modified":"2020-04-08T07:04:00","modified_gmt":"2020-04-08T07:04:00","slug":"in-petto","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/didierjoris.com\/?p=931","title":{"rendered":"In Petto"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em>Texte pr\u00e9sent\u00e9 au Mus\u00e9e Curtius le 5 mars 2020 dans le cadre des Ap\u00e9ros Litt\u00e9raires et de la parution d&rsquo;un nouveau num\u00e9ro de la revue Moments.<\/em><\/h4>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"960\" height=\"677\" src=\"https:\/\/didierjoris.com\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/In-petto.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-936\" srcset=\"https:\/\/didierjoris.com\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/In-petto.jpg 960w, https:\/\/didierjoris.com\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/In-petto-300x212.jpg 300w, https:\/\/didierjoris.com\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/In-petto-768x542.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 767px) 89vw, (max-width: 1000px) 54vw, (max-width: 1071px) 543px, 580px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em>Th\u00e8me impos\u00e9 : \u00ab In Petto \u00bb. <\/em><\/h4>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group has-background\" style=\"background-color:#e1dbc9\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow\">\n<p>D\u00e9finition : <em>\u00c0 part soi ; dans son for int\u00e9rieur.<\/em> <em>Se dit de la nomination en consistoire d&rsquo;un cardinal dont le nom est gard\u00e9 secret pour diverses raisons.<\/em>  <em>Synonymes : \u00e0 part soi &#8211; int\u00e9rieurement &#8211; par-devers soi &#8211; secr\u00e8tement<\/em> .  <em>Contraires : ouvertement &#8211;\npubliquement<\/em> .  <strong>Dictionnaire Larousse<\/strong> <\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p>Je vis avec ce qu&rsquo;il est convenu\nd&rsquo;appeler le syndrome \u00ab in petto \u00bb. Cette pathologie nous affecte tous mais\nprend, chez certains mortels tels que moi, des proportions qui en influencent\nn\u00e9gativement et fortement la vie quotidienne. D\u00e9couverte \u00e0 la fin du\ndix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle par un \u00e9minent psychiatre italien du nom de Giuseppe In\nPetto, cette propension \u00e0 conserver par-devers soi nombre de ses pens\u00e9es ou\nsentiments peut entra\u00eener des dysfonctionnements du raisonnement se r\u00e9v\u00e9lant grandement\ninvalidants. <\/p>\n\n\n\n<p>Je vis ainsi dans le non-dit port\u00e9\n\u00e0 son paroxysme, gardant pour moi mes intuitions, \u00e9motions, impressions ce qui\nm&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 des pr\u00e9suppositions que je tiens secr\u00e8tes au tr\u00e9fonds de mon esprit\net que je consid\u00e8re comme relevant d&rsquo;une \u00e9vidence ou d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 absolue. La\ncaract\u00e9ristique des gens comme moi, c&rsquo;est leur naturel taiseux, faisant\nl&rsquo;\u00e9conomie des mots afin d&rsquo;\u00e9viter souvent de froisser autrui. Je pense que\ncette inclination \u00e0 la complaisance trouve aussi son origine dans une forme de\nparesse, celle de ne pas voir son quotidien chamboul\u00e9 par des tensions ou des\nconflits qui d\u00e9rangeraient un train-train rassurant.<\/p>\n\n\n\n<p>En gardant pour soi la majorit\u00e9 de ses\nopinions ou jugements, on finit par vivre dans ses pens\u00e9es, au plus profond de son\nmental. On en arrive \u00e0 se distancier du monde en se cr\u00e9ant son propre univers. <\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai eu conscience d&rsquo;\u00eatre affect\u00e9\nde cette affliction perturbante \u00e0 la mort de Josiane, mon \u00e9pouse. Avant de\nrendre son dernier soupir, elle m&rsquo;a bombard\u00e9 de reproches. Parmi ceux-ci\nfigurait le fait que je n&rsquo;avais de cesse de porter des cravates \u00e0 fleurs depuis\nle jour de notre mariage. En fait, je d\u00e9testais les cravates \u00e0 fleurs mais\nj&rsquo;\u00e9tais persuad\u00e9 qu&rsquo;elle les adorait depuis qu&rsquo;elle m&rsquo;avait dit que celle avec\nles brins du muguet, que j&rsquo;arborais le jour des noces, m&rsquo;allait si bien. Elle\nm&rsquo;a aussi reproch\u00e9 mon insistance, lorsque nous mangions notre poulet r\u00f4ti\ndominical, \u00e0 vouloir lui laisser le blanc alors que je le pr\u00e9f\u00e9rais et qu&rsquo;elle\naffectionnait plut\u00f4t les pattes. J&rsquo;avais toujours pens\u00e9, in petto, que comme sa\nm\u00e8re, les pattes et les ailes la r\u00e9pugnaient. De m\u00eame, elle me bl\u00e2ma d&rsquo;avoir\npass\u00e9 chaque ann\u00e9e nos vacances d&rsquo;\u00e9t\u00e9 au camping du Gai Moulin. J&rsquo;avais\ntoujours suppos\u00e9 que ce choix la r\u00e9jouissait puisqu&rsquo;elle s\u2019y rendait avec ses\nparents depuis sa plus tendre enfance. Mais non, elle aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 s\u00e9journer\nau camping des Murets distant de vingt kilom\u00e8tres, l\u00e0 o\u00f9, me confessa-t-elle,\nelle connut son premier amour de jeunesse. Elle avait, m&rsquo;avoua-t-elle, pens\u00e9 in\npetto que cela me faisait plaisir \u00e0 moi d&rsquo;aller plut\u00f4t au camping du Gai Moulin\no\u00f9 nous nous \u00e9tions roul\u00e9s une pelle pour la premi\u00e8re fois. <\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis alors aper\u00e7u que nous\navions voulu construire notre bonheur mutuel en nous basant sur les d\u00e9sirs\nsuppos\u00e9s de l&rsquo;autre et que nous avions fini par les consid\u00e9rer comme des\ncertitudes. Incapable de communiquer, c&rsquo;est notre mental et non notre c\u0153ur qui\navait servi de ciment \u00e0 notre couple. Nous \u00e9tions touch\u00e9s par le m\u00eame mal. \u00c0 son\nd\u00e9c\u00e8s, je pris donc conscience de toute la perversit\u00e9 d&rsquo;un tel mode de\nfonctionnement. <\/p>\n\n\n\n<p>Croyez-moi, le syndrome \u00ab in petto \u00bb peut vous entra\u00eener vers de v\u00e9ritables tortures mentales. Prenons, par exemple, toujours mon cas personnel et ma relation avec Sandrine, une coll\u00e8gue du bureau. Je la d\u00e9sire \u00ab in petto \u00bb, tant son sourire et sa poitrine g\u00e9n\u00e9reuse \u00e9veillent en moi des pulsions ardentes. Mais je garde cela pour moi, car j&rsquo;ai peur d&rsquo;un refus, de briser ce que je consid\u00e8re comme une relation de travail harmonieuse. J&rsquo;ai pourtant vraiment envie de me la faire. Mais je dois aussi \u00e0 l\u2019honn\u00eatet\u00e9 de dire que je crains, \u00ab\u00a0in petto\u00a0\u00bb in \u00ab\u00a0in petto\u00a0\u00bb, donc dans le plus grand des plus grands des secrets de mon \u00eatre, que son mari, un gros trapu \u00e0 l&rsquo;\u0153il torve ne me fasse la peau. Autre exemple : mon patron. Un petit roquet qui n&rsquo;a de cesse de faire des commentaires d\u00e9sobligeants sur autrui, principalement \u00e0 mon encontre. Il a bien saisi que j&rsquo;avais, d\u00e8s son premier jour de travail, \u00ab in petto \u00bb compris son mode de fonctionnement pervers. Les chefs n\u2019aiment pas les collaborateurs \u00ab in petto&nbsp;\u00bb qui cernent leur jeu mais ne disent rien. En tout cas lui, c\u2019est un vrai con de comp\u00e9tition. Du genre champion olympique \u00e0 se retrouver sur le podium avec au minimum la m\u00e9daille d\u2019agent. <\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;ai qu&rsquo;une envie, le voir\ndispara\u00eetre de cette terre. Je pense ainsi, en secret, \u00e0 lui coincer les membres\ndans la destructrice de documents, \u00e0 c\u00e2bler son si\u00e8ge de bureau pour en faire\nune chaise \u00e9lectrique, \u00e0 empoisonner les g\u00e2teaux que lui fabrique sa femme et\nqu&rsquo;il cache dans le tiroir arri\u00e8re droit de son bureau. Je pourrais vous citer\nencore nombre d&rsquo;exemples de ces pens\u00e9es diffuses et t\u00e9n\u00e9breuses, mais je crains\nqu&rsquo;elles n&rsquo;affectent certains ou certaines d&rsquo;entre vous que je ne porte gu\u00e8re\ndans mon c\u0153ur. Croyez bien que cela me fait souffrir, car je souhaiterais pouvoir\naimer tout le monde et exprimer clairement toutes mes pens\u00e9es, sans retenue. Je\nvoudrais cesser de cr\u00e9er moi-m\u00eame cette prison dans laquelle je m&rsquo;enferme.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais d\u00e8s lors o\u00f9 trouver mon\nsalut sinon dans la pri\u00e8re. Comme je suis un fervent catholique, j&rsquo;implore le\nciel et tous les saints pour \u00e9viter les pens\u00e9es \u00ab\u00a0in petto salaces\u00a0\u00bb\nqui me pousseraient \u00e0 me taper Sandrine, tout comme celles \u00ab\u00a0in petto\nmortif\u00e8res\u00a0\u00bb qui m&rsquo;entra\u00eeneraient \u00e0 tuer mon connard olympique de chef de\nservice. Alors donc je prie et je demande aussi \u00e0 mon mental de prier. Je fais\nsouvent p\u00e9nitence, je participe \u00e0 des p\u00e8lerinages et je me suis m\u00eame rendu \u00e0\nRome o\u00f9 j&rsquo;ai eu une audience priv\u00e9e avec le Pape. Nous \u00e9tions une vingtaine\nlors de cette rencontre. Lorsqu&rsquo;il m&rsquo;a salu\u00e9, j&rsquo;ai per\u00e7u dans son regard une\nforme de connivence, comme si nous lisions \u00e0 c\u0153ur ouvert dans nos \u00e2mes. Il m&rsquo;a\ntenu longuement la main et nous n&rsquo;avions pas besoin des mots pour savoir que, in\npetto, nous partagions le m\u00eame fardeau, la m\u00eame affliction.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis persuad\u00e9 qu&rsquo;il a ou va\nfaire de moi un cardinal \u00ab&nbsp;in petto&nbsp;\u00bb. Un honneur \u00e0 juste titre\nm\u00e9rit\u00e9 au vu de ma foi fervente et de la croix que je dois porter chaque jour\nsans en dire mot \u00e0 quiconque. Depuis notre rencontre, je garde bien s\u00fbr cela pour\nmoi et ne cesse d&rsquo;y penser en secret.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte pr\u00e9sent\u00e9 au Mus\u00e9e Curtius le 5 mars 2020 dans le cadre des Ap\u00e9ros Litt\u00e9raires et de la parution d&rsquo;un nouveau num\u00e9ro de la revue Moments. Th\u00e8me impos\u00e9 : \u00ab In Petto \u00bb. D\u00e9finition : \u00c0 part soi ; dans son for int\u00e9rieur. 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