Art épistolaire

Je fus invité en octobre 2016 par mon amie Michèle Divoy, auteur slam réputée, à participer à la revue litérraire  » la bafouille incontinente ».

Destinée à ranimer l’art épistolaire maltraité par la forme abrégée des courriels et textos, ce trimestriel est piloté par Marcelle Imhauser, figure bien connue pour son parcours à la radio télévision belge (RTBF) et son implication dans divers projets, comme animatrice, auteur ou encore collagiste.

Le terme argotique  « bafouille » fut choisi comme signal d’ouverture à tous les publics. Par ailleurs, le qualificatif « incontinente » invite au lâcher-prise à l’égard de ses propres freins, comme par rapport au thème imposé. Ce dernier est proposé comme point de départ d’une missive qui n’arrivera jamais, et pour cause, à son destinataire. Au moment de la publication, les lettres sont lues en public à l’Aquilone, à Liège.

Dans cet onglet, vous découvrirez :

N°48 Je vous dois une explication ( Discours  12/17)

N°47 Lettre à mon œil (09/17)

N°46 Lettre à un ingrat

N°45 Lettre à un brocanteur (03/17)

N°44 Lettre de rupture (12/16)

Discours explicatif

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs

Reconnaissant, dans cet auditoire comble, nombre d’entre vous qui assumez des fonctions importantes au sein de la société civile ou religieuse et connaissant aussi l’extrême notoriété dont la plupart d’entre vous jouissent, sachant que vous êtes de milliers et afin de ne vexer personne, je me contenterai de vous saluer tous en vos titres et qualités.

Cela nous permettra également d’aller directement au cœur du sujet qui vous préoccupe.

Suivant votre requête, je me présente donc à vous, vous à qui je suis redevable soi-disant d’une explication. Mais quelle explication espérez-vous obtenir de ma part ? Vous voulez comprendre ? Mais comprendre quoi ?

Vous vous retrouvez aujourd’hui renvoyés dans les cordes, acculés au point de ne plus savoir où donner de la tête et c’est à moi que vous attribuez tous vos maux !

Je ne vous ai pourtant fait que de simples propositions. Liberté vous était laissée de les suivre.

Croyez-vous réellement que l’état déplorable du globe me réjouisse ? Vos arsenaux nucléaires et le réchauffement climatique dont vous êtes les géniteurs auront sous peu raison de notre monde. Vous vous en plaignez ! avez-vous pensé à ma propre personne ? Qu’adviendra-t-il de moi ? Qu’elle sera encore mon utilité dans un univers sans âme qui vive ? C’est ma destruction que vous entraînerez avec la vôtre. Dès lors, cherchez en vous, au plus profond de votre être, surtout dans votre libre arbitre et votre orgueil, les vraies causes de votre dévoiement. Cessez de voir en moi l’ultime bouc émissaire de tous vos égarements. En greffant ma tête ornée de cornes sur le corps de ce caprin, vous m’avez profondément outragé.

Maintenant que vous me contemplez enfin en chair et en os, vous pouvez constater que je suis des plus anodins. Contrairement à vous tous peuplant cette illustre assemblée, vous qui aimez tant les honneurs, la gloire et l’apparat, j’affectionne particulièrement la discrétion. J’ai plaisir à ressembler à un pauvre bougre androgyne dont la volonté est de se fondre dans la masse.

Si j’ai accepté votre invitation et si j’apparais en ce bas monde pour la première et unique fois, c’est pour vous ramener à la raison car moi aussi, ange déchu, prince des ténèbres, j’aime cette vallée de larmes et plus spécifiquement cette humanité qui me nourrit de sa vanité, de ses peurs et de ses discordes.

Croyez-moi, vous autodétruire ne résoudra en rien vos problèmes. Soyez lucides et raisonnables. Limitez-vous aux péchés véniels. Faites fi des péchés mortels, tout au moins ceux qui auraient pour conséquence d’anéantir à tout jamais notre planète ou le plus grand nombre d’entre vous. J’annule d’ailleurs tout pacte que j’aurai signé avec les plus faustiens parmi vous. Cette amnistie sera preuve de ma solidarité à votre égard et gage de ma bonne volonté pour construire un monde meilleur et durable.

Je ne répondrai à aucune de vos questions et m’en vais de ce pas rejoindre mon royaume. Vous ne me verrez plus jamais. N’essayez pas de me retenir ou de me suivre car assurément il vous en coûterait. Les armées de l’ombre veillent sans répit sur ma personne.

Je vous dis donc À Dieu… avec le ferme espoir toutefois que ce ne soit qu’un au revoir.

Lettre à mon oeil

Cher Œil Gauche,

Nous parcourons ensemble le monde depuis plus d’un demi-siècle et jamais nous n’avons eu la moindre altercation.

Je reconnais t’avoir agressé mais c’était pour faire comprendre à notre ami Raoul, dont nous sommes les fidèles serviteurs, combien il était temps qu’il prenne ses distances par rapport à tes pulsions incontrôlées qui finiront par tous nous mener à notre perte. Continuer la lecture de « Lettre à mon oeil »

Lettre à un ingrat

Mon cher filleul,

Je constate avec étonnement que tu souhaites recevoir de mes nouvelles !

Sache que je suis arrivé sans encombre à destination bien que tu fis fi d’honorer les débours liés à mon périple. Je te prierai donc d’exécuter tes engagements dans les délais les plus brefs. Crois bien que je n’apprécie pas du tout ton manque de probité, d’autant plus qu’en ce nouveau lieu de résidence que tu m’as choisi, il m’est impossible de répondre de quelconques dettes. Continuer la lecture de « Lettre à un ingrat »

Lettre à un brocanteur

 

Monsieur le brocanteur,

Vous m’avez remis il y a quelques jours, contre monnaie sonnante et trébuchante, l’une des molaires en or de Jules César. Certificat à l’appui, vous m’en avez attesté l’authenticité. Connaissant l’admiration sans bornes que je voue à ce grand homme, vous m’avez également déclaré pouvoir disposer sous peu des lentilles de vue qu’il aurait offertes à Cléopâtre.

Sur base de l’avis de mon dentiste et de mon ophtalmologue, je doute de votre honnêteté. En effet, ces derniers m’ont respectivement affirmé que de tels implants en or n’existaient pas au premier siècle avant Jésus Christ et que les lunettes de vue ne sont apparues que vers 1200 de notre ère, ne parlons dès lors pas des lentilles.

Eu égard à ces éléments, je me vois dans l’obligation d’annuler cette transaction et vous serai gré de me rembourser la somme de 350 € que vous m’avez demandée, je devrais dire extorquée, bien que je vous accorde un léger bénéfice du doute, subodorant chez vous un penchant mythomaniaque lié à un irrépressible besoin de faire rêver le chaland.

Toutefois, faute de recevoir en retour la somme susmentionnée sur le compte BE 26 00157111129, je me verrai dans l’obligation de vous arracher au moins une dent. À ma décharge, je ferai valoir, en cas de poursuite, le dicton « œil pour œil, dent pour dent ». Appréciez dès lors votre chance de ne m’avoir cédé également le cadeau de l’empereur à sa bien-aimée.

Dans l’attente de votre versement rapide, recevez Monsieur le brocanteur, mes salutations.

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Lettre de rupture

Hélène,

Ma tendre tigresse,

Le temps est venu de nous quitter et j’en suis désolé et meurtri. Je suis toutefois persuadé que c’est pour nous la seule solution. Comme je te l’ai répété si souvent, je ne pouvais plus supporter tes emportements, ta mauvaise foi, tes violences verbales et tes sauts d’humeur féline.

Tu m’as reproché d’aimer Anne plus que tout et tu avais raison. Elle est attentionnée, la tendresse incarnée. C’est avec elle que je souhaite être un jour sur deux, les jours pairs qui seuls vont de pair avec nos caractères.

Et puis il y a Luc qui est une entrave à notre amour. Lui que tu vois le lundi, le mercredi, le vendredi et le dimanche. Lui dont tu ne peux supporter la jalousie, l’orgueil et la suffisance, mais que tu ne peux te résoudre à quitter. Cet infâme égoïste qui brise notre amour.

Crois-moi Anne-Hélène, cet amour à quatre n’est plus possible. Il vaut mieux nous séparer, faute de nous aimer un jour sur deux, les jours pairs.

Ton Luc-Etienne,
ton insupportable nounours et gentil Loulou.