Il va falloir que je me bouge

Texte présenté au Musée Curtius le 08 mars 2019 dans le cadre de la journée des droits de la femme et du lancement de la revue littéraire Moment. Thématique du premier recueil : En 2019, en tant que femme, je me bouge.

Il va bien falloir que je me bouge. Je suis pourtant si bien dans mon train-train quotidien.

Mais là, vraiment, Brigitte m’insupporte.

Depuis que je la fréquente, elle ne cesse de se plaindre de son patron, du coût de la vie et particulièrement des hommes. Tous des salops. Son ex surtout, Jean-Jacques. Je l’ai très peu connu, quatre mois environ. Un blaireau, un fils de pute selon elle. Je dois toutefois à l’honnêteté de dire que souvent c’est Brigitte qui donne le signal. La pauvre, elle a tellement besoin d’être rassurée sur son pouvoir de séduction. Elle ne sait pas rester seule. Aguicher les hommes la perdra, mais elle n’en a cure ni d’ailleurs vraiment conscience. Alors quand son existence part en vrille, elle préfère imputer à la gent masculine la source de tous ses malheurs et considérer celle-ci avec mépris.

Durant ses périodes noires, elle maudit la société tout entière. Elle me répète à l’envi qu’être femme est un combat. « Les femmes, vois-tu, n’ont quasi aucun droit sinon celui de se taire et de s’occuper des moutards ». Pourtant, moi je trouve si beau et si noble de s’occuper d’eux, de leur éducation pour qu’il puisse s’épanouir dans ce monde qui, malgré tous ses travers, renferme tellement de promesses de bonheur. N’est-ce pas merveilleux d’offrir son corps pour donner la vie, de nourrir de son sein la chair de sa propre chair ?

Là où je pense qu’il y a beauté et joie, Brigitte ne voit que souffrance et injustice. Cette perception du monde viendrait de son enfance. Son père souhaitait, semble-t-il, un garçon pour que la lignée soit prolongée et le nom maintenu. Par dépit, il aurait même choisi son prénom au hasard, un jour en lisant son journal. Heureusement, j’ai entendu à la télévision que désormais un enfant peut porter le nom de ses deux parents ; ce n’est que justice.

Depuis que Jean-Jacques est parti, Brigitte a bien du mal à joindre les deux bouts et se lamente sur le montant de son salaire qui, à responsabilité égale, est paraît-il moindre que celui d’un homme. Elle m’a dit ainsi que 89 % des milliardaires étaient des hommes. Ces hommes qui font et défont le monde, qui guerroient pour plus de pouvoir et d’argent. Ces hommes pour qui le sexe est un exutoire et non un hymne à la vie. Ces hommes qui, enclavés dans leur univers consumériste, saccagent allègrement air, terre et mer au point de mettre en péril le futur de notre belle planète bleue.

Pour Brigitte, à cause d’eux, l’existence n’est que menaces, surtout pour nous, sexe décrété injustement comme faible. C’est une angoissée pathologique qui toujours craint pour l’avenir ; qui a besoin d’être aimée, désirée, mais surtout rassurée.

Hier, elle a enfin choisi mon prénom. Il paraît que je m’appelle Prudence.

Il faut vraiment que je me bouge. Il me tarde de sortir de son ventre pour lui apporter ce rayon de soleil que j’ai au fond de mon cœur et pour faire taire tous ses préjugés.

J’en suis certaine, la vie est belle, même et peut-être surtout pour nous les femmes.