Fleur de mai

Texte présenté au Blues-Sphere le 4 mai 2023 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Fleurs et premier mai»

Ses parents avaient choisi de l’appeler Fleur. Arrivée en ce monde un 1er mai, elle aurait tout aussi bien pu s’appeler Muguette mais, contrairement à aujourd’hui, l’heure n’était pas encore à l’inclusion.

Fleur Clermont, voilà qui sonnait bien. Un prénom simple qu’on retiendrait et qui, lié à cette date symbolique, serait pour elle le porte-bonheur de tous les instants.

La petite était un rayon de soleil pour son entourage. Toujours joyeuse, elle savourait la vie avec gourmandise. Chaque fois qu’on lui proposait des choix, elle répondait « je veux tout. » « Je veux tous les gâteaux, je veux tous les jouets, je veux tous les beaux habits du magasin, je veux tous les livres… »

Dès qu’elle commença à parler, ses premiers mots ne furent ni papa, ni maman, mais le verbe vouloir conjugué à la première personne du singulier et sur un ton ferme. « Je veux… »

Rien ne pouvait ou ne devait lui résister. Tout se devait d’aller selon son bon vouloir. Ses parents trouvaient là l’expression d’un caractère fort tandis que le commun y percevait les caprices d’une enfant gâtée.

Elle eut un parcours scolaire sans anicroche, faisant l’unanimité quant à ses capacités intellectuelles. Et lorsque ses professeurs mentionnaient son manque d’intelligence émotionnelle, ses parents interprétaient ces récriminations comme l’expression du souhait de l’éducation nationale d’instaurer un nivellement par le bas fondé sur la vision utopique d’une égalité des chances pour tous.

Pour Fleur, le monde n’était pas égalitaire. Il y avait les forts et les faibles. Les dominants et les dominés. Ceux qui dirigeaient et les autres qui se laissaient diriger. Ceux qui voulaient et les autres sans volonté.

Parmi ceux qui « voulaient », il y avait les privilégiés nés sous la bonne étoile du 1er mai. Elle était convaincue que ce jour particulier était celui des élus. Et au sein de cette élite, il y avait la fine fleur, ceux qui portaient un prénom inspiré du monde botanique.   

Dès qu’elle ressentit ses premiers désirs charnels, elle se laissa butiner par les premiers venus lui contant fleurette. Ceux-ci, au contact de sa corolle, en éprouvaient un ravissement certain. 

Ces amants de passage répondaient à sa sommation sans appel : « Je veux du sexe… » Au petit matin, un vide et une profonde amertume l’habitaient.

Déçue par ces rencontres sans lendemain, ne pouvant contenir ses pulsions, Fleur finit par s’autobutiner. Fin août, début septembre, elle parcourut les parcs et jardins de la ville, vêtue d’une simple robe printanière, sans porter le moindre dessous.

Elle s’asseyait au soleil, sur des bancs isolés, en écartant les jambes, confiante dans les pouvoirs de la nature et dans sa propre volonté. Le plaisir montait alors en elle et, avant d’atteindre l’orgasme, elle adressait cette injonction au ciel : « Je veux un enfant de moi seule. »

Son appel fut entendu puisque neuf mois plus tard un gros bébé vit le jour. C’était un 1er mai. Elle le nomma Narcisse. 

Didier Joris

3 mai 2023

Fouet et muselière

Texte présenté le 16 avril 2023, au Clos sur la Fontaine, dans le cadre de la parution d’un nouveau numéro de la revue Moments ayant pour thème Gaudeamus Igitur ; « Réjouis-toi, la vie est brève ».

Réjouis-toi ma bonne Josiane, car la vie est courte.

Ça fait vingt ans que je te supporte, que j’accepte tes sautes d’humeur et le chapelet de tes remarques désobligeantes que tu égrènes chaque jour pour me rappeler à ma condition de moins que rien

Vingt ans qui m’en ont paru quarante.

Vingt ans dans cette cellule sans barreau avec pour garde-chiourme la mégère que tu es devenue. Tu as toujours été autoritaire, ce qui d’ailleurs ne fut pas pour me déplaire. Je trouvais dans la soumission un certain confort et même un certain plaisir lorsque tu me fouettais et me faisais porter une muselière. Mais la passion charnelle n’eut qu’un temps. Fouet et muselière furent bien vite remplacés par tes paroles acerbes qui n’acceptaient aucune réplique.

Réjouis-toi ma bonne Josiane, car la vie est courte.

Je suis passé aujourd’hui aux pompes funèbres. J’ai choisi ton cercueil et donné ordre de creuser ton caveau. Considère cela comme une marque d’attention, une forme de bienveillance en regard de ta souffrance psychique et de ta propre finitude que tu sembles ignorer.

À l’exception du plaisir que tu tires de ta perversité à me dominer et à me castrer, t’es-tu un jour réjouie de tous les cadeaux que t’offrait la vie… Jamais.

Tu me fais vraiment pitié et depuis quelque mois, j’ai pris conscience de ton affliction funeste.

Enfermé dans mon mutisme, je ne cesse de t’observer. Ce n’est pas ta faute. Je suis persuadé que tu as envie de guérir mais que cela t’est impossible. Tu souffres le martyre sans rien en dire. Courageuse, tu abordes chaque nouvelle journée en proie à ce mal qui te dépasse.

Cela fait plusieurs mois que je cherche à en comprendre l’origine. J’ai parcouru le Net, consulté des psychiatres, arpenté la bibliothèque de la faculté pour cerner ce dysfonctionnement de ta personnalité qui fait de ta vie et de la mienne un enfer.

Ma conclusion est sans appel. C’est un problème de psycho généalogie et d’ADN. C’est incurable. Tu resteras acariâtre jusqu’à la fin de tes jours.

Sache que j’admire ton abnégation, ta volonté à continuer à porter ce fardeau. Je suis persuadé que l’euthanasie te serait accordée si tu en faisais la demande. Connaissant tes croyances, jamais tu n’envisageras cette option, préférant chaque jour gravir le Golgotha en ma compagnie.

Comprends que cela m’est devenu insupportable de te voir ainsi dépérir dans ce cercle infernal d’acrimonie. Voilà pourquoi, aujourd’hui, j’ai pris la décision de me substituer au médecin pour abréger ta souffrance. Par amour pour toi, chaque matin, je déposerai désormais quelques gouttes d’arsenic dans ton café.

Oui vraiment, réjouis-toi ma bonne Josiane, car ta vie sera brève.

7 février 2023

James et Zorro

Texte présenté au Blues-Sphere le 2 février 2023 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Le masque »

Je connais Jérôme depuis que je suis tout petit, depuis la crèche.

Nous sommes de vrais amis ou plutôt, nous étions de vrais amis.

En effet, un beau jour de printemps, Anna et ses parents se sont installés face à nos demeures. Elle nous disait avoir 13 ans et prétendait tout savoir de la vie.

Dès le premier jour de son arrivée, son sourire malicieux, son regard mutin et sa façon de mettre en avant ses petits seins naissants ont émoustillé tant mes sens que ceux de mon copain Jérôme.

Curieusement, depuis qu’Anna a investi le quartier, Jérôme n’est plus le même. Il fait le malin. Il roule des mécaniques, fait le gars sûr de lui. Il commence à avoir un avis sur tout et sur rien, même sur la politique. En matière d’amour, je devrais plutôt dire en matière de sexe, il fait celui qui prétend connaître la chose. Oui, Jérôme n’est plus le même.

Cela m’attriste d’autant qu’Anna jette plutôt son dévolu sur lui. Je devrais dire sur son personnage car Jérôme n’est plus Jérôme. Il se déguise, il se travestit. Il a deux facettes, comme Don Diego de la Vega. Charmeur naïf et malhabile, il met un masque et se transforme pour apparaître sous les traits d’un héros. Jérôme devient Zorro.

Or moi aussi, j’aime Anna.

Cette lutte pour conquérir le cœur d’Anna est le premier vrai combat de ma vie. Le soir, je pense à elle et m’imagine la délivrer des mains de brigands qui veulent l’enlever tant sa beauté est désirable.

Je m’inspire alors de Batman ou de Flash Gordon. Pas pour du rire comme je le faisais avec mes déguisements d’enfant reçus à la Saint-Nicolas, mais pour du vrai.

Oui pour du vrai. D’ailleurs je deviens un autre… je le sens. Surtout dans mon corps qui se transforme. Ça se voit à l’acné sur mon visage, au timbre de ma voix, aux poils dégueulasses qui me poussent un peu partout et à ma zigounette qui ne me laisse jamais en paix.

J’en ai parlé à maman. Maman est psychologue. Elle m’a dit que c’était normal. Que Jérôme et moi quittions l’enfance pour entrer dans le monde des adultes avec ses codes, ses codes principalement sociaux. Un monde adulte avec ses lois, surtout celle du plus fort ou, en tout cas, de celui qui semble le plus fort.

Je n’ai pas tout compris mais il paraît que dès qu’on quitte l’enfance, on devient plusieurs personnes. J’ai trouvé ça fou ! Bientôt, je ne serai plus uniquement moi-même. Comme elle dit, je devrai m’adapter au milieu ambiant. Elle m’a dit que c’était un mécanisme de survie. Je trouve ça très bizarre. Elle m’expliquait que, par exemple, des gens peu honnêtes donnaient d’eux une image de respectabilité et de vertu. Des cons finis laissaient croire qu’ils étaient supérieurement intelligents. Paraître intelligent, séduisant, honorable, jeune, riche, cultivé, défenseur des bonnes causes était le grand jeu des adultes. Un jeu qu’ils copiaient sur ceux de leurs parents sans en connaître réellement les règles.

Pour être accepté, tout le monde veut se présenter sous son meilleur jour m’a dit maman. Elle soutient que, comme Zorro, la majorité des gens mettent un masque et jouent un ou plusieurs rôles…

C’est étrange.

Je l’avais cependant déjà constaté sur Tik Tok. Car si Jérôme n’est plus vraiment Jérôme, mes autres copains ont aussi changé. Maman prétend que c’est la fin de l’insouciance. Elle semblait vraiment triste quand elle m’a dit ça.

Le soir, je suis allé sur Internet. J’ai tapé « masque ». J’ai découvert des collections de masques du monde entier. Je me suis dit que dans notre petit royaume, avec ses rois, ses reines, ses princes et princesses, nous devions être différents des autres. Notre pays ne pouvait être qu’un territoire de héros et l’épicentre du monde des gens masqués. J’ai alors tapé « masque et Belgique ». Parmi les images, j’ai vu des peintures d’un Ostendais appelé Ensor, James Ensor.

J’étais à la fois horrifié et fasciné. Ces visages déformés par les mensonges et par les conventions, cette tête de mort qui nous rappelait la brièveté de notre passage sur terre. Une tête de mort qui représentait aussi l’extinction de notre propre moi. Mais cela je ne le comprendrais que bien plus tard quand j’aurais moi-même vécu longuement dans le monde des masques.

Aujourd’hui, je connais le monde des masques, un monde de compromission fait de trahisons pour rentrer dans le moule d’une forme de bonheur illusoire partagé à tout va, surtout au travers de la toile.

Il faut ne jamais décevoir au risque de paraître faible et d’être rejeté. On se doit d’être beau ou belle, intelligent ou intelligente, empli d’humour, d’avoir un avis sur tout, d’avoir la peau bronzée le long d’une piscine, d’un lac ou d’une mer quelconque mais idéalement la plus éloignée possible de son chez soi.

Parmi tous les porteurs et porteuses de masques, très curieusement, la majorité de ceux et celles qui prétendent être eux-mêmes et parler vrai n’ont pas conscience d’en porter un. Grandes gueules au franc-parler, derrière leurs beaux discours ne se cache souvent qu’un tissu de croyances erronées, de biais cognitifs qui ont modelé leur jeu d’acteur afin d’imposer aux yeux du plus grand nombre leurs certitudes illusoires.

Grâce à maman et à l’héritage pictural de mon ami James, j’essaie de sortir du tableau. Je négocie avec moi-même pour ne pas me créer une seconde vie parallèle à la première, celle que je n’aurais jamais dû quitter. Celle de l’insouciance de l’enfance.

Cependant, depuis mon premier frétillement d’amour pour Anna, je sais ce combat vain. Contre mon gré, je vis dans le monde des masques et me plie à ses diktats. C’est à la fois désolant et fascinant. Au fil du temps, je prends conscience de la métamorphose de mon être qui n’est plus celui qu’il a été mais qui n’est jamais complètement un autre. Moi et mes masques formons l’alpha et l’oméga de mon être.

Comme nous tous, le dernier masque que je porterai sera celui de la mort.

Saurai-je alors qui j’étais vraiment ?

Le Roi des cons

Texte présenté au Blues-Sphere le 5 janvier 2023 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Roi et Reine »

De vous à moi, je suis le roi des cons.

Je sais, cela prête à sourire. Comment ? Lui, le roi des cons ? Lui, si affable, si érudit et posé ? Comment peut-il être le roi des cons ?

Ceux qu’une telle interrogation effleure sont en fait mes sujets mais ils n’en ont pas conscience. Ils n’ont aucune notion de leur propre identité. Pire, nombreux sont ceux et celles qui la nient et qui répètent haut et fort : « En tout cas, moi je ne suis pas con ou… je ne suis pas conne ».

Quelle désolation. Comment les révéler à eux-mêmes ? Quel immense travail de reconquête.

Je parle de reconquête mais en fait, je ne suis pas encore le souverain de cette bande d’ignares bien que ce soit mon souhait le plus cher. Sans dévoiler la couronne, je suis un simple parlementaire ambitieux dont l’objectif secret est de rétablir la royauté en lieu et place de cette république à jamais nostalgique des fastes du Gotha.

Pour l’instant, je ne tire donc aucun avantage de cette fonction royale que j’assume dans l’ombre. Je ronge mon frein lorsque certains de mes confrères, certains journalistes ou de quelconques quidams me traitent de pauvre con, de vrai con, de con olympique, de petit con alors que je mesure un mètre quatre-vingt ou de gros con alors que je suis de taille mannequin. Dès le jour de mon sacre officiel, je leur ferai rendre gorge au motif de lèse-majesté.

En attendant, en exil sur mes propres terres, je fourbis mes armes dans l’attente d’un chaos qui ne saurait qu’advenir et qui me portera au pouvoir. Je suis persuadé qu’alors, la très grande majorité de mes concitoyens, complètement perdue, prendra conscience que seul moi peux les comprendre. En bon cons et connes qu’ils sont, ils boiront mes paroles et accepteront un changement de régime.

Ce travail de sape, je m’y attelle depuis plus de 20 ans. Lorsque l’on est un haut mandataire, l’important est de bien s’entourer.

Je choisis donc avec soin mes conseillers. Le tri en la matière est simple.

Je me dois de garder ceux dont les recommandations vont à l’encontre de tout bon sens. Jamais, je ne choisis de conseiller zélé afin d’éviter de me faire marcher sur la tête et réduire ainsi à néant mes ambitions.

Je préfère sélectionner des gens bornés, sans aucun pragmatisme mais emplis de rêves plus stupides les uns que les autres. Le peuple aime les rêves. Il aime les chimères. Lors de tout débat politique, j’ai plaisir à répéter que mes idées vont à l’encontre des faits objectifs de mes adversaires. La réalité vraie importe peu. Le bon peuple affectionne les concepts charmants et raffole de démagogie. Les cons et les connes trouvent sécurisant le dogmatisme politique. Cela les rassure. Ils peuvent s’identifier à des croyances qu’ils reconnaissent comme structurantes pour leur propre être. La subtilité ne fait pas bon ménage avec leur réalité existentielle. Ils aiment vivre par procuration au travers des idées d’autrui, les plus simples et plus clivantes possibles.

Quel que soit le sujet, mes chers conseillers savent toujours quand il faut distiller sans nuance tantôt de l’écologie, tantôt du racisme, tantôt de la politique financière ou budgétaire qui ne repose sur aucune analyse. Il faut faire le buzz car désormais seul le court terme est de mise et l’époque est à la dictature du paraître et des réseaux sociaux.

Ce que j’aime aussi chez mes conseillers c’est qu’ils ne se posent jamais la question du coût de leurs recommandations. Ils ne savent pas compter. Ils croient en l’argent magique. C’est de bon augure car lorsque j’aurai acquis le pouvoir absolu, je redorerai à grands frais le blason royaliste galvaudé par mes ennemis républicains, tout ça bien sûr aux frais de la princesse.

Mais être monarque, c’est avoir le sens de la famille.

Or, de famille, je n’en ai point encore. Je sais que c’est important car un roi se doit d’être entouré d’une compagne aimante et de petits princes bien propres sur eux et bien éduqués. Je cherche donc l’âme sœur qui, outre des qualités d’épouse, devra également assumer avec brio des fonctions protocolaires. Je ne cesse de faire tourner mon radar pour enfin rencontrer celle qui deviendra la future reine des cons. Croyez-moi, ce n’est pas simple. Si je veux réussir je me dois de trouver une perle d’intelligence qui comme moi partagera ce sens aigu du pouvoir royaliste et de la bêtise humaine. Je dois être sélectif pour ne pas, comme certains de mes prédécesseurs, terminer sur l’échafaud.

Didier Joris 5 janvier 2023

J’ai dix ans et je n’ai jamais vu la mer

J’ai dix ans et je n’ai jamais vu la mer.

Elle n’est pourtant pas loin, à peine deux heures de train.

Je ne l’ai jamais vue sauf sur ma tablette et à la télévision. Elle m’intrigue. Elle est toute plate, semble si calme et pourtant elle peut se déchaîner, un peu comme maman. Quand quelque chose la contrarie, maman est comme la mer. Tout le silence enfoui en elle déborde par vagues immenses, des vagues de solitude et de souffrances contenues.

J’ai dix ans et je n’ai jamais vu la mer.

En fait, cela ne m’a jamais vraiment manqué. On en parle d’ailleurs très peu avec les copains. On préfère jouer au foot sur la grande esplanade. Avant, il y avait là une prison qui a été rasée. C’est aujourd’hui le lieu de ralliement de tous les gosses du quartier. Des petits gars pleins de vie, turbulents, à l’imagination débordante mais qui eux non plus n’ont jamais vu la mer.

J’ai dix ans et je n’ai jamais vu la mer.

Parfois je me l’imagine en regardant le fleuve et les vagues faites par les péniches qui fendent les flots. Mais il est petit le fleuve et son horizon se limite aux quais qui l’entourent tandis que la mer est, paraît-il, infinie. À l’école, le professeur nous a dit que, quand on regardait la mer, il n’y avait plus rien à l’horizon, sauf elle. Dans le passé, on pensait même que si les bateaux allaient trop loin, ils tombaient dans une sorte de gouffre infini. Les anciens ignoraient que la terre est ronde.

J’ai dix ans et je n’ai jamais vu la mer.

La mer, ça doit être comme l’eau du lavabo mais il paraît qu’il y a de l’écume, comme une sorte de mousse qui flotte le long des plages. Je n’ai jamais vu de plages. Notre professeur nous a dit que c’était du sable très fin. Un jour, il y avait un chantier en face de chez moi. J’ai pris un petit paquet de sable et j’ai demandé à mon professeur si c’était du sable comme celui-là qu’il y avait à la mer. Il m’a dit que non. Que le sable de la mer était bien plus fin et qu’en plus il était mélangé de coquillages. Il m’a aussi dit que dans certains d’entre eux, les plus grands, on pouvait entendre le bruit de la mer. J’aimerais tant avoir un coquillage comme ceux-là pour pouvoir m’endormir le soir, bercé par le bruit des vagues.

J’ai dix ans et je n’ai jamais vu la mer.

À la maison, la radio fonctionne toute la journée. Parfois il y a des chansons qui parlent de la mer. Il y en a une que j’aime bien. Celle d’un vieux dont j’ai oublié le nom. Je sais qu’il s’appelle Charles. Il dit que la mer elle danse, qu’elle a des reflets en argent, que tout près il y a des grands oiseaux blancs. Maman n’aime pas cette chanson alors elle coupe la radio dès qu’elle l’entend. Maman n’aime pas la mer. Elle me l’a dit plusieurs fois.

J’ai dix ans et je n’ai jamais vu la mer.

Mais jeudi prochain sera un grand jour. Si Dieu veut, j’irai à la mer. Je partirai en train de la grande gare à l’autre bout de la ville, celle qui ressemble à un bateau renversé. Je me réjouis comme d’ailleurs mes autres camarades de l’école des devoirs qui eux non plus n’ont jamais vu la mer. L’école des devoirs, c’est là où je vais après la classe. Il y a des gens gentils qui nous aident à faire nos devoirs mais surtout qui nous apprennent à apprendre. Ils nous soutiennent car étudier, c’est pas toujours facile. Maman est heureuse car elle peut continuer à travailler sans me laisser seul à la maison.

J’ai dix ans et aujourd’hui j’ai vu la mer.

J’ai senti le sable chaud s’enfoncer sous mes pieds. Mon professeur avait raison. Ce n’est pas le même sable. Et puis j’ai couru et je me suis jeté dans l’eau. J’ai pleuré. Je ne savais pas pourquoi, mais j’ai pleuré. À la fois de joie et de tristesse. Quelque chose en moi était triste. J’ai cherché un gros coquillage pour me consoler. Je ne l’ai pas trouvé.

J’ai dix ans et j’ai vu la mer.

Dans le train, sur le chemin du retour, j’ai senti que je n’étais plus le même. J’avais grandi. J’avais appris. J’avais appris que les choses devaient être ressenties par rapport au réel et pas par rapport aux images d’une tablette ou de la télévision.

J’ai dix ans et j’ai vu la mer.

Maman aurait pu nous accompagner lors de ce voyage comme certains parents l’ont fait, mais elle a refusé. Quand je suis rentré, elle m’a écouté puis a éclaté en sanglots. Je l’ai prise dans mes bras. Elle pleura très fort et ses larmes salées me rappelèrent le goût de l’océan que je venais de quitter. Quand il n’y eut plus de larmes, maman m’expliqua qu’elle ne voulait plus jamais voir la mer. Qu’elle voulait rester pour toujours près de la grande esplanade, s’accrochant à elle comme à une bouée.

J’ai dix ans et j’ai vu la mer que maman ne verra plus jamais.

Maman m’a montré les photos, des photos qu’elle cachait dans une petite boîte métallique ornée du portrait du Roi et de la Reine. À l’intérieur, il y avait celles d’un homme, mon papa. Il y avait moi tout petit dans un berceau. Et puis il y avait la photo d’un bateau. Maman m’a dit que le bateau avait chaviré en traversant une autre mer, celle de la Méditerranée. Maman et moi fûmes sauvés mais pas papa. Il est mort noyé alors que les garde-côtes approchaient pour nous porter secours.

J’ai dix ans et j’ai vu la mer.

Je sais maintenant pourquoi j’ai pleuré. Mon corps savait. Si la mer est si puissante, c’est parce que papa l’habite. Je sais qu’en la regardant, je trouverai toujours en elle la force d’avancer.

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Le projet d’Ecole des Devoirs de La Place a vu le jour, dans le quartier Saint-Léonard à Liège, à l’initiative de Corinne Paquay et de quelques bénévoles pour qui la transmission gratuite et la plus large possible du savoir est à la base de l’égalité des chances.

Des moyens issus de près de 150 donateurs privés (75 % des moyens de fonctionnement) ainsi que quelques subsides de la ville, de la province et de l’ONE ont permis de faire d’un rêve une réalité qui chaque jour s’inscrit au plus profond du renouveau d’un quartier défavorisé.

Cette démarche pragmatique a, depuis 2018, porté des fruits tangibles.

Au-delà de l’accompagnement d’une trentaine de jeunes dans la réalisation de leurs devoirs scolaires, l’école des devoirs a, durant l’été 2021, proposé à ces enfants une part de rêve. Découvrir la mer.

Ce voyage qui, pour la plupart d’entre nous semble insignifiant, leur a permis d’élargir leurs horizons, de s’ouvrir au monde loin des frontières que leurs conditions pouvaient leur imposer. Seuls deux participants sur les seize inscrits avaient déjà connu cette expérience.

Cette nouvelle retrace de manière fictionnelle cette merveilleuse aventure. Elle a été présentée lors de la soirée « Laisser dire » du 7 juin 2022 au Blues-Sphère avec pour thématique imposée « La Mer ».    

Pour soutenir l’école des devoirs : Corinne Paquay, Présidente- 0494 13 25 74 – cocopaquay@yahoo.fr.

Crédit photo : Image par Dimitris Vetsikas de Pixabay

Hommage à un inconnu connu

C’est curieux. Il y a des gens qui se présentent à nous et que l’on ne peut qu’aimer.

Pourquoi ?

C’est là un grand mystère.

Est-ce issu de leur sourire, de leur façon de bouger dans l’espace, de la manière dont ils portent le regard sur autrui ?

Ce qui est certain et tout le monde en conviendra, il émane d’eux une forme de rayonnement, de magnétisme particulier.  

Selon moi, ce qui les caractérise sans doute le plus est une véritable présence incarnée en ce monde.

Leurs sens toujours en éveil sont là pour capter et transmettre la beauté qui s’offre à eux.

Cette transmission, ils la font avec discrétion et sensibilité, distribuant sans compter les grâces qu’ils ont reçues sans l’espoir d’un quelconque retour.

Ce sont des artistes artisans.

Leur univers est en perpétuelle expansion.

Leurs yeux sont à eux seuls des galaxies.

Loin des contingences de ce monde, le partage est leur raison d’être. 

Tel était, tel est Yves Teischer qui nous a quitté ce 12 avril 2022.

Je ne l’ai jamais fréquenté ni même réellement connu.

Seuls quelques mots banals à la fin de concerts. « C’était vraiment bien. Un grand bravo, vraiment super … ». De brefs propos échangés au coin du bar pour capter la vivacité du regard, croiser le sourire bienveillant, recevoir un merci modeste et sincère. La conclusion et le dernier cadeau d’un moment magique.

Puis vint pour Yves le temps de conclure, de chercher un nouveau souffle, d’explorer d’autres contrées.

Son violon résonne encore dans une sorte de grand vide.

Mais sa disparition n’est que factice car en quittant cette vallée de larmes, il l’éclaire d’une étoile nouvelle, d’un soleil naissant, à la fois si proche et si lointain.

Esclavagisme potager

Texte présenté au Blues-Sphere le 5 avril 2022 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Le Jardin ».

Dès ma naissance, j’ai senti en moi ce besoin d’exister au travers de la contestation. Il suffisait que ma mère m’offre son sein gauche pour que je réclame le droit. On me présentait un jouet, il m’en fallait un autre. Si l’un de mes camarades de crèche était sujet de toutes les attentions, je me sentais obligé de chialer puis de faire mon plus beau sourire afin d’être le nouveau centre d’intérêt de la petite assemblée.

Ce besoin ne m’a jamais quitté et s’est transformé, à l’adolescence, en un militantisme dédié à toutes les causes qui allaient à contre-courant de la bien-pensance et de toutes formes d’autorité.

Je vous passe le nombre de combats que j’ai mené.

Je fus de toutes les manifestations. Tant que je pouvais battre le pavé et hurler, j’étais heureux. Me sentir enveloppé par la foule me procurait un sentiment de puissance et de jouissance. J’avais l’impression d’être indispensable, de faire bouger les lignes.

J’ai ainsi adhéré à nombre de groupements et groupuscules qui allaient à l’encontre du système, de tous les systèmes.

J’en fus généralement déçu car mes avis ou décisions étaient au sein de ces mouvements souvent remis en question, contestés par mes propres frères de combat dont le moteur principal résidait dans le plaisir d’engendrer la polémique ou la contradiction. Ils avaient eux aussi ce besoin de toujours exister par la différence.  

Avec l’âge, je me suis assagi et je me suis persuadé qu’il valait mieux se polariser sur une seule cause qui me fasse vibrer, un dernier combat que je livrerai seul. Un combat focalisé sur de vrais laissés-pour-compte. Un combat déterminé et sans faille afin d’apporter de manière concrète ma pierre à l’édifice de ce Nouveau Monde en gestation.

Je désirais aborder un espace renouvelé de la contestation. Agir là où même les ONG n’avaient jamais voulu s’aventurer car la cause aurait été sujette à des débats clivants et fratricides au sein même de leurs instances.

J’ai décidé de m’attaquer aux nanomanes.

Les nanomanes, des pervers qui s’en prennent à plus petit, bien plus petits et plus faibles qu’eux et qui exploitent sans vergogne leur naïveté et leur gentillesse naturelle. 

Ces bourreaux perfides, soi-disant amoureux de la nature et des jardins, emprisonnent au sein de leur pré carré de malheureux nains dits « de jardin » pour leur faire réaliser des tâches ingrates, allant de couper du bois à arroser les parterres en passant par la coupe des haies.

Afin d’être salutaire, il fallait que mon combat soit un combat de l’ombre, mené au niveau local, sans faire de vagues mais avec une efficacité redoutable.

J’ai repris mon jogging quotidien, fréquenté à nouveau assidûment la salle de sport de mon quartier et me suis initié au Krav Maga, technique de combat utilisée par l’armée israélienne. Mon objectif : agir directement sur le terrain en soustrayant tous ces pauvres hères à leurs bourreaux.

C’est dans les quartiers de la classe moyenne, avec leurs maisons quatre façades, que je repére principalement mes futures zones d’action. Équipé d’un drone, je survole ces prisons à ciel ouvert pour préparer mes expéditions nocturnes.

En un peu moins de quatre ans, j’ai ainsi exfiltré vers les forêts d’Ardennes 174 nains et 5 Blanche Neige. Je leur ai tous rendu la liberté en les cachant au plus profond des futées, dans des taillis encaissés.

Très vite la police reçut de nombreuses plaintes.

Mon action eut un écho considérable au sein de la presse régionale d’abord , puis nationale et internationale. Les réseaux sociaux s’emballèrent pour ma cause. Les uns prenaient parti pour les tortionnaires qui trouvaient que les nains de jardin avaient une utilité non seulement fonctionnelle mais aussi esthétique. Les autres, défenseurs inconditionnels des libertés, exigeaient une pénalisation de ce type de pratique.

La mention « #balance ton nain » naquit très vite de cette polémique. Les enseignes de jardinerie ne savaient trop quelle attitude adopter. Une majorité de ces nains était originaire des pays de l’Est. Fallait-il les considérer comme des travailleurs détachés ou plutôt comme des esclaves. Fallait-il les voir en eux des réfugiés ? Devait-on leur donner priorité par rapport aux pauvres bougres basanés qui traversaient la Méditerranée sur des embarcations de fortune ? C’était d’autant plus compliqué qu’ils avaient des papiers chinois.

Les candidats à la présidentielle française furent interrogés sur le sujet qui avait fini dans les sondages par éclipser le bien-être animal.

Grands pratiquants de la langue de bois, ces derniers affirmèrent qu’ils comprenaient les inquiétudes de la plupart et qu’une solution devait être trouvée afin de rendre la dignité de ces êtres jusqu’ici oubliés. Un proche conseiller de l’un de ces fameux protagonistes au pouvoir suprême proposa même que des nains de jardin, dans un esprit de totale laïcité, fassent partie de la prochaine crèche de Noël tandis que d’autres seraient conviés à un pèlerinage à La Mecque. Personne n’oublia que certains nains de jardin pouvaient être athées, francs-maçons, juifs, bouddhistes, hindouistes, ou appartenir à une autre obédience. L’orientation sexuelle ne fut pas exclue des débats.

Ce fut certes pour les candidats une débauche d’énergie mais il leur fallait ratisser large pour satisfaire le plus grand nombre, surtout les minorités les plus bruyantes qui auraient pu enflammer les réseaux sociaux et nuire lors des sondages.

Une quinzaine de nains purent ainsi, sous les yeux des caméras, prendre leurs quartiers dans les jardins de l’Élysée et disposèrent même d’un petit chalet leur permettant de passer la nuit sans souffrir des aléas de la météo.

En ce qui me concerne, je ne pus que me réjouir de l’ampleur de mon combat qui finit par éclipser les problématiques du climat, de la globalisation et de la mondialisation, du risque nucléaire et d’un anéantissement de la planète par un arsenal démentiel engendré par la peur dogmatique de l’autre.

J’ai donné une seule interview à un réseau mondial d’investigation qui avait déjà mis au jour de nombreux scandales financiers.

Ma voix a été modifiée, mon visage a été flouté et mon identité préservée.

En conclusion de cette rencontre avec trois des meilleurs journalistes mondiaux, j’ai expliqué que nous étions toutes et tous, de près ou de loin concerné par la problématique des nains de jardin.

En effet, outre un véritable jardin, privilèges des plus nantis, nous avons toutes et tous un jardin secret. Il est de notre devoir de mettre tout en œuvre afin de délivrer tous les pauvres nains qui peuplent notre inconscient. En nous libérant d’eux et de notre petitesse d’esprit, le monde ne s’en portera que mieux.

Cette théorie des nains de jardin dans l’inconscient collectif, familial et personnel marqua d’ailleurs un tournant fondamental dans les approches thérapeutiques en psychiatrie et en psychologie cognitive.

Il reste encore de nombreux sceptiques, mais je sais qu’un jour les générations futures comprendront et apprécieront toute la dimension et la profondeur de mon combat militant.  

La joie de l’attente

Nouvelle qui a été présentée au Musée du Grand Curtius, le 24 février 2022 dans le cadre de la parution d’un nouveau numéro de la revue Moment avec pour thème imposé :  » O tempora, O mores » ; « Quelle époque, quelles mœurs ! »

Aux yeux de mes proches, je passe pour un rabat-joie, un vieux con obtus et nostalgique accroché à un passé révolu.

C’est un fait. Pour moi, c’était mieux avant. La raison en est toute simple. Le temps s’est comprimé. Aujourd’hui, tout doit se faire dans l’instant. Tout désir se doit d’être assouvi dans l’immédiat. Hic et Nunc est désormais le précepte qui régit notre existence.

Nous avons ainsi oublié la joie profonde de l’attente.

Je voudrais par l’exemple vous en faire la démonstration au travers d’un des piliers qui gouvernent notre vallée de larmes, à savoir le sexe.

Par le passé, la recherche des plaisirs libidineux exigeait patience et persévérance.

Les formes charmantes se laissaient désirer, enfermées dans des magazines de papier cachés bien en hauteur, dans le recoin sombre des librairies de quartier. Pour échapper à l’opprobre de ses semblables, il était préférable d’en choisir une loin de chez soi. Il fallait ensuite veiller à la vacuité des lieux avant de s’y engouffrer rapidement pour saisir un ou plusieurs de ces illustrés coquins que l’on enfouissait sous le manteau ou, lorsqu’il faisait chaud, que l’on glissait à l’intérieur d’un journal… un journal parfois catholique. Et puis, de retour dans ses pénates, il restait à dissimuler ces précieux trésors dans les endroits les plus improbables afin de ne pas être démasqué et passer pour un sale licencieux, un obsédé, un érotomane en urgence de soin.

Il en allait de même pour les lieux de strip-tease ou les cinémas dédicacés à la chose. La vue d’une venelle vide encourageait le franchissement d’une frontière. À l’ivresse des formes s’ajoutait alors celle du dépassement de l’interdit, de la victoire gagnée sur la bien-pensance.

Ne parlons pas du courage nécessaire pour, par tous les temps, battre le pavé en scrutant à la dérobée les vitrines aux néons colorés. Soulignons l’excitation née des regards en coin, l’exaltation à jeter son dévolu sur une de ces dames dites de petite vertu qui allait nous enchanter et nous faire oublier la fadeur du quotidien. Souvent, l’une d’elles devenait notre préférée et nous lui restions fidèles. La fidélité à une catin, une valeur qui de nos jours malheureusement se perd.

Même si certains avaient une tendance à l’exhibition et une appétence pour les parties fines, un sens de la retenue les empêchait de filmer leurs ébats et de les diffuser à tout va comme c’est le cas à présent à travers la toile. Contrairement à ces temps de débauche qui sont désormais nôtres, le libertinage était considéré comme un art discret avec des règles de bienséance et des codes d’honneur.

Aujourd’hui, ces valeurs fondatrices ont disparu. L’époque est à l’industriel, à la mondialisation, au clic compulsif, aux images fades et souvent vulgaires.

Pauvre génération en perte de repères, en décalage avec la réalité vraie, celle de la chair certes tarifée, mais vivante et opulente.

Depuis l’avènement de l’Internet, le principe est au gratuit. Le libidineux s’abîme les yeux face à l’écran, ne sort plus et demeure bien au chaud dans sa chaumière, tendant à la paresse et à l’oisiveté. On préfère rester chez soi et même les partouzes entre amis ou voisins se font rares. Un nivellement par le bas ! Que dire de nos bons vieux peep-shows qui ont fondu comme neige au soleil.

Croyez-moi, tout cela nous conduit à un désastre de société qui fait la part belle à l’onanisme et détruit l’économie locale.

Qu’est-ce que je regrette nos saines, honorables et bonnes vieilles pratiques d’antan.

Mon Dieu, quelle époque ! Quelles mœurs !

Bacchus et ses disciples

Lorsqu’un bon vin s’invite à table, nombreux sont les convives de la gente masculine à avoir un avis averti sur la dive bouteille qui bientôt s’ouvrira à leur sens.

Contrairement aux dames, la loquacité vinicole de ces derniers n’a d’égal que les commentaires qu’ils peuvent faire sur l’évolution du classement du championnat de football ou sur la situation politique du moment.

Ces trois thèmes sont souvent sujets à des débats passionnels, mais le vin a pour lui d’être moins enclin aux polémiques.

Lorsque le chapitre du pinard est abordé, une sorte d’égrégore joyeux, parfois sérieux mais toujours empathique entoure l’assistance. Le vin a pour lui d’être avant tout rassembleur et vecteur de convivialité.

Chacun sait autour de la table qu’en la matière rien ne peut être tranché. Les préférences, les goûts peuvent évoluer.

Si au départ, ce sont souvent les cépages appréciés généalogiquement qui influencent ses choix, la personnalité du buveur de vin s’affine et s’affirme au travers des voyages et des relations sociales qu’il noue au fil du temps et qui lui permettent d’élargir ses horizons.

Après une pratique bibitive certaine, que l’on peut selon moi estimer à deux décennies, il est possible de catégoriser le buveur de vin.

Il y a tout d’abord le collectionneur d’étiquettes. Son violon d’Ingres s’est porté sur le vin mais il aurait tout aussi bien pu collectionner des timbres-poste, des petites culottes ou des porte-clés. La différence réside dans les moyens investis pour assouvir sa passion et surtout de l’aura indirect qui en résulte. La collection se doit d’être prestigieuse, présentant de nombreux magnums, faute de quoi elle n’est digne d’aucun intérêt. La possession de différents millésimes conforte l’accumulateur de grands crus dans l’image qu’il veut refléter. Celle de quelqu’un de fidèle, de rigoureux, d’organisé mais surtout quelqu’un de gâté par l’existence car, évidemment, sa collection n’est pas à la portée de la première bourse venue.

Un fidèle également est le buveur de gros rouge. C’est un homme d’habitudes qui ne veut pour rien en changer. Le cubi ou le litron trône dans la cuisine, à la même place depuis belle lurette. Ce modeste déteste la nouveauté et l’insécurité. Inutile de lui offrir un autre breuvage car il en viendra toujours à dire « c’est bon, mais je préfère quand même le mien ». Jamais il n’évoquera le prix payé mais cela restera malgré tout l’un de ses référentiels.

La troisième catégorie est celle du buveur de classe moyenne. Il varie ses plaisirs en choisissant quelques blancs, rouges et rosés au meilleur rapport qualité prix en fonction de ses visites aux foires aux vins qui fleurissent en automne dans les hypermarchés. Et puis un soir, pris d’une subite folie, il fait un pas de côté et ouvre une bouteille de grand prix, comme ça, simplement pour casser les habitudes. Il sera aussi de ceux qui ne résisteront pas à vous faire goûter le vin de pays qui les a enchanté le temps d’un été et que vous trouverez somme toute fort commun.

Nous avons, pour suivre, les spécialistes. Grands érudits, ils ont souvent à leur actif des cours d’œnologie qui leur permettent d’utiliser le jargon précis de l’homme de science dont l’expérience théorique et pratique n’est plus à démontrer.

Leur savoir en impose et vous incite à éviter tout commentaire. C’est non seulement le vin que vous allez boire mais également leur parole.

Les connaisseurs, bien qu’il n’ait pas tout le bagage des spécialistes sus mentionnés, sont habituellement les plus loquaces. Ils auront tendance à se limiter à une région mais qu’ils connaissent comme leur poche. Certains vous décriront même à distance les chais et vous feront faire le tour de la propriété, signalant au passage le nombre d’hectares et l’exposition de chaque parcelle. Vous pouvez leur faire confiance. Dans leur territoire de prédilection, ils vous renseigneront de petites maisons qui en valent la peine, souvent celles dont les vignobles sont adjacents aux parcelles de grands crus. Avec un sol et un ensoleillement quasi similaire, vous dégusterez grâce à eux, à moindre prix, ce petit voisin à la lignée certes moins prestigieuse mais tout aussi généreuse.

Je vous ferai grâce de la description de l’amateur dont les caractéristiques se rapprochent fort de celle du connaisseur mais qui n’a pas encore assez de bouteilles pour se targuer d’avoir atteint le même niveau de connaissances académiques.

En ce qui concerne, je déteste les contingences et préfère donc m’exclure de toute catégorie.

J’ai en effet le sentiment qu’à trop vouloir décrire, trop expliquer, bref à force d’intellectualiser et de mentaliser, on risque d’en oublier la quintessence : le simple plaisir des sens, la jouissance d’un moment d’exception.

Il en va ainsi pour moi du vin comme des plaisirs de la chair.

Je me concentre sur l’essentiel : une belle robe qui cache un beau corps, de belles jambes et des fragrances qui me rappellent mon enfance et les odeurs sauvages de la nature.

Peu m’importe la terre d’origine, tant que j’y perçois du caractère, je suis comblé.

Je n’apprécie toutefois guère le tanin catin et les constitutions sulfiteuses sulfureuses m’indisposent.

La rondeur en revanche me réjouit tant que j’y trouve la fermeté rassurante d’une belle maturité capiteuse. Parfois il me faut attendre quelques années avant que ce bel équilibre s’exprime et vienne à moi mais j’ai heureusement pour qualité d’être patient.

De nature indépendante, mes choix sont dictés plus par mon instinct que par les recommandations de mes proches. De temps à autre, il m’arrive cependant de me fier à Sophie, taulière d’un joyeux bar dédié à la chose. Elle a l’art de proposer le temps d’un soir quelques perles de ses amies, avec cette sensibilité féminine qui cerne votre état d’âme du moment.

Ma préférence va toutefois aux colloques singuliers. Ils ont pour eux l’intimité qui permet de se sentir vraiment à l’aise. En cette époque où tout plaisir doit être assouvi dans l’instant, je ne peux que vous encourager aux préliminaires, particulièrement celui de la carafe aujourd’hui malheureusement souvent oublié.

Cet ajournement du contentement modifie le rapport au temps et augmente le désir en postposant l’instant suave. L’attaque n’en est que plus souple, l’allonge plus franche, plus capiteuse parfois exubérante. Les odeurs s’épanouissent.  La finale rejoint généralement la hauteur des attentes. Bref, le plaisir n’en est que plus grand.

Par pudeur et par respect, ces moments d’exception je les garde pour moi, pour nous. C’est du domaine du secret. 

Sachant que le football et la politique ne m’intéressent guère, ne vous étonnez donc pas de me trouver bien silencieux si vous m’invitez à votre table.

Bienvenue en stupidocratie.

La semaine dernière, mon lave-vaisselle étant en panne, j’ai reçu la visite d’un technicien à la compétence avérée, mais surtout à la volubilité digne d’une pie au plus beau jour de l’été.

Alors qu’il avait enclenché un programme afin de tester la fiabilité de son intervention, cet impénitent bavard ne cessa de me parler de son entourage étrangement peuplé d’un très grand nombre d’abrutis.

Son frère sans emploi qui passait son temps devant ses écrans, un voisin qui n’avait jamais rien fait de sa vie sinon se promener à vélo, un cousin éloigné qui, l’été, se baladait torse nu en ville pour arborer ses pectoraux.

Tous des abrutis…

Son discours m’interpella et ma première pensée fut que cet homme de l’art électroménagiste substituait le traditionnel vocable de con à celui d’abruti. Sans doute s’agissait-il chez lui d’un tic de langage, une forme d’affection qui touche un très grand nombre, mais qui chez certains prend des formes plus perceptibles.

Après son départ, ce mot d’abruti, peu usité, tourna en boucle dans mon esprit au point de m’inciter à compulser le dictionnaire afin d’en obtenir la définition exacte.

 Abruti  

     adj m 

1    aux facultés intellectuelles déficientes ou amoindries 

2    rendu stupide, par le bruit, par la fatigue… 

     nm 

3    stupide 

Pour bien en saisir le sens, je l’ai ensuite confronté au mot con afin d’y déceler les similitudes et éventuelles différences.

Con  

     adj m 

1    très familièrement stupide, imbécile 

     nm 

2    grossièrement   sexe féminin 

3    grossièrement   personne très sotte, très stupide

En examinant ces définitions, je n’ai pu que déplorer un manque de précision permettant de clairement différencier le con de l’abruti.

Pour affiner la signification de ces mots, il me fallut donc m’en référer à ma propre expérience basée sur l’observation de mes semblables. Je vous livre dans les quelques lignes qui suivent le fruit de mes constatations. Afin d’en assurer une meilleure lisibilité, je m’abstiendrai d’avoir recours au langage inclusif bien qu’aucune exclusive sexiste n’ait cours en ce domaine. Que les connes et les abruties me pardonnent.

Après de profondes réflexions, j’en déduisis dans un premier temps que l’abruti est une forme de con et que le con peut être lui-même, optionnellement, un abruti.

Les éminents gardiens du langage signalent toutefois que l’abruti est rendu stupide par le bruit, par la fatigue, etc. Son état se dégrade au travers de ses addictions. A l’inverse le con ou connard doit son état à des origines généralement congénitales ou de contagion sociale.

Ce qui est déplorable, c’est que l’abruti n’en a pas vraiment conscience. Il prend ainsi plaisir à faire travailler son esprit en boucle en regardant par exemple, du soir au matin, les chaînes d’information en continu ou en s’agrippant à sa console de jeu pour jouer et rejouer dans le même univers virtuel. Cette inclination au bouclage mental le conduit rapidement à un manque flagrant de discernement. Très vite d’ailleurs, il en devient incurable.

Selon moi, les abrutis ne sont pas bien méchants. J’en connais personnellement peu et les 10 doigts de mes mains me suffisent à les répertorier.

En revanche, j’ai eu l’occasion de fréquenter de nombreux cons.

Contrairement à l’abruti qui est souvent discret et fait des vaguelettes pour attirer l’attention, le con se doit vraiment d’exister au travers du regard des autres. Ce besoin narcissique est bien évidemment commun à l’ensemble de la race humaine, mais est prédominant chez le con.

Notre monde est peuplé d’une telle quantité de cons que le langage courant s’est vu obligé, comme cela se fait pour toutes les espèces vivantes, de les différencier afin d’en préciser la nature exacte.

Il existe ainsi des vrais cons, des petits cons, des gros cons, des pauvres cons, des vieux cons, des sales cons. 

Ce sont surtout de ces deux dernières catégories dont il faut se méfier. Leur tendance exacerbée au racisme, à la misogynie, à la misanthropie, à l’homophobie, à la méchanceté gratuite les conduit à prendre de haut les petits cons et les gros cons qui souvent sont de nature gentille. Ils expriment aussi ouvertement leur dédain par rapport aux pauvres cons, dont la nocivité est quasi nulle. Quant aux aux vrais cons, ils les savent acquis à leur cause.

De telles castes n’existent pas chez les abrutis.

C’est plus simple. Quand on est abruti, on l’est, point barre.

Si l’on relit attentivement les définitions du dictionnaire, on constate que la stupidité est un élément commun repris dans la définition du con et de l’abruti.

Même si stupide apparaît au dictionnaire comme nom invariable, le langage commun ne l’utilise quasi jamais. On ne dit pas : c’est le stupide qui m’a apporté le dossier en provenance de la comptabilité. On dira plutôt : c’est le gros con qui m’a apporté le dossier en provenance de la comptabilité.

Dès lors, la tendance sera de classer les gens stupides soit dans la catégorie des cons, soit dans la catégorie des abrutis.

Si l’addiction à l’abrutissement est ce qui sépare le con de l’abruti, la stupidité est donc, selon l’académie, ce qui les réunit.

Il est d’ailleurs bien connu que les cons et les abrutis ont une fâcheuse tendance à prendre des décisions stupides qualifiées couramment de conneries.

La différence c’est que les décisions des abrutis portent rarement à conséquence. Il est d’ailleurs sur ce point dommage de constater qu’un terme plus spécifique, tel par exemple « abrutisserie », n’ait pas été attribué exclusivement aux actes stupides des abrutis.

Quoi qu’il en soit, la majorité des prises de décisions stupides sont issues de biais cognitifs plus particulièrement inscrits dans la psyché des cons.

Ainsi, parmi les biais classiques des cons profonds de niveau olympique, citons :

  • Le biais rétrospectif ou l’effet « je le savais depuis le début » ;
  • Le préjugé : jugement que l’on a envers une ou des personnes en raison de son appartenance à un groupe différent ;
  • Le biais d’autocomplaisance : se croire à l’origine de ses réussites, mais pas de ses échecs ;
  • Le biais de confirmation : tendance à valider ses opinions auprès des instances qui les confirment, et à rejeter d’emblée les instances qui les réfutent ;
  • Le biais d’immunité à l’erreur : ne pas voir ses propres erreurs.

De fait, la personne profondément stupide a pour elle de ne pas se remettre en question. Elle a une confiance aveugle en elle-même. Rien ne la portera à faire un pas de côté.

Son optimisme souvent béat, son penchant pour la simplification extrême par rapport aux problématiques complexes la déconnectent de la réalité.

Grande gueule, elle souffre sans en avoir conscience d’ultracrépidarianisme, ce comportement qui consiste à donner son avis sur des sujets sur lesquels on n’a pas de compétence crédible ou démontrée. De manière proche, c’est aussi ce qu’on appelle l’effet Dunning- Kruger à savoir que les moins compétents dans un domaine surestiment leur compétence, alors que les plus compétents ont tendance à sous-estimer leur compétence.

Et c’est là le grand danger.

Arrivés à un certain niveau de pouvoir, les cons de toute espèce prouvent à souhait leur manque d’esprit critique et de discernement. Cela se concrétise par des décisions irrationnelles basées non sur la raison, mais sur des convictions.

Ces dernières, profondes et tenaces, se muent en croyances puis en dogmes qu’ils défendront en ralliant à leur cause principalement les petits cons et les pauvres cons. Forts de ce qu’ils considèrent comme leur bon droit, ils font des choix qui, souvent, ont des conséquences fâcheuses, voire désastreuses pour les autres alors qu’eux-mêmes n’en tirent peu ou pas de profit.

Ce mouvement de « déconne », encouragé par le populisme, a pris un essor fulgurant depuis quelques années. La stupidocratie prend petit à petit le pas sur les démocraties, sur les régimes plus autoritaires et même sur la ploutocratie. Elle gangrène la société dans son ensemble et touche toutes les classes sociales, tous les milieux professionnels. Elle n’a ni sexe, ni race, ni nationalité.

En cette période de Cour des miracles, il serait utile, quoi qu’il en coûte puisque l’argent coule à flots, que les chercheurs du monde entier, toutes disciplines confondues, s’unissent pour mettre au point un remède contre cette stupidocratie qui aujourd’hui prend des allures de pandémie. Ne sachant dans quelle catégorie du con ou de l’abruti il me faut m’inscrire, je ne manquerai en rien l’arrivée de cet antidote. Croyez-moi, et c’est pas de la connerie, c’est mon vœu le plus cher en cet an neuf.