Délices

Texte présenté au Musée Curtius le 17 octobre 2019 dans le cadre des Apéros Littéraires et de la parution du second numéro de la revue Moments.

Thème imposé : « Délice(s) ? ».

Dès mon plus jeune âge, j’ai attiré à moi la joie et le bonheur d’autrui. Lorsqu’un événement heureux s’immisçait dans la vie de mes proches, ceux-ci ne pouvaient s’empêcher de me le partager, me prenant à témoin de leur félicité.

Déjà à l’école gardienne, mes compagnons me harcelaient, tout à la joie de m’annoncer leur premier pipi ou popo sur le pot.

Plus tard, les périodes de Noël et de Saint-Nicolas furent pour moi un véritable calvaire. Je devenais en effet le confident privilégié de la liesse éphémère de mes petits camarades qui, à tour de rôle, me faisaient l’inventaire des nombreux présents reçus sans me laisser le moins du monde leur expliquer ce qui m’avait été offert.

Je n’avais que le droit de me taire et de les écouter.

Ne parlons pas de l’adolescence où je fus le dépositaire obligé des secrets de mes condisciples en rut, forcé d’entendre avec moult détails, sous le sceau de la confidence, le contentement que ces petits vicieux en devenir éprouvaient aux premiers contacts charnels.

Bien que fort timide, j’étais à l’époque l’objet de toutes les attentions de la part du sexe opposé. Dès que leurs petits seins pointaient, ces donzelles ne pouvaient s’empêcher de partager cette fierté et ce bonheur avec moi. Elles me montraient sans vergogne leur corps de femme naissant et m’importunaient sans relâche en me décrivant le bien-être qu’elles ressentaient au plus profond de leur chair et de leur âme. Elles me téléphonaient sans cesse, me harcelant pour me faire part de leurs sentiments de volupté.

Ce fut pour moi une phase très difficile de ma vie. Elles étaient heureuses, d’un contentement béat, surtout lorsqu’elles me décrivaient leurs phantasmes extatiques qu’elles souhaitaient me faire partager dans le détail, sous ma couette.

J’étais alors obligé de me déshabiller et de m’exécuter sans broncher, faute de quoi elles me poursuivaient jour et nuit de leur assiduité. Mon problème, c’est que je suis un soumis. Je ne sais pas dire non. Je suis un faible, voilà tout.

Curieusement, je n’ai aimé ou été aimé que par des femmes magnifiques, intelligentes et fines d’esprit, pleinement épanouies et heureuses. Elles n’aspiraient qu’à ma compagnie qui leur procurait bonheur et jouissance. Il y en a certes que j’ai aimées, mais jamais avec la même ardeur débordante que celle qu’elles m’offrirent. Bien sûr, j’en souffrais, car j’aurais voulu que ma passion soit égale à la leur et j’en éprouvais toujours un sentiment d’infériorité. Ce complexe ne m’a jamais quitté.

En dehors des plaisirs charnels, ne parlons pas de tous ceux qui n’avaient de cesse de m’informer dans le détail de leur montée en grade, de leur augmentation, de leur promotion à l’étranger, de leurs gains aux jeux de hasard ou de tout autre événement heureux dont le ciel leur avait fait grâce. Certains, animés par l’envie de jouir avec moi des délices de la table, m’invitaient à déguster les meilleurs vins de leur cave ou à goûter aux mets les plus suaves des plus grands restaurants étoilés.

Tous ces gens m’obligeaient à partager leur béatitude, m’humiliant souvent en public, moi qui ne connaissais que la vie fade des individus ternes pour qui le bonheur fait peur. Ils me prenaient pour témoin de leur richesse en espérant que le destin fasse preuve à mon égard d’autant de générosité. J’étais mortifié, mais je ne pouvais leur en vouloir car ils n’avaient même pas conscience du mal qu’ils me faisaient.

Il ne fut pas rare non plus que d’illustres inconnus me sautent au cou en rue, dans le métro ou dans un magasin, tout à la joie de me faire part d’un heureux événement.

« Ne dites rien. Je suis tellement heureux et il fallait que je le partage avec quelqu’un, là, tout de suite. Désolé, ne m’en veuillez pas, je n’ai rien contre vous, mais vous avez une bonne tête. » Tel est en gros le discours tenu par ces exaltés qui me croisaient au hasard du chemin. Des imbéciles, incapables d’appréhender le bonheur sans le relativiser, sans se dire qu’il n’est qu’éphémère et que demain le retour de bâton sera bien là. Alors ils s’en prenaient lâchement à moi.

Un soir, il y a trois mois, alors que je regardais la télévision, je suis tombé sur une émission mettant en lumière les aspects freudiens des relations interpersonnelles dans le contexte du bonheur. J’en déduisis que j’étais un souffre-bonheur. Oui, c’est cela, un souffre-bonheur. Un bouc émissaire de l’exultation d’autrui, un exutoire à leur jubilation et à leur allégresse.

Cela devait venir de maman qui elle aussi se voyait obligée d’accueillir tous les bonheurs du monde. Son père avait été clown au cirque Zapata ce qui sans doute expliquait psycho généalogiquement cette affliction qui nous touchait.

Aujourd’hui, si je vous raconte mon histoire à l’imparfait, c’est que je n’en peux plus. J’ai décidé d’en finir avec ce passé trop lourd à porter. Pour mettre un terme rapide à mes souffrances, j’ai choisi de ne plus m’alimenter et d’écouter en boucle, un casque sur les oreilles, le sketch de Fernand Raynaud : « Heureux ! ».

Je n’ai plus qu’une envie : goûter demain aux délices du paradis éternel, loin de tous ceux de ce monde qui me sont imposés ou que je vis par procuration.

Chien et vie de chien

Texte présenté au Blues Sphère le 1 octobre 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « Le chien ».

C’est par un temps de chien que j’ai rencontré Ginette,

un temps à ne pas mettre un chien dehors.

Au début, nous nous accordions comme chien et chat.

J’étais comme un chien fou,

comme un jeune chien.

Puis au fil du temps, caresse de chien donne des puces.

Je dus me donner un mal de chien

pour supporter son humeur de chien.

Je devins le chien-chien de Madame.

Elle me fit vivre une telle vie de chien

que nous devinrent comme chien et chat.

Un soir d’hiver, entre chien et loup,

je l’ai surprise avec son ex, Paul, un maître-chien

toujours en chien d’arrêt

face aux femmes qui ont du chien.

Il n’avait pourtant pas la tête d’un chien savant,

plutôt toujours celle d’un chien battu.

J’arrivais comme un chien dans un jeu de quilles.

Ils dormaient là tous deux, en chien de fusil,

dans le grenier, sous le chien-assis.

Quelle chienne !

J’en étais malade comme un chien.

car je ne suis pas du style à donner ma part au chien.

On s’est regardé en chiens de faïence

et Paul a alors osé me parler comme à un chien.

Quel chien !

Mais chien qui aboie ne mord pas

et je lui gardais un chien de ma chienne.

J’ai tiré sur le chien de mon revolver.

Il ne méritait de mourir que comme un chien.

Demain, dans la revue des chiens écrasés,

je serai jeté aux chiens mais

les chiens aboient, la caravane passe.

Qu’il soit chien de garde,

Chien de traîneau,

Chien policier,

Chien de berger,

Chien guide ou chien d’aveugle,

Chien sauveteur,

Chien pisteur,

Chien de chasse,

Chien d’avalanche,

Chien d’attelage,

Chien truffier,

Chien de cirque,

Chien à sa mémé,

Qui plus est maître-chien,

La politesse, nom d’un chien,

ce n’est pas fait pour les chiens.

La rentrée des classes

Texte présenté au Blues Sphère le 3 septembre 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thème : « La rentrée des classes »

Chaque année, à la mi-août, maman et moi allons chez Cora pour préparer la rentrée des classes. J’achète de nouveaux BIC, de nouveaux cahiers et un journal de classe. On en profite aussi pour m’acheter de nouveaux habits. C’est une période que je n’aime guère car ça sent tout doucement la fin des vacances qui approchent. Il est vrai que durant les deux mois de congé, j’en profite pour faire l’école buissonnière, ce qui m’est interdit durant l’année scolaire. J’aime tellement aller me balader dans les bois. A la fin de l’été, je suis naturellement un peu triste mais maman me console et m’encourage. « Ça te changera de retourner au collège. De toute façon, il va bientôt faire mauvais et tu commençais à t’ennuyer ». C’est malgré tout toujours le cœur gros que j’attends le jour de la rentrée.

Dès le 1er septembre, chaque matin, maman me prépare mes tartines pour midi et un petit goûter. Puis, sur le pas de la porte, elle me souhaite une bonne journée et m’embrasse sur le front. « Travaille bien mon chéri et soit prudent. Prends bien soin de toi. À tout à l’heure ». Elle se tracasse toujours maman, surtout pour moi qui suis son unique enfant. Elle a aussi peur que je fasse de mauvaises fréquentations et elle n’aime pas trop me voir avec des filles.

De toute façon, les filles m’intéressent, mais de loin. Je crois qu’elles me font peur ou alors, si je m’en éloigne, c’est peut-être pour ne pas faire de la peine à maman. Un jour, je lui ai parlé de Marielle, une voisine avec qui je prends le bus chaque matin. Ma voix a sans doute trahi quelque émotion car j’ai vu que cela faisait de la peine à maman. Je n’aime pas lui faire de la peine surtout depuis que papa est mort. C’était l’année dernière. Ce fut terrible pour moi, d’autant que quelques mois auparavant, Peggy, la petite chienne que mes parents m’avaient offerte à Noël avait été écrasée devant notre porte.

J’ai été fort affecté par le départ de papa. Il me manque. Seul dans ma chambre, il m’arrive souvent de pleurer, en silence, le visage enfoui dans l’oreiller, pour ne pas que maman m’entende et que sa peine soit ravivée. À l’école, Monsieur le directeur a bien vu que ça n’allait pas et m’a même appelé un jour dans son bureau. Il m’a dit qu’il comprenait mon chagrin, qu’un papa c’était irremplaçable ; que lui aussi avait perdu le sien il y a peu. Il m’a encouragé à tenir bon, à soutenir maman, à m’impliquer plus encore dans mon travail journalier et à lire beaucoup. « Lire est sans doute le meilleur remède pour faire son deuil » m’a-t-il dit. J’ai suivi son conseil et je lis tout ce qui me passe par la main. Il a raison Monsieur le directeur, ça aide. Depuis que papa n’est plus là, c’est moi qui, au retour de l’école, fait les courses. J’aime les sucreries mais maman ne veut pas que j’en achète. Elle dit que ça provoque le diabète, que depuis tout petit j’ai une addiction au sucre et que, sans doute, je cherche à combler un manque. Elle se culpabilise et elle pleure de me voir si gros. Alors je fais attention. C’est vrai que tous mes copains m’appellent Obélix.

En juin, juste avant les vacances, j’étais très heureux. Monsieur l’Abbé Brion et Frère Charles ont décidé de créer une chorale à l’école. Elle s’appelle les Rossignolets. J’ai été auditionné et ils ont trouvé que j’avais vraiment une très belle voix.  J’ai été choisi comme soprano. Maman en a été très fière. Elle m’a dit : « Je te félicite mon grand. Papa aurait été tellement heureux tu sais ». J’ai bien vu que cela lui faisait plaisir à maman et à moi aussi d’ailleurs. J’ai hâte de rejoindre la chorale.

Bientôt, nous serons donc le 1er septembre. Chose amusante, je suis né le 1er septembre et chaque année je suis fêté à la rentrée des classes. Au collège, je suis le seul à être né un 1er septembre. Je suis donc ce jour-là le petit roi d’un jour, comme celui qui trouve la fève dans la galette des rois à l’épiphanie.

Cela me semblera étrange quand dans cinq ans ce sera la dernière fois. J’ai compté. En 2024, cela sera ma dernière année au collège. Cela fera 38 ans passés dans ces murs. 2024, ma dernière année à l’école avant que je sois retraité. J’espère que maman sera toujours là afin que je puisse enfin être auprès d’elle toute la journée.

Ginette et Germaine

Texte présenté au Blues Sphère le 4 juin 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec « le soleil » pour thématique imposée.

 

Ginette et moi, c’est une longue histoire. Trente-cinq ans de mariage.

Trente-cinq années d’habitudes bercées par l’apaisement du train-train quotidien.

Si je consens à cet univers sans couleur, c’est qu’il m’apporte la paisibilité propre aux apathiques qui prennent plaisir à regarder la vie comme un spectacle, évitant ainsi d’être véritablement acteur de leur existence. Ginette, elle, est plutôt du genre metteur en scène. Elle apprécie que le destin soit régenté suivant son bon vouloir et possède ce côté rassurant spécifique aux femmes de caractère psychorigides qui aiment à prendre toutes les décisions, grandes ou petites. Cela me convient parfaitement et me place dans une situation de confort dans laquelle se repaît mon indolence.

À vrai dire, c’est Ginette qui m’a choisi. Non pour mon intelligence, car l’honnêteté m’impose d’affirmer que j’en suis totalement dépourvu. Pas non plus pour un physique avantageux. Trapu et bedonnant depuis ma plus tendre enfance, mon corps n’a jamais éveillé que mépris et sarcasme même si, je dois l’avouer, je suis membré comme un étalon. C’est là d’ailleurs le seul cadeau que me fit dame nature. Ne parlons pas de ma vaillance au travail, elle est en ligne avec la langueur qui m’anime. De plus, je ne fais preuve d’aucun trait d’esprit. Je n’ai aucun sens de la dérision et encore moins de l’autodérision. Bref, malgré la caractéristique équine que je viens de mentionner, je suis ce qu’il est convenu d’appeler une couille molle.

Si Ginette m’a choisi, c’est parce que je lui rappelais son père. Un gentil, un consensuel de naissance l’Alfred ; un homme sans problème et qui surtout n’en cherchait pas. Bref, le genre bonne pâte et bonne poire qui, comme moi, offrent aux contempteurs la joie facile de nourrir le surdimensionnement de leur ego. Sachez que je n’en ai cure. Croyez-moi, il y a bien du confort en une existence de semi-protozoaire… même si depuis quelques heures, ma vie a totalement basculé.

Mais, revenons à Ginette. Jeune, je la trouve à mon goût bien que, comme je l’ai signalé, c’est elle qui a jeté son dévolu sur moi. Comme à l’habitude, je n’ai fait montre d’aucune résistance, me laissant emporter par la vague du destin. J’avoue que la fermeté de ses chairs et son sens de l’initiative dans la recherche de la volupté contrebalançaient largement ses perpétuelles récriminations à mon égard. Mais le temps a fait son œuvre et tant son sadisme que mon masochisme sont entrés dans un état de léthargie que même les dernières générations de sexe-toys n’ont pu réveiller. Depuis longtemps, les plaisirs érotiques ne compensent plus chez moi l’humeur chagrine et les éternelles admonestations de celle qui régente ma vie.

Ce qui a l’art de m’agacer au plus haut point, surtout depuis quelques mois, c’est son côté nécromancienne avec une prédisposition à toujours vouloir prévoir les événements fâcheux de mon existence. Un don qu’elle tient de sa mère. Il n’y a pas une heure sans que j’entende à propos de tout et de rien :

        • Je te l’avais bien dit !
        • Je ne te l’avais pas dit ?
        • Qu’est-ce que je t’avais dit
        • Je le savais depuis longtemps
        • Je l’avais deviné
        • Je t’avais averti
        • Ça devait arriver, bien sûr.
        • Quand on te le dit
        • Je l’avais senti, pas vrai !
        • Qui avait encore une fois raison ?

Toujours à prédire mon avenir la Ginette. Maintenant que je suis pensionné, cette propension à la divination m’agace au plus haut point, mais il paraît que c’est pour mon bien.

Et puis aujourd’hui, une brèche s’est ouverte en moi. Une sourde colère a pris naissance au sein de mes couilles molles avec une irrépressible envie de lui faire rendre gorge à cette pintade.

Alors j’ai commencé par la gifler. Deux bonnes claques sur chaque face de sa salle tronche. « Et celle-là, tu l’as vu venir ? » « Et celle-là ? » « Deux pour le prix d’une ! Tu les avais prévues celles-là ? ». Je lui ai ensuite labouré son gros bide à coups de taloches. « Et ceux-ci, tu savais aussi qu’ils étaient pour toi ? Tu l’avais deviné, madame l’astrologue ? ». « Le libre arbitre, ça te dit quelque chose, Madame je sais tout ? ».

Puis j’ai pris un couteau, le grand, celui qui sert à couper le rôti et je l’ai égorgée afin de ne plus jamais entendre ses prévisions à deux balles associées à ses chapelets de reproches.

Ensuite je me suis assis et tandis que l’odeur métallique du sang visqueux de Ginette se répandait dans la cuisine, je me suis servi une tasse de café. Je me suis laissé aller à rêver d’une vie nouvelle en écoutant Europe 1 qui diffusait les derniers tubes à la mode. Après ce furent les informations, puis l’émission d’astrologie animée par Madame Soleil, une émission que jamais ne manquait Ginette.

Germaine Soleil, la pythie fréquentée par le Tout-Paris. La reine de l’horoscope. Celle qui lit l’avenir comme un curé lit son bréviaire. Celle qui conseille tant les gens modestes que les plus grands de ce monde. Même Georges Pompidou, Président de la République, a avoué ne pas lui arriver à la cheville.

Je me suis dit qu’après avoir enterré Ginette dans le jardin, il serait peut-être judicieux que je la contacte, Madame Soleil, afin de savoir ce que l’avenir me réserve.

Qui est Madame Soleil ?

Née le 18 juillet 1913, Germaine Soleil a été, dès son plus jeune âge, initiée par son père à l’observation des astres. Cependant, la petite fille ne rêvait pas de devenir astrologue mais médecin. La mort prématurée de ses parents et les difficultés financières la firent renoncer à ses projets, et elle s’orienta vers des études de dactylographie, plus courtes et moins onéreuses. Après avoir exercé le métier de secrétaire, elle se maria avec Gaston Fargeas, dont elle eut quatre enfants. Elle ouvrit ensuite un magasin de lingerie, mais les astres ne la soutenant pas, l’affaire périclita et Germaine Soleil chercha une autre voie.

Sa tante Rachel était diseuse de bonne aventure et avait une roulotte à Paris. Elle initia sa nièce aux secrets de la voyance et de l’astrologie.

Elle s’est fait connaître dans les milieux mondains après avoir ouvert un cabinet d’astrologie où elle prédisait l’avenir à des politiciens et d’autres personnalités.

Parmi eux, Paul Meurisse qui était directeur artistique d’Europe 1. Il lui proposa d’animer un horoscope matinal sur les ondes de la radio la plus populaire de l’époque. Le 14 septembre 1970, elle débute une émission quotidienne où elle fait part de ses analyses astrologiques. Ce rendez-vous sera programmé durant 23 ans jusqu’en septembre 1993.

Le président français Georges Pompidou y fera même allusion en répondant à un journaliste lors d’une conférence de presse « Je ne suis pas Madame Soleil ! ». L’expression est devenue populaire par la suite.

Madame Soleil a également fait des apparitions dans le Club Dorothée sur TF1. Elle est décédée à Paris à l’âge de 83 ans, le 27 octobre 1996 et a été inhumée à Levallois-Perret.

 Source : fr.wikipedia.org / aufeminin.com

Bonne Fête Maman

Texte présenté au Blues Sphère le 7 mai 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thématique la fête des Mères.

 

Chère maman,

Cela fait longtemps que nous ne nous sommes plus parlé. Bien plus que les circonstances et le cours de la vie, ce sont sans doute, et je l’admets, mes nombreux défauts qui eurent raison de notre relation.

Mes mensonges d’abord, dès mes premiers balbutiements, puis mon hypocrisie qui s’installa au fil du temps. Mon égoïsme également, lié à une avarice que tu abhorres.

Ne parlons pas mes penchants sexuels aux multiples facettes qui t’ont toujours répugné, toi pour qui la fornication jubilatoire sera toujours tabou.

Tu as eu aussi l’art de réduire mes joyeuses libations à de l’ivrognerie même si je le concède, mon alcoolique mondain me porte souvent à des excès qui empoisonnent mon entourage. Être mondain, voici également un reproche que tu m’adresses, moi que tu considères comme un être superficiel et orgueilleux.

Pour conforter ta répugnance à mon égard, sache que depuis peu je fume des pétards et fréquente avec assiduité les casinos. Mes maîtresses me disent que mon addiction au jeu me perdra. Comme du reste, je n’en ai cure.

Mais toi qui me juges ainsi, qu’as-tu fait de ta vie ?

Je ne t’ai jamais connue qu’en peignoir jusqu’au mitan du jour puis flânant dans les boutiques ou prenant le thé avec tes amies. J’ai passé mon enfance à te voir traîner ta langueur en émettant des jugements de bien-pensante sur tout acte posé par autrui. C’est la sans doute ton passe-temps favori avec te manucurer. Ne rien foutre et critiquer tes semblables en restant vautrer dans ton divan avec pour seule compagne cette indolence travestie en dépression, telle est ton existence. Tes seuls plaisirs se résument encore aujourd’hui à lire des romans-photos et à choisir le menu des repas confectionnés par Josette, notre bonne.

C’est sous couvert d’une dépression teintée de migraines récurrentes que tu réduisais à portion congrue tes devoirs conjugaux au grand dam de papa qui pourtant te resta fidèle. Malgré ton peu de dispositions aux plaisirs de la chair, je me suis un jour invité dans ce monde et neuf mois plus tard tu fus bien forcée de faire face et d’assumer le travail de l’accouchement ; le seul effort auquel tu n’ais pu te soustraire durant toute ton existence.

Comme tu aimes le clamer partout, je ne suis qu’une boule de vices et je te fais honte.

J’ai la chance aujourd’hui d’en comprendre l’origine.

Ce ne fut pas toi qui m’a engendré mais l’oisiveté qui t’habite ; cette délicieuse paresse que j’ai héritée de toi, qui remplit tout mon être et que j’affectionne par-dessus tout.

Or comme tu le sais, l’oisiveté est mère de tous les vices.

C’est donc à elle, ma vrai bienheureuse génitrice, et non à toi que je souhaite aujourd’hui une excellente fête des mamans.

Georges

L’arbre

Texte présenté au Blues Sphère le 9 avril 2019 dans le cadre des soirées « Laisser dire » avec pour thématique « l’arbre ».

Les arbres contiennent en eux une grande part d’humanité. En s’enfonçant au cœur des forêts, les ermites savent d’ailleurs qu’ils trouveront en leur compagnie bienveillante, calme et sérénité. S’ils ont un sens inné de l’entraide et la bonne intelligence de toujours faire corps, les arbres ont aussi leur caractère. Certains sont plus taciturnes, d’autres plus tristes, certains sont bruyants, d’autres plus effacés.

Et comme dans les sociétés humaines, il en est qui doivent s’affirmer plus que d’autres, prendre le dessus sur la masse et se mettre au-devant de la scène par narcissisme et besoin de reconnaissance. Souvent, il s’agit de grands chênes ou de grands hêtres à la carrure de bûcheron et situés à l’orée de la forêt. Ils prétendent jouer un rôle protecteur, mais ce qu’ils affectionnent, c’est d’être sous les feux de la rampe. Leur prestance en impose et fait de l’ombre à leurs congénères.

J’en parle à l’aise. Je suis l’un d’eux. Le plus connu de tous d’ailleurs. J’ai 133 ans et depuis bientôt un demi-siècle je suis l’arbre qui cache la forêt. Sous ma frondaison, je dissimule les faux antiracistes, les faux antifascistes, les faux antisémites. Tous les prétendants à une médaille du concours Lépine de l’hypocrisie et du mensonge font appel à moi. Je protège de ma stature leurs affabulations trompeuses, leurs contrevérités ou leurs boniments. Je donne crédit à toutes leurs fourberies. Je m’arrange pour que leurs mensonges aient valeur de vérité.

Je me porte on ne peut mieux.

Oh époque bénie de la déchéance de la rationalité et du discernement. Tout se doit d’être concentré dans l’instant bruyant, fugace et futile qui bannit tout sens de l’écoute.

Oh temps sacré des individualismes. Les opinions personnelles ont valeur d’analyse. Chacun clame haut et fort sa vérité. L’important est de s’affirmer et tant pis si toute objectivation fait défaut. 

Oh période faste de la désinformation à grande échelle, du charlatanisme des discours simplistes des puissants. Ce ne sont que fables vulgaires, mais tellement appréciées par des troupeaux de brebis aveugles. Cette immense masse des bêlants aime céder au chant des sirènes et se repaît avec délectation de ces fourberies, ignorant les loups qui se cachent derrière mon tronc.

Cette ère glorieuse, dont je fais mon miel, renforce plus que jamais mes liens avec mes amis de toujours qui se nomment rumeur, ragot, infox, intox ou fake news. Illusionnistes nés, ils travestissent leur nom suivant les époques pour mieux cadrer avec l’air du temps.

Comme toujours, certains naïfs voudraient aujourd’hui voir les vraies vérités s’afficher. Mais qu’est-ce qu’une vraie vérité sinon celle qui est en phase avec sa propre perception des choses, en accord avec sa propre vision du monde et ses biais cognitifs.

Cette envie de vraie vérité est toutefois désormais bien vivace et je crains pour ma vie. Je sens que bientôt je serai coupé, débité en des planches qui formeront sous peu mon propre cercueil. Moi si austère, je ne serai plus que stères. Moi qui, pour leur dernier souffle, servis de support aux désespérés, je ne serai plus que corde.

Je suis cependant convaincu que ma mise à mort prochaine restera sans effet car toute vérité ne sera jamais bonne à dire. Après quelques tempêtes, je serai remplacé par l’un de mes plus jeunes voisins égocentriques qui, tout heureux de se voir au-devant de la scène, aura lui aussi à cœur de servir la cause du mensonge. Croyez-moi, pauvre humanité, il est pour vous encore loin le chemin vers l’arbre de la connaissance.

Il va falloir que je me bouge

Texte présenté au Musée Curtius le 08 mars 2019 dans le cadre de la journée des droits de la femme et du lancement de la revue littéraire Moment. Thématique de ce premier recueil (ouvrage collectif) :  » En 2019, en tant que femme, je me bouge ».

Il va bien falloir que je me bouge. Je suis pourtant si bien dans mon train-train quotidien.

Mais là, vraiment, Brigitte m’insupporte.

Depuis que je la fréquente, elle ne cesse de se plaindre de son patron, du coût de la vie et particulièrement des hommes. Tous des salops. Son ex surtout, Jean-Jacques. Je l’ai très peu connu, quatre mois environ. Un blaireau, un fils de pute selon elle. Je dois toutefois à l’honnêteté de dire que souvent c’est Brigitte qui donne le signal. La pauvre, elle a tellement besoin d’être rassurée sur son pouvoir de séduction. Elle ne sait pas rester seule. Aguicher les hommes la perdra, mais elle n’en a cure ni d’ailleurs vraiment conscience. Alors quand son existence part en vrille, elle préfère imputer à la gent masculine la source de tous ses malheurs et considérer celle-ci avec mépris.

Durant ses périodes noires, elle maudit la société tout entière. Elle me répète à l’envi qu’être femme est un combat. « Les femmes, vois-tu, n’ont quasi aucun droit sinon celui de se taire et de s’occuper des moutards ». Pourtant, moi je trouve si beau et si noble de s’occuper d’eux, de leur éducation pour qu’il puisse s’épanouir dans ce monde qui, malgré tous ses travers, renferme tellement de promesses de bonheur. N’est-ce pas merveilleux d’offrir son corps pour donner la vie, de nourrir de son sein la chair de sa propre chair ?

Là où je pense qu’il y a beauté et joie, Brigitte ne voit que souffrance et injustice. Cette perception du monde viendrait de son enfance. Son père souhaitait, semble-t-il, un garçon pour que la lignée soit prolongée et le nom maintenu. Par dépit, il aurait même choisi son prénom au hasard, un jour en lisant son journal. Heureusement, j’ai entendu à la télévision que désormais un enfant peut porter le nom de ses deux parents ; ce n’est que justice.

Depuis que Jean-Jacques est parti, Brigitte a bien du mal à joindre les deux bouts et se lamente sur le montant de son salaire qui, à responsabilité égale, est paraît-il moindre que celui d’un homme. Elle m’a dit ainsi que 89 % des milliardaires étaient des hommes. Ces hommes qui font et défont le monde, qui guerroient pour plus de pouvoir et d’argent. Ces hommes pour qui le sexe est un exutoire et non un hymne à la vie. Ces hommes qui, enclavés dans leur univers consumériste, saccagent allègrement air, terre et mer au point de mettre en péril le futur de notre belle planète bleue.

Pour Brigitte, à cause d’eux, l’existence n’est que menaces, surtout pour nous, sexe décrété injustement comme faible. C’est une angoissée pathologique qui toujours craint pour l’avenir ; qui a besoin d’être aimée, désirée, mais surtout rassurée.

Hier, elle a enfin choisi mon prénom. Il paraît que je m’appelle Prudence.

Il faut vraiment que je me bouge. Il me tarde de sortir de son ventre pour lui apporter ce rayon de soleil que j’ai au fond de mon cœur et pour faire taire tous ses préjugés.

J’en suis certaine, la vie est belle, même et peut-être surtout pour nous les femmes.

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Plaisirs redondants

Comme une voyante lui avait prédit à l’avance l’échec de son mariage, Antoine l’avait reporté à une date ultérieure.

Épouser la belle Josiane était pourtant une opportunité à saisir mais il opposa son veto à de quelconques vœux, conforté désormais dans l’idée du danger potentiel qu’une telle union représentait.

Josiane n’avait en effet jamais su s’autogérer elle-même. Elle travaillait comme secrétaire dans une société qui importait des gadgets de l’étranger. Elle était tellement stressée par ce travail qu’elle perdit ses cheveux, ses vrais cheveux et du se couvrir d’une fausse perruque.

Toujours sans le sou, des collègues charitables se cotisèrent à plusieurs pour lui payer ce parement capillaire. Harcelée depuis lors par son patron qui lui cherchait continuellement des poux, elle démissionna de ses fonctions car, selon elle, il était impossible de continuer à collaborer ensemble. 

Dépressive suite à ces événements, elle avait souhaité plusieurs fois se donner la mort en se suicidant, comme par exemple en choisissant de se jeter du toit d’un haut gratte-ciel. Mais elle n’en eut pas le courage et prit alors un revolver à barillet et visa sa tempe. Heureusement il s’agissait de fausses balles à blanc.

Le pire pour Antoine, était surtout qu’elle voulait avoir le monopole exclusif de son amour. Ce bon garçon n’était certes pas séduisant mais il ne faut pas se fier aux apparences extérieures. Il savait faire s’esclaffer de rire la gente féminine qui aimait à écouter ses plaisanteries comiques et qui en retour lui faisait don gratuit de quelques plaisirs libidineux. Il fut ainsi surpris un jour à l’improviste, avec la voisine sur laquelle il lorgnait depuis longtemps. Comme il y avait déjà eu des précédents par le passé, il eut droit à un tollé de protestations. Josiane cria fort et lui claqua bruyamment les portes au nez, lui répétant plusieurs fois qu’elle seule faisait tout pour optimiser au maximum leur amour. Celui lui faisait dresser ses cheveux sur la tête.

Depuis cet événement, elle le talonnait de près et exigeait d’être avertie à l’avance du but final de toutes sorties sujettes désormais à autorisation préalable. Il eut beau invoqué un taux d’alcoolémie élevé, lui dire que ce n’était qu’un petit détail dans leur vie de couple, un mauvais cauchemar, que plus jamais il n’inventerait de faux prétextes, qu’elle ne devait pas se baser sur des illusions trompeuses, que c’est un hasard imprévu qui avait fait en sorte qu’il se retrouve dans une telle situation, rien n’y fit.

Il se dit qu’une période de temps serait nécessaire pour oublier, qu’il faudrait la reconquérir par étapes successives puis qu’ensuite ils continueraient encore leur chemin à deux. Après quelques semaines, il lui proposa de partir en voyage et réserva même à l’avance un superbe hôtel à la côte, afin qu’ils fassent de longues marches à pied le long des dunes de sable, sous un ciel constellé d’étoiles, à la recherche d’un nouveau consensus commun, d’une unanimité totale de sentiments qui permettrait à leur amour de retrouver son apogée maximum. Une dépense somptuaire qui ne changea en rien la situation.

Il se trouva alors devant une double alternative. Soit il continuait dans de tels méandres sinueux, soit il redevenait le principal protagoniste de sa vie.   

Il commença d’abord par faire un tri sélectif parmi tous les sentiments qu’il avait pour Josiane. Considérant que sa seule et unique qualité était sa capacité à mitonner lentement de bons petits plats, il comprit qu’il n’y avait aucune perspective d’avenir avec elle. Il décida alors qu’un retour en arrière s’imposait et il la quitta donc.

Au jour d’aujourd’hui, il applaudit des deux mains sa décision même s’il regrette toujours au fond de lui que Josiane mourut d’une hémorragie sanguine en se coupant les veines.

Cette histoire, d’une triste banalité, sans intérêt, tant stylistiquement que sur le fond, nous rappelle surtout que les mots ont plaisir à collaborer ensemble, se marier ensemble, que ce soit lors de courtes allocutions ou de longs discours, par des répétitions redondantes appelées pléonasmes. Il y en est ainsi dans ce court texte qui n’en compte pas moins de soixante-neuf que vous retrouverez en italique à la page suivante.     

Didier Joris

16 octobre 2017

Les 69 plaisirs redondants

Comme une voyante lui avait prédit à l’avance l’échec de son mariage, Antoine l’avait reporté à une date ultérieure.

Épouser la belle Josiane était pourtant une opportunité à saisir mais il opposa son veto à de quelconques vœux, conforté désormais dans l’idée du danger potentiel qu’une telle union représentait.

Josiane n’avait en effet jamais su s’autogérer elle-même. Elle travaillait comme secrétaire dans une société qui importait des gadgets de l’étranger. Elle était tellement stressée par ce travail qu’elle perdit ses cheveux, ses vrais cheveux et du se couvrir d’une fausse perruque.

Toujours sans le sou, des collègues charitables se cotisèrent à plusieurs pour lui payer ce parement capillaire. Harcelée depuis lors par son patron qui lui cherchait continuellement des poux, elle démissionna de ses fonctions car, selon elle, il était impossible de continuer à collaborer ensemble

Dépressive suite à ces événements, elle avait souhaité plusieurs fois se donner la mort en se suicidant, comme par exemple enchoisissant de se jeter du toit d’un haut gratte-ciel. Mais elle n’en eut pas le courage et prit alors un revolver à barillet et visa sa tempe. Heureusement il s’agissait de fausses balles à blanc.

Le pire pour Antoine, était surtout qu’elle voulait avoir le monopole exclusif de son amour. Ce bon garçon n’était certes pas séduisant mais il ne faut pas se fier aux apparences extérieures. Il savait faire s’esclaffer de rire la gente féminine qui aimait à écouter ses plaisanteries comiques et qui en retour lui faisait don gratuit de quelques plaisirs libidineux. Il fut ainsi surpris un jour à l’improviste, avec la voisine sur laquelle il lorgnait depuis longtemps. Comme il y avait déjà eu des précédents par le passé, il eut droit à un tollé de protestations. Josiane cria fort et lui claqua bruyamment les portes au nez, lui répétant plusieurs fois qu’elle seule faisait tout pour optimiser au maximum leur amour. Celui lui faisait dresser ses cheveux sur la tête.

Depuis cet événement, elle le talonnait de près et exigeait d’être avertie à l’avance du but final de toutes sorties sujettes désormais à autorisation préalable. Il eut beau invoqué un taux d’alcoolémie élevé, lui dire que ce n’était qu’un petit détail dans leur vie de couple, un mauvais cauchemar, que plus jamais il n’inventerait de faux prétextes, qu’elle ne devait pas se baser sur des illusions trompeuses, que c’est un hasard imprévu qui avait fait en sorte qu’il se retrouve dans une telle situation, rien n’y fit.

Il se dit qu’une période de temps serait nécessaire pour oublier, qu’il faudrait la reconquérir par étapes successives puis qu’ensuite ils continueraient encore leur chemin à deux. Après quelques semaines, il lui proposa de partir en voyage et réserva même à l’avance un superbe hôtel à la côte, afin qu’ils fassent de longues marches à pied le long des dunes de sable, sous un ciel constellé d’étoiles, à la recherche d’un nouveau consensus commun, d’une unanimité totale de sentiments qui permettrait à leur amour de retrouver son apogée maximum. Une dépense somptuaire qui ne changea en rien la situation.

Il se trouva alors devant une double alternative. Soit il continuait dans de tels méandres sinueux, soit il redevenait le principal protagoniste de sa vie.  

Il commença d’abord par faire un tri sélectif parmi tous les sentiments qu’il avait pour Josiane. Considérant que sa seule et unique qualité était sa capacité à mitonner lentement de bons petits plats, il comprit qu’il n’y avait aucune perspective d’avenir avec elle. Il décida alors qu’un retour en arrière s’imposait et il la quitta donc.

Au jour d’aujourd’hui, il applaudit des deux mains sa décision même s’il regrette toujours au fond de lui que Josiane mourut d’une hémorragie sanguine en se coupant les veines.

Cette histoire, d’une triste banalité, sans intérêt, tant stylistiquement que sur le fond, nous rappelle surtout que les mots ont plaisir à collaborer ensemble, se marier ensemble, que ce soit lors de courtes allocutions ou de longs discours, par des répétitions redondantes appelées pléonasmes. Il y en est ainsi dans ce court texte qui n’en compte pas moins de soixante-neuf.     

Le Printemps

Texte présenté le 5 mars 2019 au Blues Sphère de Liège dans le cadre de la soirée mensuelle « Laisser dire » avec pour thématique le printemps

 

Moi ce que j’aime, ce sont les fruits.

J’aime les fruits car ils sont gorgés de vie.                         

Ils sont parfumés comme les femmes.

Les fruits, c’est toute ma vie.

C’est grâce à eux que modestement je la gagne.

Je ne suis pas bien riche. Cependant je suis heureux. J’ai pour tout bien une charrette et une balance…et puis surtout ma famille, ma mère. C’est pour eux que je vis, c’est pour eux que je travaille.

Mais je vis aussi d’espoir et de rêves. Je vis avec l’envie secrète de changer le monde. Il m’arrive souvent d’espérer plus de justice et de respect surtout vis-à-vis des plus faibles, des plus pauvres.

Les pauvres, j’en fais partie. Je ne demande pas être plaint et je ne nourris aucune envie vis-à-vis d’autrui. Qu’Allah m’en préserve, lui qui est mon réconfort.

Je veux seulement être reconnu pour qui je suis, un homme qui a droit au respect.

Les fruits, c’est toute ma vie.

Un jour ils ont confisqué ma charrette et ma balance. Ils m’ont dépouillé de ma recette. Ils m’ont giflé, m’ont insulté, m’ont humilié.

Ce sont eux, ces h’nouchas, ces misérables serpents rampants qui ont pris ma vie.

Ce jour-là mon cœur s’est enflammé ; il s’est rempli de haine.

La vengeance brûlait en moi, me dévorait de l’intérieur. Comme je suis un doux, j’ai fait taire ma colère en la retournant contre moi-même. Je me suis enflammé sans savoir que sous peu je mettrai le feu au monde arabe. Je suis devenu un symbole. Désormais des rues, des places et des bâtiments publiques portent le nom de Mohammed Bouazizi, mon nom.

Je n’avais rien demandé. Je voulais simplement ma charrette, mes fruits et ma balance.

Nous étions en décembre 2010 mais, quelle que soit la saison, à Paris, à Prague, à Sidi Bouzid ou à Tunis, les révolutions, comme les fruits, portent en elles le printemps.

Mohamed Bouazizi (arabe : محمد البوعزيزي), de son vrai nom1 Tarek Bouazizi (طارق محمد البوعزيزي), né le  à Sidi Bouzid et mort le  à Ben Arous, est un vendeur ambulant tunisien dont le suicide par immolation par le feu le  — il en meurt deux semaines plus tard — est à l'origine des émeutes qui concourent au déclenchement de la révolution tunisienne évinçant le président Zine el-Abidine Ben Ali du pouvoir, et sans doute par extension aux protestations et révolutions dans d'autres pays arabes connues sous le nom de Printemps arabe. (Wikipédia)
 
 

Saint-Valentin sans Valentin

Texte présenté le 5 février 2019 au Blues Sphère de Liège dans le cadre de la soirée mensuelle « Laisser dire » avec pour thématique la Saint valentin.

 

Non Jeannine, non ne m’interrompt pas.

Je sais, c’est la Saint-Valentin et comme chaque année, tu me demandes si je t’aime.

Je pourrais te rassurer et te dire oui comme à l’habitude, avec assurance, mais sans réelle conviction. Alors aujourd’hui, puisque tu te montres si insistante, j’ai décidé de ne plus faire mentir Cupidon.

C’est quoi aimer, Jeannine ?

Tu m’as admiré, c’est certain… du moins au temps de ma grandeur, lorsque j’étais courtisé par les puissants.

Toi-même, m’as-tu d’ailleurs jamais aimé ? 

Mais m’as-tu vraiment aimé Jeannine ?

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas.

Je pressens ce que tu vas dire. Que je te manipule encore et que je te renvoie à ta propre question sans apporter réponse à la tienne. Tu veux tellement exister au travers de mes yeux. Puisque tu veux savoir, tu vas savoir.

J’ai pris beaucoup de recul depuis mon départ vers cette nouvelle existence. J’ai comme on dit mûri.

La Saint-Valentin est pour moi maintenant la fête de mon propre amour, la célébration de l’estime de moi-même. Par le passé, je m’aimais d’un amour narcissique ne voyant de moi que le reflet rassurant d’un personnage idéalisé. L’inéluctable jugement que j’ai subi il y a peu m’a permis de m’apprécier à ma juste valeur. En m’acceptant et en m’aimant tel que je suis, j’ai enfin atteint la maturité nécessaire à la compréhension du véritable amour.

Que j’aie été ou non l’homme de ta vie, tout compte fait, maintenant je m’en fous.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Qu’est-ce qu’aimer autrui ? C’est je pense apprécier ses qualités et s’amuser de ses défauts.

C’est surtout en son absence, ressentir une sorte de vide et se réjouir de le revoir pour ne faire alors plus qu’un. C’est vivre ensemble les moments de l’existence avec un plaisir partagé et sans jamais s’ennuyer. Vois-tu Jeannine, lorsqu’on commence à se lasser de la présence de quelqu’un, la passion souvent concupiscente des premiers temps, celle que l’on prenait pour du véritable amour devient évanescente. Elle fait place à l’abnégation ou à un amour de convenance, au pire à l’indifférence. L’ennui est le pire ennemi de l’amour.

Si nous en sommes arrivés là, c’est sans doute en grande partie de ma faute. Je comprends ton désarroi, ta tristesse et ta colère lorsque je t’ai trompé avec ton amie Marie-Claire. Mais vois-tu, je m’ennuyais car nous n’avions pas réussi ensemble à réinventer l’enchantement des premiers instants.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Je savais qu’un jour ou l’autre cela finirait comme cela. Ton caractère entier, ton incapacité à gérer tes sentiments ne pouvaient nous mener qu’à cet extrême. Tu n’aurais jamais dû saisir ce couteau. Ce n’est pas l’atroce souffrance physique que j’ai ressentie lorsque tu me poignardas douze fois, mais le fait de te voir en prison qui m’a fait le plus mal.

Le jury fut heureusement clément et bientôt tu vas recouvrer la liberté.

Non, Jeannine, ne m’interrompt pas et écoute-moi !

Bientôt tu vas poser ton stylo.

C’est notre dernière séance d’écriture automatique car sous peu il me sera impossible d’encore communiquer avec toi. Je vais moi aussi, là où je suis, recouvrer la liberté. Je me suis amendé du fond du cœur et grâce à ton pardon je quitte le purgatoire dans trois jours pour aller vers d’autres cieux inaccessibles aux mortels dont tu fais toujours partie. N’essaye pas de me rejoindre. Il est trop tôt pour toi.

Peut-être nous retrouverons-nous dans une autre vie.

Sache que, de mon vivant, tu fus la seule femme qui vraiment compta pour moi.

Jean Jacques

Ton Valentin pour toujours.